Bank Al-Maghrib récuse tout effet d'éviction sur les TPME. Les grands agrégats lui donnent en partie raison. Mais à y regarder de plus près, le crédit demeure onéreux et la préférence bancaire pour la dette souveraine continue de peser sur les conditions de financement des plus petites structures. Un Trésor boulimique sur le marché intérieur, des chantiers du Mondial 2030 qui aspirent des milliards, et une montée des incertitudes géopolitiques... Sur le papier, la conjoncture actuelle semble désigner les TPME comme les victimes collatérales de la course aux financements. Pourtant, à l'issue du Conseil du 17 mars dernier, le wali de Bank Al-Maghrib balaie, chiffres à l'appui, d'un revers de main un tel scénario et affirme que les entreprises accèdent au crédit sans entrave. «Nous ne pensons pas qu'il y ait un effet d'éviction en ce qui concerne la TPE vis-à-vis du crédit bancaire», a-t-il martelé devant la presse. Fin janvier 2026, l'encours des bons du Trésor culminait à 798,5 milliards de dirhams, en hausse de 1,4% sur un seul mois. Face à cela, la dette privée pesait 311,9 milliards. Autrement dit, pour chaque dirham de dette privée en circulation sur le marché, l'Etat en mobilise plus de 2,5. Et les émissions souveraines ne se contentent pas d'occuper le terrain, elles en font monter le prix. Les taux des bons du Trésor se sont tendus en janvier-février par rapport au quatrième trimestre 2025, aussi bien lors des adjudications que sur le marché secondaire. «À mesure que le rendement souverain monte, les investisseurs institutionnels arbitrent logiquement en sa faveur au détriment du financement privé», résume un analyste du marché de taux. Liquidité tendue Encore faut-il que les banques aient les moyens d'irriguer le tissu productif. Le besoin de liquidité s'est creusé à 132,8 milliards en moyenne sur janvier-février 2026, après 130,7 milliards au trimestre précédent. Pour maintenir le canal du crédit ouvert, Bank Al-Maghrib a porté ses injections à 149 milliards, dont 39,3 milliards de prêts garantis accordés notamment dans le cadre des programmes de soutien aux TPE et PME. Ce montant est en soi révélateur, puisqu'il suggère que sans le concours direct de la banque centrale, le financement bancaire de ces entreprises ne s'opérerait pas de manière spontanée. D'autant plus que BAM projette un déficit de liquidité de 148,3 milliards en 2026, puis 169,4 milliards en 2027, alimenté par la progression de la monnaie fiduciaire. La marge dont disposent les banques pour servir le secteur privé est donc appelée à se contracter. Les agrégats du crédit semblent pourtant conforter ce diagnostic. Le rythme de progression du crédit bancaire au secteur non financier est passé de 4,7% au quatrième trimestre 2025 à 5,3% en janvier 2026, tandis que BAM table sur 6% pour l'ensemble de l'année. Toutefois, les facilités de trésorerie, qui permettent aux TPME de financer leur cycle d'exploitation au quotidien, restaient en repli de 4,3%. Ce recul persistant interroge. Car il suggère que les banques, continuent de privilégier les placements les plus sûrs. Et c'est là qu'entrent en jeu les bons du Trésor, actifs liquides, sans risque, et par conséquent irrésistibles pour les bilans bancaires. Deux poids, deux mesures Les taux pratiqués par les banques traduisent ce deux poids, deux mesures. Au quatrième trimestre 2025, le taux débiteur moyen appliqué aux TPME s'établissait à 5,22%, contre 4,74% pour les grandes entreprises. L'écart s'est certes réduit sur le trimestre, les taux TPME ayant baissé de 19 points de base tandis que ceux des grandes structures montaient de 10. Reste que le différentiel de 48 points de base persiste et traduit une prime de risque structurellement ancrée dans les grilles bancaires. Les créances en souffrance des sociétés non financières privées, à 12,9% contre 8,3% pour l'ensemble du portefeuille, fournissent aux établissements une justification commode. Reste que le raisonnement est circulaire. En prêtant plus cher aux TPME, les banques brident leur croissance — et perpétuent le risque qu'elles invoquent pour justifier leurs tarifs. Force est de constater également que la politique monétaire ne ruisselle pas. Depuis le début de l'assouplissement en juin 2024, le taux directeur a baissé de 75 points de base. Les taux débiteurs n'ont suivi que de 61 points, soit un taux de répercussion d'environ 81%. Le chiffre global est acceptable, mais il dissimule des écarts considérables d'un segment à l'autre. Au quatrième trimestre 2025, les facilités de trésorerie n'ont reflué que de 15 points de base quand, à l'inverse, les prêts à l'équipement se renchérissaient de 47 points et les crédits immobiliers de 7. L'assouplissement, en somme, s'arrête aux portes des TPME. Or ces entreprises, fortement dépendantes du crédit court terme, se trouvent précisément sur le segment où la baisse reste la plus timide. Marge théorique Le wali de BAM, conscient de ces frictions, mise sur d'autres leviers pour fluidifier le financement des petites entreprises. «Nous avons finalisé le travail avec les crédits bureaux et nous avons maintenant une solution que nous allons présenter aux banques en ce qui concerne le scoring de la TPE», a-t-il détaillé, ajoutant que Tamwilkom a relevé ses taux de couverture de garantie de 70 à 75%, et jusqu'à 80% pour les entreprises dirigées par des femmes. La banque centrale estime par ailleurs que les lignes mobilisables auprès des TPE dans le système bancaire pourraient atteindre 450 milliards de dirhams, contre 150 à 160 milliards actuellement exploités. La marge théorique existe donc. Encore faut-il qu'elle se traduise dans les faits. Les données budgétaires, elles, invitent à relativiser ce diagnostic d'ensemble. Le déficit public se résorbe progressivement, passant de 3,6% du PIB en 2025 à 3,5% attendu en 2026 puis 3,4% en 2027. Les recettes fiscales, de leur côté, ont progressé de 15,3% en 2025. Le Trésor emprunte, mais sans dérapage manifeste. Le recours plus soutenu au financement extérieur, avec 37 milliards de dirhams nets levés en 2025, a en outre desserré une partie de la pression sur le marché domestique. Il n'en reste pas moins que l'architecture du financement intérieur continue de favoriser structurellement la dette souveraine. Les banques demeurent fortement exposées aux bons du Trésor, actifs liquides et peu risqués, qui s'imposent naturellement dans les arbitrages de bilan. «Les banques peuvent se refinancer encore, elles ont des marges», assure Jouahri. Sur le papier, sans doute. Mais un patron de TPE qui négocie son découvert à 5,22% n'en voit pas encore la couleur. Ayoub Ibnoulfassih / Les Inspirations ECO