Le Maroc engage une nouvelle phase démographique, marquée par le vieillissement de la population, qui impose de revoir les priorités en matière de prévention. Mais c'est sans compter sur la réticence persistante d'une large frange de la population qui freine l'essor de la vaccination. Ce constat, formulé lors de la grand-messe annuelle des pharmaciens (Officine Expo 2026), vaut pour toute une palette d'infections, de la grippe au HPV, du zona aux hépatites. Le Maroc sait vacciner, du moins quand il s'agit des enfants. En attestent les réalisations du programme national d'immunisation, qui semble, d'après les professionnels de santé, tenir toutes ses promesses, au point de s'imposer comme une évidence auprès de nombreux foyers. «Sur la vaccination infantile, le Maroc a longtemps été un très bon élève de l'OMS. La couverture des enfants correctement vaccinés atteint 97,5%», rappelle Jaafar Heikal, médecin et spécialiste de santé publique. Ce bilan flatteur a pourtant ses limites. Le pays entre dans une nouvelle phase démographique, marquée par le vieillissement et la montée en poids des adultes et des seniors, ce qui redéfinit les priorités en matière de prévention. Or, la vaccination de l'adulte reste le parent pauvre des politiques publiques. Ce constat, formulé sans détour lors de la grand-messe annuelle des pharmaciens, à l'Officine Expo 2026, vaut pour toute une palette d'infections, de la grippe au HPV, du zona aux hépatites. Il remet ainsi à l'ordre du jour un enjeu sanitaire : comment passer d'un réflexe de protection de l'enfance à une culture du rappel, du dépistage et de l'anticipation à l'âge adulte. «Nous avons réussi à construire une véritable culture vaccinale chez l'enfant, mais cette culture s'arrête brutalement à l'âge adulte. Or, la prévention ne s'interrompt pas à 18 ans, et devrait accompagner le citoyen tout au long de sa vie», indique Jaafar Heikal. Pour rappel, l'épisode de la pandémie de covid a laissé derrière lui une fatigue collective et un sentiment de confusion nés de messages contradictoires et d'une exposition continue à la controverse scientifique. Par conséquent, la confiance du public s'est érodée, jusqu'à rejaillir sur des vaccins anciens, qui, jusqu'ici, semblaient acquis. La résurgence de la rougeole au Maroc en est l'exemple le plus frappant. Depuis octobre 2023, le pays connaît une flambée significative, avec plus de 25.000 cas suspects signalés dans les douze régions du pays et environ 184 décès liés à la maladie, d'après les chiffres compilés par l'OMS entre octobre 2023 et avril 2025. Plus de 13.000 cas ont été confirmés en laboratoire au cours de cette période, tandis que des campagnes de vaccination tentent de juguler l'épidémie. Maladie bénigne Le sentiment de méfiance vaut aussi pour la vaccination contre le zona, une maladie liée à la réactivation du virus de la varicelle, qui touche surtout les personnes âgées et peut être à l'origine de douleurs nerveuses persistantes. «Le zona n'est pas une maladie bénigne. Ce n'est pas l'éruption cutanée qui pose problème, mais la douleur chronique qui peut s'installer pendant des mois, parfois des années, et perturber ainsi le quotidien des patients âgés», explique ce spécialiste. Pourtant, dans les pays à revenu intermédiaire supérieur et élevé, la vaccination contre le zona a cessé d'être un sujet périphérique. Plusieurs systèmes de santé l'ont intégrée dans une stratégie plus large de prévention du vieillissement. En Europe, le Royaume-Uni a été l'un des premiers à inscrire le vaccin contre le zona dans son calendrier vaccinal, avec une cible clairement définie autour des 70 à 79 ans. L'Allemagne, l'Italie ou l'Espagne ont suivi, en privilégiant les populations les plus exposées aux complications, notamment les personnes âgées et immunodéprimées. Au-delà de l'Europe, le Japon et le Canada ont fait de la vaccination contre le zona un outil assumé de réduction de la charge liée aux maladies chroniques. Le raisonnement est désormais bien établi : prévenir une douleur neuropathique prolongée coûte moins cher que la traiter, tant sur le plan médical que social. Efficacité éprouvée Les ordres de grandeur avancés lors de l'Officine Expo s'appuient sur une littérature internationale désormais abondante. Dans les pays occidentaux, l'incidence du zona augmente fortement après 50 ans, avec un risque cumulatif qui approche une personne sur trois au cours de la vie. «La névralgie post-herpétique concerne une part significative des patients âgés, et représente la principale source de coûts indirects, consultations répétées, traitements prolongés, altération durable de la qualité de vie», précise Dr Heikal. Les vaccins de nouvelle génération affichent, dans ces mêmes pays, une efficacité supérieure à 90% chez les adultes de plus de 50 ans, y compris dans les tranches d'âge élevées, avec une protection maintenue plusieurs années. Ces résultats ont pesé lourd dans la décision des autorités sanitaires d'intégrer la vaccination contre le zona dans leurs recommandations officielles, en particulier dans des sociétés confrontées à un vieillissement rapide. De l'avis des spécialistes, le Maroc dispose des bases nécessaires (expertise médicale solide, culture de la vaccination historiquement établie, et une transition démographique bien engagée) pour opérer ce virage. Mais le tout ne tient qu'un fil, celui consistant à restaurer la confiance dans la vaccination. Une étude sur l'état de santé des médecins et pharmaciens dans le pipe «Vous êtes parmi les plus mauvais malades du monde. Vous êtes pires que la population générale», lance le docteur Jaâfar Heikal à un parterre de praticiens. Le propos, volontairement frontal, s'appuie sur les premiers enseignements d'une enquête nationale en cours consacrée à l'état de santé de ces professionnels. Les résultats préliminaires sont sans appel. Bien que médecins et pharmaciens recommandent le dépistage à leurs patients, ils le négligent souvent pour eux-mêmes et sous-estiment leurs propres facteurs de risque. Hypertension, diabète, hypercholestérolémie ou obésité y apparaissent à des niveaux parfois supérieurs à ceux observés dans la population générale, selon les données avancées lors de sa présentation. «Moins de 10% des médecins présents disent contrôler régulièrement leur tension artérielle et leur glycémie, observe-t-il, ce qui semble traduire une culture du dépistage encore trop faible, y compris chez les soignants». Cette «politique de l'autruche», selon les mots de l'épidémiologiste, touche aussi la prévention infectieuse. Tests de dépistage, vaccination de l'adulte, suivi des maladies chroniques : les pratiques restent lacunaires, y compris chez ceux censés en être les premiers promoteurs. «On ne peut pas demander à la population d'adhérer à une politique de prévention si ceux qui la portent ne se l'appliquent pas à eux-mêmes. La crédibilité du message passe aussi par l'exemplarité des soignants», insiste-t-il. Faute de quoi, il est difficile d'entraîner l'adhésion au dépistage et à la prévention. Ayoub Ibnoulfassih / Les Inspirations ECO