Entre 2021 et 2025, l'économie marocaine a généré 850.000 emplois non agricoles, dont 233.000 sur la seule année 2025. Un chiffre record. Pourtant, le taux de chômage stagne à 13%, le chômage des jeunes augmente et les jeunes diplômés restent les grands exclus de cette embellie. À cinq mois des élections législatives du 23 septembre, le gouvernement dispose encore d'une fenêtre pour transformer ce paradoxe en bilan politique. Analyse croisée des derniers rapports du FMI, de la Banque africaine de développement et des instances gouvernementales. Le 10 avril 2026, Aziz Akhannouch réunissait à Rabat les ministres de l'Emploi, du Tourisme, de l'Agriculture et des Petites entreprises pour un point d'étape sur la feuille de route nationale pour l'emploi. Le bilan est flatteur : 850.000 postes créés dans les secteurs non agricoles entre 2021 et 2025, soit une moyenne annuelle de 170.000. L'année 2025 a été particulièrement dynamique, avec 233.000 emplois supplémentaires. En extrapolant, le gouvernement espère dépasser le million de créations d'ici fin 2026, hors pertes agricoles liées à la sécheresse. Ces chiffres s'inscrivent dans un environnement macroéconomique exceptionnel. Selon le FMI, la croissance réelle du PIB a atteint 4,9% en 2025, soutenue par le rebond agricole et un bond des investissements publics dans les infrastructures (ports, trains à grande vitesse, stades, autoroutes). L'inflation reste sous contrôle (0,8% en moyenne), les réserves de change sont confortables (48,6 milliards USD) et le déficit budgétaire a été ramené à 3,5% du PIB, en dessous de son niveau d'avant la pandémie. Pourtant, ce tableau macroéconomique idyllique se heurte à une réalité sociale persistante : le chômage n'a reculé que de 13,3% à 13% entre 2024 et 2025. Pire encore, le chômage des jeunes (15-24 ans) a augmenté, passant de 36,7% à 37,2%, et celui des femmes s'est aggravé (de 19,4% à 20,5%). Près de deux jeunes actifs sur cinq sont sans emploi, et un quart des jeunes de 15-24 ans ne sont ni en emploi, ni en études, ni en formation (NEET). Comment expliquer ce décalage entre la vigueur de la croissance et l'atonie du marché du travail ? Les institutions internationales, à commencer par le FMI et la Banque africaine de développement (BAD), ont livré un diagnostic précis. Le gouvernement, de son côté, multiplie les programmes, bénéficiant d'un soutien financier accru de la Banque mondiale. Toutefois, les blocages structurels restent profonds et l'horloge électorale tourne : d'ici le 23 septembre, l'Exécutif devra convaincre les électeurs que ses actions portent leurs fruits. Les chiffres d'une croissance qui crée, mais qui n'absorbe pas Le paradoxe marocain est bien documenté par la BAD dans son rapport «Performance et perspectives macroéconomiques de l'Afrique – janvier 2026» (MEO). La BAD y note que «l'économie marocaine grossit, mais elle grossit sans une partie de sa jeunesse, sans ses diplômés, sans ses ruraux». En effet, la création nette d'emplois entre 2024 et 2025 est estimée à 193.000 postes, un record depuis 2006, mais cette performance est largement portée par les services (123.000), le BTP (64.000) et l'industrie (46.000). À l'inverse, l'agriculture a perdu 41.000 emplois en raison de la sécheresse et des gains de productivité qui réduisent la demande en main-d'œuvre. Le FMI, dans son analyse détaillée (Annexe IX du rapport), identifie cinq facteurs structurels qui expliquent cette faible élasticité de l'emploi à la croissance. D'abord, la transformation agricole et les sécheresses récurrentes. En effet, l'agriculture emploie encore 25,4% de la main-d'œuvre totale, et 60% en milieu rural. La modernisation du secteur (mécanisation, irrigation localisée) réduit les besoins en main-d'œuvre, tandis que les épisodes de sécheresse de plus en plus fréquents détruisent des emplois saisonniers. Résultat : entre 2019 et 2025, les pertes d'emplois dans l'agriculture ont annulé les gains réalisés dans l'industrie, la construction et les services. Ensuite, le faible dynamisme du secteur privé. 