Spécialiste des systèmes de polyculture/élevage et professeur à l'Institut agronomique et vétérinaire Hassan II Le secteur agricole traverse une crise aigüe de main-d'œuvre. Pénurie dans les bassins de production, décalage entre le SMAG et les rémunérations réelles, raréfaction des compétences... Pour le professeur Mohamed Taher Srairi, spécialiste des systèmes agricoles, ce phénomène est d'ordre structurel. Il met en lumière les contradictions d'un modèle de développement qui a accordé plus d'intérêt aux profits générés par l'investissement, sans que cela se traduise par une amélioration des conditions de vie de celles et ceux qui font tourner les exploitations. Après plusieurs campagnes marquées par la sécheresse, les pluies récentes redonnent des perspectives d'amélioration de la production. Mais la récolte se heurte désormais à une pénurie de main-d'œuvre. À ce stade, le problème relève-t-il d'un manque de travailleurs agricoles ou d'un défaut d'organisation du marché du travail saisonnier (mobilité, intermédiation, calendriers de récolte, conditions d'accès aux chantiers) ? La question du travail illustre toute la complexité des affaires du développement agricole, par essence multivariées. Le triptyque «Capital, Foncier et Travail» a depuis longtemps été avancé au niveau des sphères académiques comme déterminant dans les analyses de ce développement, mais l'attention portée au travail, et à la diversité des dimensions qu'il revêt est restée assez limitée. Même dans les pays développés, ce n'est que très récemment que le travail agricole a commencé à être analysé finement, car il constitue désormais un véritable point d'achoppement des performances du secteur et de leur durabilité. Au Maroc, la crise récemment identifiée du travail agricole est plus en lien avec le secteur horticole (fruits et légumes), surtout orienté vers l'export. Elle met à nu les contradictions des stratégies, qui ont accordé plus d'intérêt aux profits générés par les investissements qu'à l'amélioration effective des conditions de vie et la rémunération des travailleurs. L'inflation des années suivant la pandémie de covid-19 a amplifié ces contradictions. Il faut dire aussi que les réalités du travail agricole, comme les considérations de genre, la pénibilité, la rémunération effective ou même la saisonnalité, rendent l'appréhension de la crise actuelle plus difficile. Ce qui est aujourd'hui ressenti est plus une crise au niveau du travail des salariés, tandis que peu d'informations sont disponibles quant aux conditions des membres actifs des familles des agriculteurs, dans la diversité des territoires dont regorge le pays. Il faut dire que six années consécutives de sécheresse ont aussi accéléré la perte de nombreuses opportunités d'emploi ainsi que l'exode massif de la jeunesse rurale, mais les statistiques disponibles sont parcimonieuses. De nombreux opérateurs pointent un décrochage net entre le SMAG et les pratiques réelles, avec des rémunérations journalières de récolte très supérieures dans certaines zones, sans pour autant parvenir à couvrir la demande. Le coût du travail agricole est-il devenu économiquement dissuasif pour l'exploitant ? Et du côté de la main-d'œuvre, la rémunération agricole devient-elle socialement insuffisante pour le travailleur ? Effectivement, le SMAG, tel qu'il est institué, n'est plus un indicateur adapté aux réalités actuelles, surtout lorsqu'il s'agit d'attirer des ouvriers agricoles dans l'urgence pour récolter des produits qui sont par nature périssables. Dans des exploitations ultra spécialisées dans des spéculations comme l'arboriculture ou le maraîchage, j'ai personnellement des retours d'information qui évoquent des salaires quotidiens atteignant aujourd'hui 130 dirhams, le SMAG n'étant que de l'ordre de 93 dirhams par jour. Sans omettre des coûts additionnels souvent supportés par les exploitants, comme la restauration lors de la pause méridienne ou les frais de transport depuis les villages où résident les travailleurs jusqu'aux parcelles cultivées. Certains grands domaines d'oléiculture ont même évoqué l'émergence d'un phénomène nouveau : les ouvriers réclament d'être payés en nature, et cela peut atteindre jusqu'à la moitié des quantités récoltées ! Ces pratiques doivent à mon sens être encadrées pour éviter des dérives qui porteraient préjudice à