À Bou-Azzer, Managem prévoit de réorienter sa production de cobalt métallique vers le sulfate de cobalt, avec l'entrée en service annoncée dès janvier d'une nouvelle unité. Un ajustement industriel qui traduit l'attention portée aux besoins de la filière batterie. Recherché dès l'Egypte ancienne pour la teinte bleuâtre qu'il conférait aux objets décoratifs, le cobalt change aujourd'hui de statut et s'impose, pour ses propriétés intrinsèques, parmi les métaux qui conditionnent l'électrification des économies modernes. Une tendance confirmée par l'évolution récente des données de marchés de matière premières. En effet, le métal se négocie à plus de 56.000 dollars la tonne, avec une variation annuelle qui tutoie les +131,65% ! Dans son dernier rapport consacré aux minerais critiques, l'Agence internationale de l'énergie (AIE) rappelle que la demande mondiale de cobalt a progressé de 6 à 8% en 2024, portée quasi exclusivement par les usages énergétiques. Les auteurs du «Global Critical Minerals Outlook 2025», souligne que cette demande pourrait être multipliée par plusieurs facteurs d'ici 2035, sous l'effet conjugué de l'électrification des usages et de la course à la souveraineté industrielle. Une tendance anticipée par le Royaume qui semble ajuster son appareil industriel en orientant la production vers la production de sulfate. D'après Fastmarkets, l'une des agences britanniques les plus consultées pour les données et analyses de matières premières, Managem prévoit de réorienter sa production de cobalt métallique vers la production de sulfate de cobalt sur son site de Bou-Azzer, avec une nouvelle unité devant entrer en service dès ce mois de janvier. Le cabinet britannique indique qu'en dépit de la remontée des prix en 2025, la production de cobalt métal est restée autour de 50% de la capacité nominale, autrement dit à mi-régime par rapport à ce que le site pourrait produire en théorie. Dans ce contexte, le basculement vers le sulfate, forme chimique plus directement alignée sur la demande en aval, traduit un déplacement vers les segments où se structurent les débouchés industriels à plus forte valeur ajoutée. Le groupe minier entend suspendre, au moins jusqu'à fin juin prochain, la production de cobalt métallique sous forme de cathodes brisées assurée par sa filiale Compagnie de Tifnout Tiranimine. Certes, la capacité de production annuelle du site de Bou Azzer (nouvelle unité) est estimée autour de 6.000 tonnes de sulfate de cobalt par an, soit à peine 1% d'un marché mondial estimé à plus de 200.000 tonnes par an. Mais il faut dire que l'essentiel des volumes se joue entre deux pôles qui verrouillent, chacun à sa manière, la chaîne de valeur. La République démocratique du Congo, «Mecque» incontestée du cobalt côté extraction, et la République populaire de Chine, qui concentre une part décisive des chaînes de transformation. Offre surabondante Rarement un métal aura à ce point mis en lumière l'écart entre ambitions industrielles et réalité des chaînes d'approvisionnement, et ce, pour moult raisons. D'abord, la montée en puissance des batteries lithium-ion demeure le facteur central. Le cobalt y joue un rôle stabilisateur essentiel, notamment dans les cathodes à haute densité énergétique utilisées pour les véhicules électriques. À cela s'ajoute la vitesse de renouvellement des modèles, couplée à une durée de vie limitée des véhicules, en particulier sur le marché chinois, où une partie de la clientèle renouvelle son véhicule tous les deux ans. Un rythme qui contribue à alimenter une situation d'offre surabondante. La demande est également influencée par les choix technologiques en matière de chimies de batteries. Les arbitrages entre NMC, NCA ou LFP continuent de structurer les besoins et de conforter, à ce stade, la place du cobalt dans certaines applications. Autre facteur déterminant : l'essor du stockage stationnaire d'électricité. Ce segment, dont la dynamique reste en partie corrélée à celle du secteur automobile, progresse sous l'effet de l'intégration massive des énergies renouvelables intermittentes dans les réseaux. L'évolution de la demande se reflète aussi dans les stratégies de sourcing de certains constructeurs européens. En 2020, BMW avait, pour rappel, fait le choix de sécuriser auprès de Managem un approvisionnement en cobalt métal, dans une logique de diversification des origines et de traçabilité, afin de limiter son exposition aux chaînes dominées par la RDC. Arrivé à échéance fin 2025, ce contrat répondait avant tout à un impératif de sécurisation en amont. Renault, pour sa part, a conclu en 2022 un accord avec le groupe minier portant directement sur le sulfate de cobalt, à raison de 5.000 tonnes par an sur sept ans, avec des livraisons prévues dès 2025. En ciblant le composé chimique effectivement utilisé par les fabricants de batteries, le constructeur français sécurise ainsi un approvisionnement local, en dehors des grands bassins dominants. Le basculement du cobalt métal au sulfate de cobalt renvoie, au fond, à la nature même du produit livré. Là où le métal constitue une matière relativement standard, utilisée dans une variété d'applications industrielles, le sulfate de cobalt s'inscrit comme un intermédiaire chimique directement destiné à l'industrie des batteries. "The Critical Raw Materials Act" Un autre facteur joue en faveur du Maroc, la constitution de stocks stratégiques. Constructeurs automobiles, fabricants de batteries et Etats cherchent à sécuriser des volumes hors de Chine, dans une logique de souveraineté industrielle. Les matières premières critiques – lithium, terres rares ou cobalt – constituent un maillon indispensable de la transition verte et numérique. Or, la Chine domine aujourd'hui l'essentiel de la chaîne de valeur de ces ressources. Sur les 30 matériaux identifiés comme critiques par l'Union européenne, 19 sont majoritairement extraits et transformés en Chine. Une dépendance que Bruxelles cherche désormais à réduire. Depuis la guerre en Ukraine et les tensions énergétiques qui en ont découlé, la Commission européenne s'inquiète plus ouvertement des vulnérabilités de ses chaînes d'approvisionnement. Une rupture d'accès à ces ressources aurait, en effet, des effets lourds sur l'appareil productif européen. Selon la Banque mondiale, la demande mondiale de minerais critiques pourrait bondir de 500% d'ici 2050, au risque de reléguer l'Union européenne dans la course à ces ressources. La présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, a rappelé à plusieurs reprises l'urgence de diversifier les chaînes d'approvisionnement. Pour le cobalt comme pour les terres rares, l'enjeu est avant géopoltique. «Nous devons éviter de retomber dans une dépendance, comme avec le pétrole et le gaz», a-t-elle averti, mettant en garde contre les risques de rupture en cas de choc majeur. C'est dans cet esprit que la Commission européenne a proposé le Critical Raw Materials Act, un texte visant à réduire les dépendances excessives et à sécuriser l'accès aux métaux stratégiques. Pour limiter ce choc, la Commission européenne a proposé un texte (The Critical Raw Materials Act), qui vise à réduire les dépendances excessives et à sécuriser l'accès aux métaux stratégiques. L'Union européenne encourage un resserrement des partenariats avec des pays producteurs jugés fiables, à l'image du Chili, du Mexique, de l'Australie ou encore de l'Inde. Dans ce contexte, alors que la capacité mondiale de production de sulfate de cobalt demeure très largement concentrée en Chine, l'initiative engagée par Managem est perçue favorablement par plusieurs observateurs et acteurs industriels comme une contribution à la diversification de l'offre, sans prétendre, à ce stade, modifier les équilibres globaux du marché. Ayoub Ibnoulfassih / Les Inspirations ECO