L'atterrissement du câble sous-marin Medusa à Nador et l'inauguration d'une station d'atterrissement ouverte à tous les opérateurs dessinent une nouvelle carte des flux numériques du Royaume. Derrière la prouesse technique, un pari géographique s'affirme : faire de l'Oriental un nœud de connectivité à l'échelle euro-méditerranéenne. Sur la plage de Nador, à l'écart des projecteurs, se joue une bataille silencieuse mais décisive, celle des flux numériques, de la souveraineté technologique et de l'attractivité économique à long terme. L'arrivée du câble sous-marin Medusa, reliant directement le Maroc à Marseille, marque un tournant stratégique pour la connectivité nationale et régionale. Derrière l'image symbolique de la bouée dorée, c'est toute une architecture invisible qui se met en place pour accompagner la transformation digitale du Royaume. Un investissement pensé sur le temps long Pour inwi, ce projet s'inscrit dans une vision qui dépasse largement l'événementiel. «Nous nous inscrivons pleinement dans une stratégie d'investissement de long terme dans les infrastructures numériques au service du développement économique et social du Maroc», souligne Mehdi Lahlou, chief technology and information officer de l'opérateur. Il insiste sur le fait que Medusa «ne représente pas une initiative ponctuelle», mais «illustre une vision : doter durablement le pays d'une connectivité robuste, résiliente et diversifiée, capable d'anticiper la croissance du trafic à l'échelle nationale». Concrètement, la nouvelle liaison directe entre Nador et Marseille vient renforcer un réseau international déjà existant, mais encore concentré sur un nombre limité de routes. «À travers cette liaison, nous améliorons la redondance de la connectivité internationale, nous renforçons nos capacités et nous sécurisons nos échanges numériques», explique Mehdi Lahlou, rappelant que la fiabilité du réseau constitue «l'une des pierres angulaires de la démocratisation de l'accès au très haut débit à l'échelle du pays». Cette fiabilité n'est pas seulement technique. Elle conditionne la qualité de service pour les citoyens, les entreprises et les administrations, partout sur le territoire. «Elle garantit une qualité de service élevée pour l'ensemble des utilisateurs et offre une expérience numérique fluide, simple et accessible», ajoute-t-il, en cohérence avec l'objectif affiché de réduction durable de la fracture numérique. Un câble au cœur des enjeux de souveraineté Chez Orange Maroc, l'atterrissement de Medusa s'inscrit dans une décision stratégique mûrie de longue date. Hind Lfal, secrétaire générale de l'opérateur, rappelle que l'engagement remonte à trois ans. Elle précise que le contrat avec Medusa a été signé le 20 décembre 2022, à un moment où le projet n'en était encore qu'à sa phase de conception. Et d'ajouter que l'opérateur a fait le choix de s'y engager très en amont, convaincu de son caractère structurant, tout en se disant aujourd'hui particulièrement satisfaite de voir le projet se concrétiser dans les délais annoncés, malgré la complexité du chantier. Mais, souligne-t-elle, l'enjeu dépasse largement l'ajout de capacités internationales. Hind Lfal explique que la participation d'Orange Maroc a été pensée comme «une opportunité stratégique pour renforcer la souveraineté, la résilience et l'attractivité numérique du Royaume», en cohérence avec les orientations de Maroc Digital 2030. Dans un contexte de croissance rapide des usages et de dépendance accrue aux infrastructures numériques, la diversification des routes internationales devient un levier central de maîtrise et de sécurisation. Avec ses 8.700 kilomètres, Medusa s'impose comme le plus long câble sous-marin de la Méditerranée. Il relie directement l'Europe à l'Afrique du Nord et offre, à terme, jusqu'à 24 paires de fibres optiques, chacune capable de délivrer jusqu'à 20 térabits par seconde. Hind Lfal insiste sur la portée stratégique de cette architecture, estimant qu'il s'agit «d'une infrastructure majeure pour positionner le Maroc comme un hub régional de connectivité». Elle précise que douze paires sont mobilisables dès cette phase, dont deux déjà attribuées à inwi et à Orange Maroc, tandis que les autres sont destinées à accompagner l'arrivée de nouveaux acteurs. Mutualisation et logique d'écosystème Le câble Medusa repose sur une philosophie d'ouverture et de