Face aux évolutions géopolitiques, et en particulier celles liées au dossier du Sahara marocain, la Mauritanie a, une fois de plus, fait preuve d'une réorientation silencieuse de sa politique étrangère. À l'occasion de l'Aïd al-Fitr, le président mauritanien n'a pas adressé de message de félicitations au chef du Polisario. Alors que la Mauritanie reconnaît encore l'autoproclamée « République arabe sahraouie » et a longtemps cherché à maintenir un équilibre entre l'Algérie et le Maroc (les deux principaux acteurs du conflit autour du Sahara), Nouakchott a adopté, ces dernières années, plusieurs démarches montrant sa prise de distance politique avec la milice séparatiste du Polisario, financée par Alger. Sa diplomatie se repositionne discrètement, mais les signes ne trompent pas. La Mauritanie tente de tirer son épingle du jeu avec prudence pour éviter les tensions directes avec l'Algérie. L'absence de message de félicitations à l'occasion de l'Aïd, une tradition dans les pays musulmans, s'inscrit dans sa tendance actuelle à marginaliser ses relations avec le Polisario. L'un des signes les plus forts de cette réorientation diplomatique réside dans le refus du président mauritanien, Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani, de prendre une photo avec Brahim Ghali, le chef du Polisario, lors de sa cérémonie d'investiture, à la grande surprise du milicien sahraoui. Cet épisode avait été perçu comme une décision de prise de distance officielle vis-à-vis du Polisario. Cette fois-ci, l'absence de mention du Polisario et de Brahim Ghali sur la liste officielle des dirigeants et pays auxquels le président mauritanien a adressé ses vœux à l'occasion de l'Aïd al-Fitr — liste publiée par la présidence mauritanienne sur ses réseaux sociaux — a de nouveau fait réagir les observateurs. Selon le chercheur en relations internationales Jaouad El Qasmi, cité par Hespress, cette omission est un indicateur politique d'un changement stratégique dans la gestion du dossier du Sahara par Nouakchott. Il ajoute que cette attitude prudente de la Mauritanie à l'égard de tout ce qui concerne le Polisario, ainsi que la politique de mise à distance adoptée, indiquent que Nouakchott ne place pas le chef du Front au même niveau diplomatique et politique que les chefs d'État, ce qui va dans le sens des intérêts du Maroc. De même, il souligne que la Mauritanie suit de près les évolutions internationales favorables à la souveraineté marocaine sur le Sahara, notamment le soutien de grandes puissances comme la France et les États-Unis, ainsi que l'appui arabe au plan marocain, tout en prenant acte de l'isolement croissant de la thèse séparatiste. Dans ce contexte, continuer à ménager le Polisario reviendrait à aller à contre-courant de la dynamique internationale. Ainsi, ce type de comportement pourrait constituer le prélude à un désengagement politique progressif de la Mauritanie vis-à-vis du Front. Le chercheur insiste également sur le fait que Nouakchott est consciente de l'importance du Sahara pour le leadership marocain, ainsi que du rôle central de cette question dans la politique étrangère du Royaume. Ainsi, la Mauritanie adopte une forme d'intelligence stratégique dans la gestion de ce dossier : d'un côté, elle ne peut retirer brusquement sa reconnaissance afin d'éviter une crise avec l'Algérie (principal soutien du Polisario) ; de l'autre, elle privilégie une stratégie de marginalisation progressive. Par ailleurs, la Mauritanie évite toute démarche susceptible de perturber ses relations solides avec le Maroc, pays avec lequel elle partage d'importants intérêts économiques. Cela s'illustre notamment par le passage d'El Guerguerat, essentiel pour les marchés mauritaniens et ouest-africains, ainsi que par son adhésion aux grandes initiatives régionales, à l'instar de l'Initiative atlantique pour les pays du Sahel et des projets de connectivité routière et énergétique. Pour sa part, Hicham Mouatadid, chercheur en affaires stratégiques, considère que l'absence de toute référence au Polisario dans les messages protocolaires de la présidence mauritanienne (malgré l'annonce de félicitations de la part du Front) ne relève ni d'un détail formel ni d'un oubli diplomatique. Selon lui, cette démarche s'inscrit plutôt dans ce qu'il appelle « l'économie symbolique du discours officiel », où les États choisissent soigneusement les acteurs qu'ils mettent en avant dans l'espace de légitimité et ceux qu'ils relèguent à la marge. Il explique que Nouakchott adopte une approche de « refroidissement protocolaire » sur le dossier du Sahara, consistant à réduire les signaux publics sans aller jusqu'à une rupture directe. Cette stratégie permet à la Mauritanie de conserver sa position traditionnelle d'acteur prudent, en équilibrant les impératifs géographiques et les calculs stratégiques, sans s'aligner ouvertement sur un camp. Il ajoute que, dans les usages diplomatiques, la reconnaissance — ou même une simple mention symbolique lors d'événements officiels — équivaut à accorder une certaine légitimité, ce que la Mauritanie semble éviter à ce stade. Le chercheur estime que ce comportement traduit une prise de conscience croissante au sein des cercles décisionnels mauritaniens face à l'évolution de l'environnement international de ce dossier : le neutralisme classique ne suffit plus et nécessite un ajustement fin des outils symboliques. Il souligne enfin que l'équilibre ne se mesure plus uniquement à travers les positions déclarées, mais aussi par ce qui est omis ou passé sous silence dans le discours officiel. Dans cette perspective, l'absence du Polisario dans les messages présidentiels s'inscrit dans la redéfinition d'un « neutralisme actif », qui tend progressivement vers une approche plus réaliste.