97% des entreprises non agricoles comptent moins de 10 salariés, et leur faible productivité limite leur capacité à embaucher durablement. L'accès au financement reste un obstacle majeur (seulement 22% des entreprises déclarent avoir un prêt bancaire). Les formalités administratives, l'accès au foncier et les rigidités du Code du travail sont cités comme des contraintes sévères par plus d'un tiers des patrons. Troisièmement, l'inadéquation formation-emploi, puisque 30% des entreprises formelles considèrent la main-d'œuvre insuffisamment qualifiée comme une contrainte majeure. Paradoxalement, le chômage des diplômés atteint 25,7% et 70% des chômeurs ayant un niveau supérieur n'ont jamais travaillé. Le système éducatif forme des généralistes, tandis que l'industrie et les services modernes réclament des techniciens et des ingénieurs. Quatrièmement, l'effet d'éviction du secteur public qui emploie 12% de la main-d'œuvre urbaine et capte plus de 40% des diplômés, avec un différentiel de salaire estimé à 2-3 fois le privé. Une prime salariale qui encourage l'attentisme, les jeunes diplômés préférant se préparer aux concours administratifs plutôt que d'accepter un emploi privé moins bien rémunéré et moins sécurisé. Enfin, les barrières à l'emploi féminin (manque de crèches, insécurité dans les transports en commun, absence de flexibilité horaire). Notons que seul un quart des jeunes femmes actives occupent un emploi, contre près de la moitié des jeunes hommes. Les femmes diplômées sont deux fois plus touchées par le chômage que leurs homologues masculins. Ainsi, derrière les moyennes nationales se cache une triple fragmentation du marché du travail, entre secteurs formel et informel, entre urbain et rural mais aussi entre diplômés et non-diplômés. La réponse gouvernementale... encore perfectible Face à ce diagnostic, le gouvernement a lancé en février 2025 le Plan d'emploi 2030, doté d'un budget de 12 milliards de dirhams (MMDH) pour 2025, avec l'objectif de ramener le chômage à 9% d'ici la fin de la décennie. Ce plan s'articule autour de cinq axes principaux : l'investissement privé via la Charte de l'investissement, qui offre des subventions et exonérations fiscales aux projets créateurs d'emplois (coût fiscal estimé à 0,2% du PIB en 2025) ; améliorer le ciblage et l'efficacité des programmes actifs, avec l'unification des dispositifs «Idmaj» et «Tahfiz» pour les jeunes non diplômés, et le lancement du programme «Tadarouj» pour généraliser l'apprentissage (100.000 stagiaires par an) ; soutenir les TPME via Tamwilcmom (garanties publiques) et le Fonds Mohammed VI pour l'investissement (financements en capital-risque, dette mezzanine, private equity) ; favoriser l'emploi rural et agricole via une plateforme numérique de mise en relation pour les travailleurs saisonniers ; et réduire les freins à l'emploi féminin par la création de 40 crèches pilotes (bientôt 60) et l'amélioration de la sécurité dans les transports publics. Le communiqué du gouvernement, daté du 10 avril, fait état de premiers résultats encourageants. Dans le tourisme, 92.000 emplois ont été créés (contre 80.000 visés), grâce à l'organisation de la Coupe d'Afrique des nations 2025 et à la dynamique des investissements hôteliers. Dans l'agriculture, 365 millions de journées de travail ont été enregistrées, soit une hausse de 7% par rapport à la campagne précédente, même si cela reste inférieur aux besoins. Côté TPME, 170 demandes de projets ont été déposées, 21 projets approuvés pour 312 millions de dirhams d'investissement et 49 millions de subventions. Cependant, plusieurs limites apparaissent, et leur persistance pourrait peser dans les urnes le 23 septembre. D'abord, les dispositifs restent fragmentés et leur évaluation d'impact est encore embryonnaire. Le FMI note que «l'absence d'un système unifié de suivi-évaluation empêche d'identifier ce qui fonctionne vraiment». Ensuite, l'essentiel des emplois créés relève de contrats précaires (temporaires, à temps partiel, sans protection sociale). Enfin, le secteur privé formel reste trop peu dynamique pour constituer le moteur principal de l'emploi. Les institutions internationales, entre encouragement et mise en garde Dans son «Staff report» de mars 2026, le FMI salue la résilience du Maroc et la qualité de ses politiques macroéconomiques, qui justifient le maintien de la ligne de crédit flexible (FCL). Mais le conseil d'administration insiste : «La création durable d'emplois exige un secteur privé plus dynamique, une meilleure réactivité du marché du travail et une neutralité concurrentielle entre les secteurs public et privé.» Le FMI recommande, notamment, d'accélérer la réforme des entreprises publiques (ONCF, ONEE, OCP…) pour éliminer les privilèges injustifiés (garanties d'Etat, accès préférentiel au financement, commandes publiques réservées) et libérer de l'espace pour le privé ; de moderniser le Code du travail pour offrir plus de flexibilité aux employeurs (temps partiel, contrats saisonniers, travail à distance) tout en renforçant la protection sociale ; de développer la formation en alternance et de lier davantage les cursus universitaires aux besoins de l'économie via des conseils sectoriels emploi-formation ; et de mettre en place un système unifié de suivi-évaluation des politiques actives de l'emploi, avec des indicateurs trimestriels désagrégés par âge, sexe, diplôme et territoire. Pour sa part, la Banque africaine de développement a lancé en janvier 2026 le «Programme d'appui et de financement de l'entrepreneuriat pour la création d'emplois» (PAFE-Emplois), doté de 119 millions d'euros. L'objectif est d'augmenter la contribution des TPME au PIB de 30% à 35% d'ici 2026 et de générer 220.000 emplois à l'horizon 2026, avec une cible prioritaire sur les jeunes, les femmes et les zones rurales. Le programme intègre une composante de mentorat et d'accès aux marchés publics, deux leviers souvent inaccessibles aux très petites structures. La BAD insiste également sur la nécessité de renforcer l'écosystème de l'entrepreneuriat féminin (initiative AFAWA). Le 10 avril également, la Banque mondiale a approuvé un premier prêt de 500 millions de dollars dans le cadre du «First Morocco jobs and green growth development policy loan». Ce prêt, premier d'une série de trois, vise à atteindre 330.000 demandeurs d'emploi d'ici 2029, via des programmes de formation et d'accompagnement ; à créer 40.000 places en crèches (générant 1.200 emplois directs pour les femmes) et à améliorer la garde d'enfants ; à renforcer le secteur pharmaceutique à l'exportation, créateur d'emplois qualifiés ; et à moderniser le cadre d'insolvabilité (pour faciliter les sorties propres et les secondes chances) ainsi que les mécanismes de garantie de crédit, tout en simplifiant les procédures d'investissement. Ces trois institutions partagent un même diagnostic : le Maroc dispose des ressources financières et de la stabilité macroéconomique nécessaires pour réussir sa transition vers un modèle de croissance plus inclusif. Mais la mise en œuvre des réformes structurelles doit s'accélérer, et les résultats en matière d'emploi de qualité doivent être mieux mesurés. Les risques et les défis à venir, à quelques mois du vote Malgré les diverses avancées enregistrées, plusieurs nuages assombrissent l'horizon à l'approche des élections. Le risque de sécheresse d'abord. Après trois années de précipitations déficitaires, la campagne agricole 2025-2026 a bénéficié de pluies exceptionnelles, mais la tendance de fond reste à l'aridification. Le plan de dessalement de l'eau de mer et les investissements dans l'irrigation (soutenus par le Fonds de résilience et le RSF du FMI) sont des réponses nécessaires, mais leurs effets sur l'emploi agricole seront lents. Le FMI estime qu'un choc de sécheresse sévère réduirait la croissance d'environ 2 points et détruirait des dizaines de milliers d'emplois ruraux – un scénario qui, s'il se réalisait d'ici l'été, aurait des répercussions électorales immédiates. Ensuite, l'effet des grands chantiers. L'accélération des investissements dans les infrastructures (stades, LGV, ports, aéroports, routes) pour la Coupe du monde 2030 est estimée à 11,9% du PIB 2024. Ces projets créent des emplois temporaires (surtout dans le BTP) mais leur transformation en emplois permanents dépend de la capacité