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Dans la mémoire du Mellah de la tolérance
Publié dans Les ECO le 15 - 02 - 2013

Le mercredi 13 février a vu l'inauguration de la synagogue Slat El Fassiyine au cœur du Mellah de Fès. La cérémonie qui célébrait la réhabilitation de ce monument du XVIIe siècle par la fondation du patrimoine culturel judéo-marocain s'est faite en présence du chef de gouvernement Abdelilah Benkirane, du ministre de l'Intérieur, Mohand Laenser, du ministre de la Culture, Mohamed Amine Sbihi et du conseilleur du roi, André Azoulay au nom de la mémoire, du partage et de la diversité culturelle du pays.
Des rues du mellah de la capitale spirituelle du royaume qui sentent bon les souvenirs, des passants curieux de voir à quoi ressemble maintenant «Al Kanissa dyal lihoud», une communauté juive fière de sa ville et de son histoire, de l'émotion et de la joie, des retrouvailles. Telle est l'ambiance d'un mercredi matin de févier où la Fondation du patrimoine culturel judéo-marocain célébrait la réhabilitation de sa plus ancienne synagogue : Slat Al Fassiyine. Une synagogue qui date du XVIIe siècle et qui s'est vue détruire et transformée en une salle de sport en piteux état. Toutefois, les murs témoins de la mémoire et du passé ont résisté et n'ont pas pu s'empêcher de parler. Ces pierres adossées au rempart de la dynastie Mérinide ont vu la rencontre des communautés anciennes judéo-berbère, judéo-arabe, judéo-espagnole, en un mélange de matières chères à Fès comme le zellige, le fer forgé et le bois. C'est feu Simon Lévy, ancien secrétaire général de la Fondation qui a rêvé la rénovation et a réussi à la rendre réalité. Située au fond de l'impasse Tissa, ancien Derb Al Fassiyine, sur l'artère principale du quartier El Mellah, la synagogue a été choisie pour sa spécificité et son authenticité. «Cette synagogue est un lieu qui perpétuait le rite traditionnel des Juifs du Maroc avant l'arrivée des Juifs expulsés d'Espagne. C'est un rite autochtone, c'est pour cela qu'il est important, parce que les Fassis ont réussi à perpétrer leurs rites pendant des années et des années, jusqu'en 1930. Ils avaient leur particularité», explique Serge Berdugo, président du Conseil d'administration de la Fondation du patrimoine culturel judéo-marocain. D'ailleurs, poursuit Berdugo, il existe un livre qui «s'intitule l'amour des anciens et qui codifie tout cela, c'est la raison pour laquelle nous avons pensé que cette synagogue méritait d'être préservée et livrée aux futures générations». «C'est l'une des plus anciennes, tout d'abord, et elle a permis de réunir les Juifs de Fès autour d'une seule et même synagogue. Il y en avait 50 à l'époque et chaque synagogue avait sa spécificité par rapport aux familles, par rapport au quartier. Celle-là, ils l'ont appelé Slat Al Fassayine, c'est-à-dire qu'elle transcende toutes sortes de problèmes familiaux, éthiques, ethniques pour être la vraie synagogue de Fès appartenant au mellah», ajoutera Eli Cohen, vice-président de l'Alliance marocaine.
Une architecture au service du passé orientée vers l'avenir
Un passé, une mémoire qui, malgré ses différents usages, a su garder son aspect originel. La restauration de la synagogue s'est faite dans le plus grand respect des techniques artisanales ancestrales fassies. D'une superficie de 170m2 et d'une hauteur de 6m, la synagogue est composée d'un vestibule d'entrée, d'une salle de prières, d'une petite salle occupant le borj de la muraille et de deux entresols de 40 m2. Un mélange de fer forgé, de zellige polychrome, de bois ajouté et de plâtre sculpté rappelle les anciennes maisons de la médina ou certaines mosquées du pays. Les rituels y sont respectés, les verres à la mémoire des morts sont accrochés en une rénovation qui se devait de respecter les murs d'antan et de changer, sans pour autant toucher à la mémoire et à l'authenticité des lieux. «Nous avons restauré dans les règles de l'art, avec une expertise, l'aide de l'Unesco, les archives. Cette restauration, c'est Simon Lévy qui rêvait de la faire et il a réussi.
Cela a mis 10 ans pour la récupérer sous cette salle de sport et la remettre en état, pour faire d'elle ce qu'elle est devenue aujourd'hui, avec l'aide de l'Allemagne», ajoute Serge Berdugo. Une aide de l'Allemagne comme pour effacer une mémoire douloureuse. En effet, en présence de Norbert Lammert, président du Parlement fédéral allemand, l'Allemagne a confirmé son engagement dans le projet. Il faut dire que «feu Simon Levy avait contacté le ministère des Affaires étrangères allemandes pour demander une aide financière afin de mener à bien la réhabilitation de la synagogue», a rappelé avec émotion son fils, Jean Lévy, en un arabe judéo-marocain parfait. Ceci a été très certainement le moment fort de la cérémonie. Un fils qui a rappelé le travail de son père à l'image d'un passé qui souhaite que son héritage arrive aux générations futures. «Il faut exploiter la mémoire pour la faire vivre aujourd'hui avec la communauté qui reste», soutient Eli Cohen. André Azoulay, conscient de l'importance de la mémoire et de l'histoire, soutient que le Maroc mène un travail en profondeur sur le sujet et pas seulement à Fès.
