Professeur associé d'économie et de gestion Institut supérieur d'ingénierie et des affaires (ISGA), campus Rabat Le système de retraite par répartition constitue le socle de l'architecture du régime de protection sociale d'inspiration bismarckienne, qui avait été mis en place en Allemagne entre 1883 et 1889, sous l'égide du chancelier Otto von Bismarck. Contrairement au système de capitalisation, où l'épargne est individuelle et différée, le système par répartition repose sur un flux financier immédiat et circulaire. Dans ce modèle, les cotisations prélevées sur les revenus des actifs d'aujourd'hui ne sont pas stockées, mais servent directement à financer les pensions versées aux retraités actuels. Ce système par répartition est l'expression d'un véritable «contrat social» entre les générations qui repose sur une solidarité nationale : les actifs soutiennent leurs aînés avec la certitude institutionnelle que les générations futures assureront, à leur tour, le financement de leur propre retraite. C'est la transformation du produit du travail présent en une garantie de dignité humaine future. Cependant, la pérennité de ce «contrat social» est soumise à une contrainte mathématique rigoureuse : la viabilité du système dépend de l'équilibre entre la masse des cotisants et celle des bénéficiaires. Si cet équilibre se rompt, le système entre dans une phase de déficit structurel. Un indicateur de santé fondamental : le ratio de dépendance démographique Le ratio de dépendance (ou rapport démographique) est le quotient entre le nombre de cotisants actifs et le nombre de retraités. Lorsque ce ratio s'affaisse, les ressources s'amenuisent tandis que les engagements augmentent. Ce ratio est tributaire de deux variables exogènes majeures : – L'espérance de vie : les progrès médicaux augmentent la durée de vie à la retraite (environ 20 ans au Maroc aujourd'hui). Mathématiquement, cela prolonge la période de versement des prestations sociales aux retraités, accroissant la charge pesant sur le système. – La natalité et la fécondité : le taux de natalité détermine le volume de la future population active. Une chute de la fécondité réduit le flux de nouveaux cotisants entrant sur le marché du travail, diminuant le montant des cotisations sociales reçues de la part des actifs. Une transition démographique accélérée Entre 1960 et 2018, le Maroc a réalisé des gains de santé publique spectaculaires. L'espérance de vie est passée de 48,5 ans à 76,5 ans, soit une augmentation de 58%. Le taux de fécondité est passé de 7,09 enfants/femme à 2,42 enfants/femme, soit une chute de 66%. Le taux de mortalité brute est passé de 18,46% à 5,06%, soit une baisse de 9,52% par an. Cette mutation démographique signifie que la population marocaine vieillit à un rythme soutenu. Si la structure reste globalement jeune, la part des «65 ans et plus» augmente par rapport à la population en âge de travailler, créant un effet de ciseau sur les caisses de retraite. Conséquences financières : cas de la Caisse marocaine des retraites (CMR) Les succès démographiques sont devenus un défi financier pour la CMR, dont les indicateurs financiers témoignent d'une urgence croissante. Pilier du secteur public, la CMR subit de plein fouet l'épuisement de ses réserves. Son solde technique est devenu négatif en 2014 (-936 millions DH), et les projections pour 2023 prévoyaient un déficit abyssal de 8,36 milliards DH. Au-delà des flux annuels, la dette implicite (engagements non couverts) de l'ensemble des régimes était évaluée à 813 milliards DH. Le diagnostic expert révèle quatre causes majeures à cet effondrement Chute du ratio de dépendance démographique : Ce ratio de dépendance, qui était de «12 actifs pour 1 retraité» en 1986, devrait atteindre le seuil critique de «1 actif pour 1 retraité» dès 2024. Cette chute du ratio prive le système de son oxygène financier en le rendant insoutenable. Impact négatif de l'opération «Départ volontaire» (2004) : Cette mesure a affaibli durablement les recettes de la CMR en privant la caisse d'une masse importante de cotisants tout en accélérant le service des pensions de retraite. Conditions d'accès à la pension trop souples (sous-tarification) : le système souffre d'une générosité excessive des prestations par rapport aux cotisations. Le taux d'annuité de 2,5% et la liquidation basée sur le dernier salaire créent un taux de remplacement