mutualisation. La Cable Landing Station, construite à Nador, n'a pas été conçue comme un équipement dédié à un opérateur unique, mais comme une infrastructure partagée, pensée pour accueillir plusieurs clients et accompagner la montée en charge future du système. Hind Lfal rappelle que cette station, réalisée en quinze mois, constitue le point névralgique de l'ensemble du dispositif. Elle explique que «cette infrastructure est conçue pour accueillir l'ensemble des clients du câble», et se félicite d'y voir inwi s'inscrire dans une logique de coopération industrielle dépassant la seule concurrence commerciale. Cette mutualisation répond à une rationalité économique claire : concentrer les investissements lourds, renforcer la résilience globale du réseau et offrir un cadre attractif pour le développement de nouveaux usages numériques. En effet, au-delà des opérateurs télécoms nationaux, l'intérêt pour les capacités de Medusa dépasse déjà le seul périmètre du marché marocain. Selon les informations recueillies, un groupe international fédérant plusieurs réseaux universitaires a également sécurisé l'acquisition d'une paire de fibres, destinée à soutenir des besoins croissants en échanges de données scientifiques, en recherche collaborative et en interconnexions académiques à très haut débit. Cette diversité des premiers clients illustre la vocation du câble à servir des usages multiples, allant bien au-delà de la connectivité grand public. Elle confirme aussi l'attractivité du point d'atterrissement marocain auprès d'acteurs institutionnels et internationaux à forte intensité de données. Par ailleurs, ce choix d'architecture s'inscrit également dans une lecture territoriale assumée. Le choix de Nador comme point d'atterrissement n'est pas fortuit. Il reflète une analyse géographique et économique précise. Hind Lfal rappelle que la région bénéficie déjà d'investissements structurants dans les infrastructures portuaires, autoroutières, ferroviaires et énergétiques, et que Medusa vient compléter cet ensemble en y ajoutant une brique numérique critique. Selon elle, l'arrivée du câble «démontre la place de Nador comme pôle économique important pour le Royaume», s'inscrivant dans une vision plus large de développement territorial. En renforçant la connectivité internationale de l'Oriental, le projet contribue à rééquilibrer la carte nationale des infrastructures numériques et à créer de nouvelles opportunités économiques locales, à la croisée de la logistique, de l'énergie et, désormais, de la donnée. Un projet né d'un vide stratégique en Méditerranée Du côté de Medusa, l'atterrissement de Nador n'est qu'un point d'ancrage dans une trajectoire bien plus vaste. Louis Carver, son directeur commercial, replace d'emblée le projet dans une expérience continentale accumulée sur le temps long. Il rappelle que le groupe, à travers sa maison mère AFR-IX, est présent en Afrique depuis plus d'une décennie, avec près de 80 points de présence et 12 licences d'opérateurs. Un maillage construit bien avant Medusa, et qui a largement façonné la lecture stratégique de ses fondateurs. C'est précisément cette connaissance du terrain qui a fait émerger le projet. Louis Carver explique que Medusa est né il y a environ cinq ans, à partir d'un constat partagé par les équipes, l'absence d'une infrastructure capable de relier de manière cohérente et structurante l'ensemble du bassin méditerranéen. Il confie qu'à l'époque, «il n'y avait rien d'équivalent en Méditerranée», laissant un vide entre l'Europe, l'Afrique du Nord et, plus largement, les prolongements naturels vers le continent africain. Dans cette architecture en devenir, le Maroc s'est rapidement imposé comme une évidence. Louis Carver souligne que sa position, à la jonction de la Méditerranée et de l'Atlantique, confère au Royaume un rôle stratégique dans la circulation actuelle et future des flux de données. Cette centralité dépasse la seule géographie. Elle conditionne aussi la capacité du système à évoluer, à absorber de nouveaux usages et à servir de point d'appui pour des extensions ultérieures vers d'autres marchés, notamment africains. Un chantier sous fortes contraintes Sur le terrain, la dimension industrielle du projet apparaît dans toute sa complexité. Miguel Angel Acero, directeur technique de Medusa, revient longuement sur les choix ayant guidé le tracé du câble, qu'il