la raison même d'être des investissements. Il est du devoir des interprofessions agricoles, des pouvoirs publics et des représentants des travailleurs agricoles d'ouvrir des espaces de débat serein pour discuter des perspectives de la contrainte imposée par le travail dans les années à venir ainsi que de l'équilibre entre les revenus du travail et du capital. Cela est d'autant plus nécessaire que des changements rapides sont en cours, ayant trait, entre autres, au vieillissement, à l'urbanisation accélérée de la population, au contexte géopolitique mondial perturbé, au flux de migrants, etc. Le dernier recensement de la population met en évidence un vieillissement de la population couplé à l'exode rural. Or, les cultures promues dans le cadre des feuilles de route, ancienne et actuelle, reposent largement sur des productions dépendantes du travail manuel. Les choix d'orientation culturale doivent-ils désormais intégrer explicitement le critère de pénurie de main-d'œuvre, au même titre que la rareté de l'eau ? Votre question renvoie à la complexité du développement agricole que j'évoquais au début de cet entretien, et qui doit aussi être appréhendée en tenant compte de la diversité des territoires et des atouts qu'ils affichent. Il est possible parfois d'avoir des bassins de main-d'œuvre agricole, mais avec un manque structurel d'eau qui entrave son emploi dans des conditions décentes. Par opposition, on peut avoir des territoires suffisamment dotés en eau, même d'origine non conventionnelle (le dessalement étant un exemple en la matière), avec un vrai savoir-faire horticole, mais où la main-d'œuvre fait défaut. Par nécessité, de tels territoires deviennent des importateurs nets de travailleurs et cela peut aller jusqu'à l'installation de populations migrantes de manière définitive pour combler le déficit. C'est pourquoi, toute analyse prospective du développement agricole doit aujourd'hui nécessairement être couplée à celle de l'état des ressources que j'évoquais, à savoir la capitalisation, le foncier et le travail. Et pour ce qui est du travail, ce n'est pas seulement des effectifs de personnes, mais aussi des compétences nécessaires. La mécanisation peut-elle absorber le choc de la raréfaction de la main-d'œuvre, ou faut-il admettre qu'une part structurelle du travail agricole restera durablement non mécanisable ? Certaines cultures peuvent se prêter à une mécanisation quasi totale, et c'est notamment le cas des céréales. D'autres impliquent au contraire un recours inéluctable à des travailleurs, comme l'arboriculture ou le maraîchage pour la cueillette des fruits et des légumes. Essayer de prôner la mécanisation est possible, mais cela suppose une vision agronomique systémique qui va des variétés à planter, de la densité de plantation, des types de chantier de récolte et des machines qui seront utilisées ; tout ceci étant in fine analysé à une échelle économique : il faut que la mécanisation permette d'améliorer les marges des producteurs tout en diminuant le poids de la contrainte du travail. Lors d'un récent débat, s'est posée la problématique de la fiabilité des chiffres de l'emploi agricole. De quoi s'agit-il au juste ? Comme je l'ai évoqué précédemment, l'emploi agricole ne se limite pas aux salariés. Il y a les millions de personnes membres des familles des agriculteurs qui s'activent de manière régulière dans les exploitations, que ce soit dans les pratiques culturales (installation et soins aux cultures) ou dans celles en lien avec l'élevage. Les statistiques officielles récentes confirment une tendance générale retrouvée dans d'autres pays en développement : la contribution de l'emploi agricole est en baisse continue et ne représente même plus aujourd'hui 30% du total de la population active. En revanche, ce qui est remarquable, c'est le manque de références fiables et actualisées sur les usages de main-d'œuvre agricole (aussi bien relevant des membres des familles que des salariés hors de la famille) pour différentes spéculations, comme la céréaliculture, le maraîchage, l'arboriculture et l'élevage. Il y a donc, au vu de la rapidité des évolutions sociétales en cours, l'urgence de développer ces référentiels, afin de disposer de bases de comparaison et d'identifier des leviers d'intervention. D'ailleurs, dans des pays plus avancés, le conseil agricole