à développer des filières industrielles locales. Le FMI met en garde contre le risque de «surchauffe» et de hausse des coûts si les projets ne sont pas coordonnés. Troisièmement, la concurrence public-privé : plusieurs grandes entreprises publiques (ONCF, ONDA, ADM, RAM) bénéficient de garanties d'Etat, de financements concessionnels et de droits exclusifs qui faussent la concurrence. Le FMI appelle à une «neutralité concurrentielle» effective, y compris dans l'accès aux commandes publiques. La réforme des sociétés d'Etat (loi-cadre 2021, politique de l'Etat actionnaire) avance, mais le chemin est long. Quatrièmement, tant que le secteur privé ne proposera pas de salaires et de perspectives attractives, les jeunes diplômés continueront de faire la queue devant les concours de la fonction publique. La réforme de la formation professionnelle et le rapprochement universités-entreprises en sont encore à leurs débuts. Le FMI suggère d'instaurer des stages obligatoires en entreprise et de développer l'apprentissage. Enfin, l'informel, qui représenterait entre 60% et 80% de l'emploi total selon les estimations. La généralisation de la retenue à la source (VAT, IR) et la digitalisation des déclarations fiscales commencent à élargir l'assiette, mais la transition vers le formel reste coûteuse pour les petites entreprises. La Banque mondiale insiste sur la nécessité d'alléger les charges sociales pour les premiers employés et de simplifier les régimes fiscaux (impôt libératoire, auto-entrepreneur). Sortir du paradoxe avant le 23 septembre Le Maroc se trouve à un carrefour, à cinq mois d'un scrutin décisif. D'un côté, il dispose d'atouts considérables : une stabilité macroéconomique reconnue, un accès aux marchés financiers internationaux à des conditions favorables (retour en «investment grade» selon S&P), une diaspora dynamique (les transferts des Marocains résidant à l'étranger ont atteint 7,2% du PIB en 2025, soit environ 13 milliards de dollars), et une volonté politique affichée de réformes. De l'autre, les inégalités territoriales, le poids de l'informel, la faiblesse du capital humain et les rigidités du marché du travail freinent la conversion de la croissance en bien-être pour tous. Pour que l'objectif de «plus d'un million d'emplois créés fin 2026» ne reste pas un simple slogan, plusieurs leviers doivent être actionnés de manière cohérente. Il vaut mieux cibler les subventions à l'investissement : au lieu de financer de grands projets à forte intensité capitalistique (qui génèrent peu d'emplois par dirham investi), il y a lieu de privilégier les secteurs à fort contenu en main-d'œuvre (services aux personnes, économie verte, économie numérique, tourisme rural). Il faut accélérer la mise en œuvre du Plan d'emploi 2030 avec des indicateurs de suivi trimestriels, désagrégés par âge, sexe, diplôme et territoire, et une évaluation d'impact rigoureuse des programmes actifs. Il est nécessaire également de renforcer l'accès au financement des TPME via des lignes de crédit dédiées, des fonds de garantie mieux capitalisés et un développement du capital-risque. La réforme du Code du travail s'impose, de manière à autoriser davantage de formes de contrats flexibles tout en renforçant la couverture sociale et la formation continue. Il faut par ailleurs lutter contre l'informel par une combinaison de simplification fiscale et de retenue à la source généralisée. Il y a lieu aussi d'investir massivement dans la petite enfance et les transports pour lever les freins à l'emploi féminin : les 60 crèches pilotes sont un début, mais il en faudrait des milliers. Enfin, une neutralité concurrentielle réelle entre public et privé doit être assurée, notamment dans l'accès aux marchés publics et aux financements. Le gouvernement a encore jusqu'au 23 septembre pour montrer que ces orientations se traduisent par des actes. Les électeurs, eux, jugeront sur pièces. Si les réformes restent à l'état de vœux pieux, la croissance aura certes créé des emplois, mais pas pour ceux qui en ont le plus besoin et le verdict des urnes pourrait en tenir compte. Hatim Khelladi / Les Inspirations ECO