présente comme l'une des phases les plus délicates du projet. «Le plus grand défi a été de trouver des routes optimales pour que le câble soit sûr et durable», nous explique-t-il, rappelant que cette étape a mobilisé près d'un an et demi d'études approfondies. Le tracé n'a rien d'arbitraire. Miguel Angel Acero précise que «nous avons dû éviter les zones de pêche intensives ou sismiques et, de manière générale, toutes les zones présentant un risque». Pour y parvenir, les équipes ont conduit des campagnes de bathymétrie de haute précision afin de cartographier les fonds marins et d'en analyser la composition. «Nous envoyons d'abord un navire spécialisé pour comprendre exactement comment est le fond marin, s'il y a du corail, des rochers ou des espèces protégées», détaille-t-il. Ces données permettent ensuite d'adapter le parcours du câble et de privilégier les itinéraires les plus stables. «Dans les zones sensibles, nous enterrons systématiquement le câble pour qu'il soit mieux protégé et pour éviter toute interaction avec les activités humaines», ajoute-t-il. Cette rigueur technique répond aussi aux préoccupations exprimées localement. Interrogé sur les inquiétudes de certains riverains, Miguel Angel Acero se veut très clair. «Il n'y a aucun type de radiation», insiste-t-il. «La fibre optique transporte uniquement de la lumière, ce sont des photons qui circulent dans un conduit, sans émission électromagnétique pouvant affecter la santé ou l'environnement.» Il précise que cette technologie n'a «aucun impact sur les habitations, ni sur les espèces marines». Au-delà de l'infrastructure elle-même, le projet intègre un volet humain assumé. «Nous avons prévu dès le départ un transfert de compétences», explique Miguel Angel Acero. Des équipes locales ont été formées et continuent de l'être, tandis qu'un centre de supervision basé à Barcelone assure un suivi permanent du système. « Nous monitorons le câble en continu et, en cas d'anomalie, les techniciens sur place peuvent intervenir immédiatement, avec notre soutien si nécessaire», conclut-il. Un calendrier qui se précise Sur le calendrier, Medusa entre désormais dans sa phase décisive. Norman Albi, CEO du projet, confirme que le chantier a franchi un seuil opérationnel. Il rappelle que le système totalisera environ 9.700 kilomètres dont 2.200 kilomètres sont déjà posés. «Le Maroc a été intégré dans le premier chargement du câble», souligne-t-il, ajoutant que cette séquence place le Royaume parmi les toutes premières stations appelées à être activées. Après l'atterrissement, les équipes techniques prendront le relais pour les opérations de raccordement et les tests de continuité. Norman Albi précise que «nous connecterons le câble à la station d'atterrissement, puis au système principal», avant d'entrer dans une phase de validation progressive. Il indique que, sauf imprévu, «la mise en service interviendra fin janvier ou début février», ouvrant la voie à une continuité directe entre le Maroc et Marseille, avec des capacités élevées et des performances adaptées aux usages intensifs de données. Cette échéance marque un basculement. Elle consacre l'entrée du Maroc dans une nouvelle configuration de connectivité internationale. En multipliant les routes, en renforçant la résilience du réseau et en sécurisant les échanges numériques, Medusa agit comme un levier économique à part entière. Il crée les conditions d'une montée en gamme de l'économie numérique, capable d'absorber la croissance des usages, d'attirer des investissements et de soutenir des activités à forte valeur ajoutée. Norman Albi CEO de Medusa «Le Maroc fait partie des toutes premières stations intégrées au système. L'atterrissement à Nador marque une étape clé, avant les phases de raccordement et de tests. Sauf imprévu, la mise en service interviendra vers fin janvier ou début février, avec des capacités élevées adaptées aux usages intensifs de données.» Louis Carver Directeur commercial de Medusa «Medusa est né d'un constat simple. Il n'existait pas, en Méditerranée, de système capable de relier de manière cohérente l'Europe, l'Afrique du Nord et leurs prolongements naturels vers le reste du continent. Le Maroc s'est imposé très tôt comme une évidence, par sa position géographique, mais aussi par sa capacité à accueillir une infrastructure pensée pour le long terme.» Faiza Rhoul / Les Inspirations ECO