Seules 33% des entreprises marocaines collaborent avec une université. Un fossé que la Fès Business School de L'Université privée de Fès a choisi d'affronter directement, en invitant entrepreneurs, experts et étudiants à construire ensemble les contours d'un écosystème d'innovation ancré dans les réalités du territoire. Le Maroc innove. Mais pas toujours là où on l'attend, ni de la manière dont on l'imagine. C'est le message qu'universitaires, entrepreneurs et experts ont porté, vendredi dernier, à l' Université privée de Fès (UPF), lors de la 3e édition des Fès Business Days. Réunis autour de la thématique de l'innovation comme levier d'inclusion économique, ils ont posé une question que le pays ne peut plus différer : comment transformer une culture de «la débrouille» en un véritable système national d'innovation, capable de sortir le Maroc de la stagnation et d'ouvrir des perspectives concrètes pour sa jeunesse ? Le diagnostic d'une économie encore en rattrapage La conférence a débuté par un état des lieux de la situation marocaine en matière d'innovation. Tarik Haddi, président de la Fondation Gen J, a rappelé que le Maroc occupe le 57e rang sur 139 pays dans le Global Innovation Index 2025, un classement principalement dû aux dépôts de brevets (90%) issus d'entreprises étrangères installées dans le pays. Ce constat illustre une dépendance structurelle à l'égard de l'innovation exogène, qui limite la capacité du pays à générer de la valeur ajoutée par ses propres acteurs économiques. Par ailleurs, la croissance économique nationale plafonne depuis plusieurs années autour de 3% à 4% par an, alors que les économistes estiment qu'un taux de 8% serait nécessaire pour financer de manière endogène le modèle de développement national. Face à cette situation, la Fondation Gen J, dont le mouvement s'est officiellement structuré en décembre 2023, milite pour une transition du pays vers une économie de l'innovation à part entière, fondée sur des ressources institutionnelles, industrielles et culturelles déjà disponibles dans le pays. 82% d'innovations sans technologie Reda Taleb, vice-président de la Fondation Gen J et CEO d'Officium, a apporté un éclairage complémentaire issu de l'Enquête nationale sur l'innovation au Maroc. Celui-ci a été mené fin 2025 auprès de 376 acteurs représentant les entreprises, les institutions financières et le monde académique. Selon les résultats de cette étude, 82% des innovations observées sur le terrain ne reposent pas sur la technologie. En d'autres termes, la grande majorité des démarches innovantes recensées relèvent de l'amélioration des processus, de l'adaptation des modèles d'affaires ou de l'innovation sociale et frugale. À titre d'illustration, des coopératives artisanales ont profondément transformé leur chaîne de valeur en adoptant la vente directe via les réseaux sociaux, supprimant ainsi les intermédiaires et améliorant leurs marges. De même, des produits du terroir, comme l'eau de fleur d'oranger, ont été intégrés dans des gammes cosmétiques, générant de nouvelles sources de revenus sans investissement technologique lourd. Ces exemples témoignent d'une capacité d'adaptation propre au tissu économique marocain, que la Fondation Gen J qualifie d'approche frugale, en référence à la capacité de produire davantage avec des ressources limitées. L'enquête souligne toutefois des freins persistants, notamment l'inadaptation des financements disponibles, la faiblesse des investissements en recherche et développement (seules 21% des entreprises y consacrent plus de 10% de leur chiffre d'affaires) ainsi que le manque historique de synergie entre le secteur public, le secteur privé et le monde académique. L'UPF Fès propose un modèle alternatif Dans le sillage des résultats de l'enquête nationale, qui révèlent que seulement 33% des entreprises marocaines collaborent avec des laboratoires académiques, Meryam El Hiri, directrice de la Fès Business School, a présenté les Fès Business Days comme un dispositif visant à corriger cette rupture entre formation et besoins réels du marché. À travers des ateliers pratiques orientés métiers et une compétition dédiée à l'entrepreneuriat, l'UPF offre aux étudiants un espace de passage entre la pédagogie académique et la pratique professionnelle, et ce, grâce au lancement de plusieurs projets de recherche collaboratif visant à renforcer l'enseignement supérieur dans le développement économique et l'innovation. La Fondation Gen J a, par ailleurs, soumis à l'UPF trois propositions concrètes de coopération, dont la mise en place d'une «halka» université-entreprise réunissant étudiants, enseignants et PME de la région autour de problématiques locales réelles, ainsi que l'intégration de modules sur l'innovation frugale et l'entrepreneuriat responsable dans les cursus existants. L'objectif affiché est de faire de l'université un acteur qui innove avec son tissu économique local, et non uniquement pour son propre compte. Mehdi Idrissi / Les Inspirations ECO