peut recouvrir des interventions en lien avec l'optimisation des usages de travail, quitte à mutualiser des moyens entre exploitations voisines. La compétitivité agricole du Royaume a longtemps reposé sur une main-d'œuvre abondante et peu coûteuse. Ce paramètre est aujourd'hui mis sous tension par la hausse des rémunérations, le transfert de main-d'œuvre vers d'autres secteurs, notamment le BTP avec la perspective du Mondial 2030, et la migration de travailleurs vers l'étranger. La fin de cet avantage comparatif impose-t-elle de revoir le modèle agricole ? Que faut-il attaquer en priorité ? Votre question impose une réflexion de fond sur l'avenir de l'agriculture nationale, sur fond de tensions sur la disponibilité d'une main-d'œuvre agricole bon marché. Elle met la lumière sur l'attractivité de l'emploi agricole et sur la nécessité de raisonner le renouvellement des générations au sein des exploitations. Pour ma part, cela fait déjà une quinzaine d'années que j'ai commencé des travaux de recherche académique sur la situation du travail agricole et j'ai noté que le manque de capitalisation dans une majorité de situations entrave sa productivité économique. C'est flagrant au niveau du secteur de l'élevage, et je ne serais pas étonné que ce soit aussi un des facteurs qui explique la perte de l'autosuffisance de notre pays en lait cru et en viandes rouges au cours des dernières années, outre les difficultés engendrées par la sécheresse récurrente. Les résultats de mes recherches démontrent que les membres des familles des éleveurs, parfois des enfants en situation d'abandon scolaire, dans diverses régions du pays (pluviales et irriguées), expriment un mal-être évident par rapport à la lourdeur de l'astreinte quotidienne nécessitée par les soins aux animaux : faucher les fourrages, composer les rations, traire les femelles, etc. En termes de rémunération du travail, cela n'atteint guère 70 dirhams/jour, et je peux comprendre que des niveaux aussi dérisoires n'encouragent pas ces acteurs à demeurer éternellement attachés à ces activités, malgré la valeur affective qu'ils portent souvent à leur bétail. Pouvoirs publics, agences d'emploi et organisations professionnelles évoquent plusieurs pistes d'ajustement — intermédiation, formation ciblée, recours à une main-d'œuvre étrangère, révision des cadres juridiques du travail saisonnier... Parmi ces leviers, lesquels sont susceptibles de produire des effets rapides à court et moyen terme ? À défaut, faut-il repenser plus largement le contrat social agricole ? Comme je le disais, on est face à une thématique très complexe recouvrant des variables diverses et qui évoluent rapidement. Vu la diversité des exploitations agricoles et des activités qu'elles pratiquent ainsi que des territoires où elles sont localisées, il est sûr qu'il n'y a pas de solution miracle, adaptée à toutes les situations. L'existence d'interprofessions effectivement opérationnelles est à mon avis une condition sine qua non pour porter les revendications des différents acteurs qui y évoluent par rapport aux volumes de travail qu'ils abattent et à leurs rémunérations. Dans la distribution de la valeur au sein des chaînes de production, cet argument doit être intégré à la réflexion. Par ailleurs, il y a les spécificités de chaque production, qui rajoutent aux complexités du travail agricole : un actif dans des spéculations intensément traitées par des substances toxiques comme les pesticides, ou exposé régulièrement à des températures élevées dans des tunnels en plastique, est en droit de nourrir des inquiétudes quant à sa santé. Un tel exemple renvoie donc à la question de la couverture sociale des travailleurs du secteur agricole. On sait très bien que c'est celui qui souffre le plus des difficultés à généraliser la couverture médicale ainsi que les cotisations à des systèmes de retraite. Une situation qui s'explique principalement par les rythmes souvent aléatoires des activités, fortement liées au climat, aux termes du marché, etc. Il est manifeste que la complexité du travail agricole, imposée par la diversité des dimensions qu'il revêt, implique la nécessité de repenser le contrat social agricole dans son ensemble afin de résoudre les contradictions entre les revenus issus d'un labeur souvent dur et ceux du capital. Ayoub Ibnoulfassih / Les Inspirations ECO