«Aujourd'hui, le Maroc avec cette force, parle de l'addition de toutes nos histoires, de la synthèse de toutes nos cultures, de la convergence de toutes notre spiritualités. Pas seulement avec une approche rhétorique, c'est une réalité partagée, assumée, portée à la connaissance et partagée par tous. Elle est dans notre espace vivant. Ce n'est pas simplement de vieilles pierres qu'on restaure. C'est une dynamique qui s'installe dans le réel, c'est là que la nouvelle Constitution prend toute son ampleur, dans l'espace comme dans le temps». Une Constitution portée par la volonté royale qui, à travers le Chef de gouvernement, a adressé un message aux participants de la cérémonie d'inauguration, qui a rappelé l'authenticité du patrimoine marocain. «Ce patrimoine s'apparente à un véritable creuset dans lequel a fusionné la spécificité judéo-marocaine, dont l'histoire plonge ses racines au Maroc, à travers ses us et coutumes et ses caractéristiques propres, depuis plus de trois mille ans».
Une étoile, du vert et du rouge
Un Maroc fort de sa richesse patrimoniale, un Maroc de culture et de paix où les valeurs de partage et de fraternité sont les maîtres mots. Un Maroc qui a existé puisque les histoires des grandes tantes et des grands parents nostalgiques des rues où cohabitaient Juifs et Musulmans, en harmonie, sont dans la mémoire collective. Un travail sur le patrimoine dont le ministre de la culture, Mohamed Amine Sbihi est conscient. «Le Maroc a pris conscience de l'importance de la diversité de son patrimoine et nous avons pris conscience au niveau du ministère de la Culture, que quels que soit les moyens que l'on peut mettre, tout seul, au service de ce patrimoine culturel, nous ne répondrons jamais aux attentes. C'est pour cela que nous sommes en voie de finaliser une stratégie nationale du patrimoine 2020, qui permette la convergence de tous les intervenants concernant la valorisation de ce patrimoine et qui prenne en compte cette diversité culturelle dont le patrimoine judéo-marocain, qui est extrêmement riche et se trouve un peu partout au Maroc. Nous avons un certain nombre de projets en cours, dont un très important à Essaouira et nous comptons, au cours de cette année vivre des moments aussi forts que celui qu'on a vécu ce matin à Fès». Un moment fort qu'il compte pérenniser en ne s'arrêtant pas seulement à la rénovation, mais en l'approfondissant vers une réelle dynamique culturelle, en donnant une vie aux lieux cultes pour en faire des lieux d'échanges, de rencontres, de visites touristiques.
À l'image d'un projet du même type qui va être réalisé dans l'autre ville spirituelle et tolérante du royaume : Essaouira. «Nous venons de finaliser un grand projet dans le même esprit. Il y avait une cinquante de synagogues à Essaouira. Il y en a une seule dans tout le Maroc qui est de facture anglaise. Parce qu'un des «toujares» de l'époque a fait en sorte qu'Essaouira reçoive une synagogue miniaturisée à l'image de la grande synagogue sépharade de Londres, qui date de la fin du XIXe siècle et qui est superbe. Elle sera restaurée, mais ce ne sera pas uniquement un lieu de culte, elle aura un aspect pédagogique, de façon à créer une proximité entre le peuple juif et les amis musulmans, pour qu'ils comprennent notre religion. Un espace sera consacré à un centre d'études et de recherches sur le judaïsme maghrébin, que nous baptiserons Haïm Zafrani, en mémoire au célèbre historien juif marocain d'Essaouira. En bas, un espace de mémoire sera dédié aux découvertes historiques pour que les jeunes sachent et comprennent. Des anecdotes comme celle qui dit qu'un des rédacteurs de la première Constitution américaine était un juif marocain d'Essaouira, il faudrait le rappeler», explique André Azoulay.Ainsi, loin des clichés de ces Marocains Juifs qui ont fui le Maroc par manque de sécurité, l'inauguration de la synaguogue Slat Al Fassiyine, a su réunir des familles, des amis, des Juifs Marocains attachés à leur ville, à leur pays.
Un attachement qui revient de plus en plus avec cette nouvelle génération, désireuse de retrouver le pays des anciens. Comme feu Hassan II le disait : «Quand un Juif quitte le Maroc, le pays perd un résident mais gagne un ambassadeur», André Azoulay ajoute, dans le même esprit : «Il faut accepter de s'enrichir de la complexité. Je suis obligé de constater aujourd'hui qu'être Juif Marocain n'est pas quelque chose qui s'exprime par une réalité spéciale. Vous avez un peu plus d'1 million de Juifs dans le monde qui s'identifient et qui se revendiquent Marocains. Ils ne le font pas parce que quoi que ce soit les y obligent, ou pour se présenter à des élections là où ils sont, c'est un choix spontané, libre et sereinement assumé. Ils protègent de génération en génération leur langue, leur histoire, leur musique, leur cuisine, leurs rituels et leur façon d'être. C'est suffisamment exceptionnel dans l'histoire du judaïsme parce que généralement la mémoire est douloureuse. Le Maroc, c'est une mémoire heureuse même quand on y est plus». Parole d'un Marocain attaché à sa ville et à son héritage traditionnel, parole d'une culture plurielle marocaine au rythme d'une chanson dont le titre pourrait être : «Shalom, Salam, Salut !»


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