Premières concernées par la gestion quotidienne de l'eau, les femmes restent pourtant exclues des instances où se décident les politiques du secteur. Les experts appellent à la mobilisation pour réduire les externalités négatives du déséquilibre genre dans la gouvernance des ressources hydriques. Dans deux ménages sur trois à travers le monde, la collecte de l'eau incombe principalement aux femmes. Si elles jouent un rôle central dans la gestion quotidienne de cette ressource, elles demeurent pourtant absentes des instances où se décident les politiques et stratégies du secteur. Tel est le constat dressé lors de la rencontre organisée par le Bureau de l'UNESCO pour le Maghreb, en partenariat avec l'Université Mohammed VI Polytechnique (UM6P) et l'Université Cadi Ayyad, à l'occasion de la Journée mondiale de l'eau 2026, célébrée le 25 mars sous le thème «Eau et genre». La conférence, abritée par le Musée Mohammed VI pour la civilisation de l'eau à Marrakech, vise à promouvoir l'intégration des femmes dans la gouvernance de l'eau et à placer le leadership féminin au cœur de la gestion de cette ressource vitale au Maghreb. Ce paradoxe n'épargne pas le Maroc. Fatima Driouech, climatologue, co-présidente du Comité permanent sur les services climatiques de l'Organisation mondiale de la météorologie et review editor du 7e rapport du GIEC, rappelle que la région souffre non seulement d'un manque de ressources en eau, mais aussi de défis majeurs en matière de gestion et de préparation au futur. «Les répercussions de la crise de l'eau ne touchent pas tout le monde de la même manière. Les femmes, les hommes, les enfants, les personnes âgées subissent des impacts différenciés. Or, les données nationales disponibles ne permettent pas encore d'affiner les résultats selon le genre, la zone géographique ou le statut social», précise t-elle. Ce constat rejoint la position des scientifiques présents, à savoir que sans une assise scientifique solide, il est «impossible d'intégrer correctement l'approche genre dans les évaluations, les recommandations et leurs mise en œuvre». «Cette thématique autour du lien entre l'eau et le genre nous interpelle collectivement sur un enjeu fondamental, celui de l'équité, de l'inclusion et de la justice dans l'accès et la gestion des ressources hydriques», souligne Abdennabi El Mandour, directeur du Musée Mohammed VI pour la civilisation de l'eau. Facteur de déséquilibre L'intégration de la dimension genre dans la gouvernance de l'eau est un chantier que l'UNESCO mène depuis des années. «C'est un combat de longue haleine», affirme Asma El Kasmi, titulaire de la chaire UNESCO «Femmes et pouvoirs de décision» à l'Université Al Akhawayn et directrice de la coopération et communication à l'ONEE. À l'échelle mondiale, 2,1 milliards de personnes n'ont pas accès à l'eau potable, dont 70% de filles et de femmes chargées de la collecte. Dans les grandes agences et entreprises du secteur, pas plus de 20% des effectifs sont des femmes. Au Maroc, les chiffres révèlent une déperdition saisissante au fil du parcours professionnel. Les étudiantes représentent 46% des inscrits en sciences et ingénierie, un vivier prometteur. Mais la dynamique s'essouffle à mesure que la carrière avance. Au niveau des chercheurs, elles ne sont plus que 28% à 29%. Parmi les ingénieurs dans le secteur de l'eau, la proportion chute à 19%, pour plafonner à 14% aux postes de responsabilité. Un entonnoir qui traduit moins un manque de compétences qu'un déficit d'accompagnement vers les fonctions décisionnelles. «Il faut faire en sorte qu'on passe de la formation à l'emploi et qu'on les retrouve aux postes de responsabilité», insiste Asma El Kasmi. En pratique, l'absence des femmes des sphères décisionnelles se répercute sur la pertinence même des politiques publiques. Des bornes fontaines mal positionnées, des puits creusés sans tenir compte des trajets quotidiens des usagères, aux systèmes d'irrigation conçus sans intégrer les pratiques agricoles de celles et ceux qui labourent la terre... autant de décisions, pensées sans elles, qui n'aboutissent pas aux résultats escomptées. Transfert de compétence Pourtant, plusieurs acteurs tentent de renverser le statu quo. L'Université Mohammed VI Polytechnique (UM6P) fait figure de fer de lance. «Il n'y a aucun sujet qui puisse rassembler autant de disciplines que l'eau. Elle convoque l'ingénieur, le climatologue, l'économiste, le juriste, le décideur public, le citoyen», estime Khalid Baddou, directeur exécutif des affaires institutionnelles de l'UM6P. «Aujourd'hui, les femmes représentent plus de 55% des étudiants de l'université. Dans les laboratoires et programmes scientifiques, elles sont présentes comme norme plutôt que comme exception. L'initiative RISE (Respect, Inclusion, Diversité et Equité) vise à renforcer leur leadership dans la recherche, pour qu'elles ne soient pas seulement productrices de savoirs mais aussi actrices des orientations stratégiques». Dans le prolongement de cette prouesse académique, l'initiative El Moutmir accompagne sur le terrain plus de 4.000 agricultrices à travers des formations techniques en gestion de l'eau, analyse des sols et optimisation des pratiques agricoles. «L'innovation et l'équité ne sont pas deux agendas distincts, elles relèvent d'une même exigence institutionnelle», affirme Khalid Baddou. Nexus Eau, climat, agriculture La question de l'eau ne saurait toutefois se réduire à une seule dimension. Eau, énergie, agriculture, écosystèmes et climat forment un nexus dont les interactions conditionnent l'efficience des politiques publiques. Les spécialistes s'accordent à dire que l'approche genre doit être intégrée dans ce cadre global, faute de quoi les solutions risquent de reproduire les mêmes biais. «L'agriculture consomme à elle seule près de 85% des ressources en eau du pays, la variabilité climatique bouleverse les cycles hydrologiques et les femmes sont au cœur de toutes ces pressions», plaide Fatima Driouech, climatologue et review editor du 7e rapport du GIEC. Des mesures d'adaptation au changement climatique qui, mal pensées, finissent par aggraver les vulnérabilités qu'elles prétendent corriger. Un phénomène que les experts du GIEC identifient dans leur dernier rapport sous le terme de «maladaptation», une mise en garde qui confirme l'urgence d'intégrer la dimension genre dans toute stratégie climatique et hydrique. Asma El Kasmi Titulaire de la chaire UNESCO «Femmes et pouvoirs de décision» à l'Université Al Akhawayn «2,1 milliards de personnes n'ont pas accès à l'eau potable. Parmi elles, 70% de filles et de femmes sont chargées de la collecte. Ces petites filles ne vont pas à l'école ; ces femmes ne vont pas travailler, n'ont pas d'activité génératrice de revenus et ne seront jamais autonomes.» Ayoub Iboulfassih / Les Inspirations ECO