Président de la Confédération marocaine de l'agriculture et du développement rural (COMADER) Le blocage du détroit d'Ormuz freine les exportations de gaz naturel, alors que ce produit est essentiel aux engrais azotés. Des engrais azotés que le Maroc importe presque entièrement de l'étranger et dont les prix commencent déjà à flamber. Pour le président de la Comader, cette situation risque d'impacter la production maraîchère et céréalière de la campagne agricole en cours. Interview. En quoi l'agriculture marocaine peut-elle être concernée par ce qui se passe au Moyen-Orient, notamment la fermeture du détroit d'Ormuz ? Comme vous le savez, le détroit d'Ormuz est un point de passage pour le gaz naturel en provenance des pays du Golfe, et à destination de plusieurs pays à travers le monde, y compris le Maroc. Et ce gaz naturel, il faut le rappeler, est la composante principale de l'engrais azoté. Or, cet engrais azoté est nécessaire à presque toutes les plantes pour leur survie et leur développement. Le Maroc est un pays agricole qui, certes, dispose de tout ce qu'il lui faut pour les engrais phosphatés, mais manque d'engrais azotés qu'il est obligé d'importer. Aujourd'hui, le pays importe l'ensemble de sa consommation d'engrais azotés du Moyen-Orient. La fermeture du détroit d'Ormuz, qui empêche le passage sécurisé des navires de commerce et le transport des produits et marchandises, constitue une vraie menace pour notre production, en nous privant de cette composante essentielle à la production agricole nationale. Cela nous rappelle l'épisode que nous avons vécu en 2022 et 2023 après le déclenchement de la guerre en Ukraine. Et ce fut un épisode très douloureux. Est-ce que cette situation risque d'avoir un impact négatif sur la campagne agricole, qui est pourtant annoncée comme exceptionnelle ? Il faut savoir que toutes les filières et les productions agricoles seront touchés si nous manquons d'engrais azotés. Surtout les céréales. Certes Bank Al-Maghrib a annoncé une production de 82 millions de quintaux de céréales, nous espérons les avoir, mais, malgré tout, nous avons encore besoin de ces intrants essentiels. Il s'agit de l'apport en azote, des engrais azotés et de l'ammonitrate, plus particulièrement. Les filières en ont toutes besoin, surtout le maraîchage, les cultures céréalières et les oléagineux. Le problème est que ce blocage risque de se répercuter sur les prix des intrants, et par conséquent, sur toute la chaîne. Actuellement, un quintal d'ammonitrate 33 coûte environ 450 DH. Avec cette nouvelle donne dans le Golfe, on parle déjà d'un quintal qui pourrait monter jusqu'à 750 DH, ce qui représenterait 60% de hausse. Quelles sont les options qui s'offrent à l'agriculteur marocain ? Dans ce cas de figure, soit l'agriculteur peut se permettre de l'acheter à ce prix, et cela a naturellement des conséquences sur le prix de revient. Et franchement, je ne pense qu'il puisse les répercuter sur le prix de vente. Ce qui signifie que ce sera une perte pour lui. Quant à celui qui est dans le maraîchage, il peut se permettre de répercuter une partie sur le prix de vente, mais pas la totalité. La deuxième solution est celle qui est habituellement conseillée, à savoir réduire le dosage de ces intrants. Et dans ce cas, c'est toute la production qui risque de baisser. C'est donc un vrai dilemme pour nos agriculteurs, qui, il faut le rappeler, sortent de six ans de sécheresse et sont financièrement très éprouvés. Ce sera donc difficile de mettre les mêmes quantités d'intrants à des prix plus élevés. Avez-vous fait part à l'Etat de cette nouvelle situation, sachant que tout le monde s'attend à une campagne agricole réussie cette année ? Pour le moment, nous observons la situation. Tout dépendra de la durée de cette guerre. Si elle se termine rapidement, nous pourrons nous en sortir, même si ce ne sera pas facile. Si ce conflit s'installe dans la durée, je pense qu'il sera vraiment très difficile de supporter ces incidences. Je vois déjà que le gouvernement a décidé d'octroyer de nouvelles aides aux transporteurs afin d'éviter une hausse des prix dans ce secteur, je pense donc que les agriculteurs ne seront pas en reste. D'ailleurs, nous avons déjà vécu cela en 2023 et le gouvernement était intervenu pour baisser les prix des engrais, en instaurant un plafond et en octroyant des subventions. Je pense que ces mesures devraient être reconduites car ni l'agriculteur, ni le consommateur ne pourront supporter ces nouvelles hausses des intrants agricoles. Nos craintes vont surtout à l'endroit des producteurs des filières maraîchères. Car là, toute hausse risque de se faire sentir directement pour les consommateurs. Je reste convaincu que le gouvernement fera le nécessaire. Cela dit, quels sont les autres incidents que provoque la fermeture du détroit d'Ormuz pour l'agriculture marocaine ? Il s'agit surtout des risques liés à la hausse du fret maritime. Car toute augmentation des prix du transport maritime risque directement de toucher ces intrants importés, mais surtout les aliments de bétail pour les volailles, les ovins et les bovins. Là aussi, les inquiétudes sont présentes quant aux risques de répercussions. Comme vous le voyez, le secteur agricole est aujourd'hui très fragile et particulièrement exposé. Avec les pluies de cette campagne, nous avions commencé à respirer un peu, mais les problèmes actuels risquent de nous faire mal. Malgré tout, je reste convaincu que le Maroc, sous la conduite éclairée de SM le Roi Mohammed VI, saura réagir de façon idoine afin de préserver les intérêts de son économie et surtout, ceux d'un secteur vital comme l'agriculture. D'ailleurs, le monde agricole et de l'élevage est très reconnaissant envers le Souverain pour le programme de reconstitution du cheptel national et l'assistance au secteur agricole en général. Abdellah Benahmed / Les Inspirations ECO