parfois proche de 100%, déconnecté de l'effort contributif réel. Economie informelle et fraude sociale : l'importance du secteur informel et la fraude sociale (sous-déclaration par l'employeur) limitent l'assiette de cotisation, tandis que le ralentissement de la croissance des salaires assèche les ressources. Vers des Solutions en deux temps Face à ce diagnostic, le gouvernement a adopté une stratégie en deux temps pour apporter des réformes à cette crise des retraites. Réforme paramétrique : il s'agit d'une intervention d'urgence pour mettre en place des ajustements de court terme à travers la modification de certains paramètres liés au calcul des pensions de retraite. Cette réforme a été promulguée par la Loi n° 71-14 (Dahir n° 1.16.109) et la Loi n° 72-14 (Dahir n° 1.16.110) du 20 août 2016 publiées au Bulletin officiel n° 6495 bis du 30 août 2016. Les principales mesures sont les suivantes : passage progressif de l'âge de la retraite de 60 ans à 63 ans pour les affiliés au régime civil, augmentation graduelle du taux de cotisation des fonctionnaires (et de la part patronale) pour rééquilibrer les caisses, baisse de l'assiette de calcul de la pension (2% au lieu de 2,5% par année de service calculé sur le salaire moyen des 96 derniers mois de service et non plus du dernier salaire) et relèvement du seuil minimum de la pension de retraite servie par la CMR à 1 500 DH par mois. L'objectif de cette réforme est de repousser l'épuisement des réserves à l'horizon 2028. Les limites de cette réforme paramétrique sont structurelles puisqu'elle ne traite pas la sous-tarification, ni la dette implicite. Réforme systémique : il s'agit d'une refonte structurelle qui vise une transformation globale du système marocain de retraite. Cette réforme est encore à l'état de Projet élaboré par la Commission nationale chargé de la réforme des retraites (présidée par Nadia Fettah Alaoui, ministre de l'Economie et des Finances) créée en avril 2022 dans le cadre du dialogue social entre le gouvernement et les partenaires sociaux : Les textes législatifs et réglementaires devraient être soumis au Parlement début mai 2026 selon le Projet de Loi de Finances 2026. Les mesures clés de ce Projet consistent à converger d'abord vers deux pôles (Public/Privé), puis ensuite à créer un Régime de base unique (obligatoire) complété par des régimes complémentaires facultatifs tels que la Caisse interprofessionnelle marocaine de retraite (CIMR), le Régime collectif d'allocation de retraite (RCAR), les assurances privées et mutuelles. L'objectif de cette réforme est d'instaurer une harmonisation totale, une mobilité accrue et une équité intergénérationnelle. Les limites de cette réforme systémique sont aussi structurelles puisqu'elle nécessite un financement massif de la dette accumulée et une refonte du marché du travail. Conclusion : Lutter contre la fraude sociale et intégrer le secteur informel La crise des retraites au Maroc n'est pas une simple défaillance comptable, c'est le signal d'alarme d'un modèle bismarckien arrivé à maturité dans un contexte de transition démographique brutale. L'enjeu est de comprendre que la solution ne réside pas uniquement dans l'ajustement de l'âge ou des taux, mais dans la capacité de l'Etat à lutter contre la fraude sociale et à intégrer le secteur informel. Sans une extension massive de la couverture et une formalisation de l'économie, les réformes paramétriques ne seront que des remèdes temporaires. Cependant, face aux progrès démographiques permanents, d'autres solutions pourraient être envisagées. L'Etat devra puiser dans les recettes fiscales pour financer le dérapage des retraites et alors les contribuables paieront deux fois pour leur retraite. Mais il s'agira en réalité d'une réaffectation d'une partie des recettes de l'Etat vers les régimes de retraite au détriment d'autres secteurs socio-économiques. Sinon, il reste une solution «à la marocaine» où un grand élan de solidarité nationale verrait le jour afin de mobiliser toutes les forces vives du pays pour cotiser à un fond spécial du Trésor public dans le but de repousser cette catastrophe de l'épuisement des réserves vers un horizon beaucoup plus lointain. Une solution utopique ? Peut-être, mais l'histoire du Maroc témoigne de plusieurs moments de catastrophe naturelle où le peuple a réagi à travers une forte mobilisation nationale exemplaire !