Le ministère de l'Industrie et du Commerce a officiellement notifié à l'OMC, le 13 avril 2026, l'ouverture d'une enquête de sauvegarde sur certaines variétés de riz importé. Derrière ce jargon technique se cache une réalité plus âpre : des producteurs locaux en difficulté, des importateurs sous tension, et un pays qui tente de concilier protection agricole et règles du commerce mondial. Les mesures de sauvegarde sont le dernier rempart dont dispose un pays membre de l'Organisation mondiale du commerce (OMC) face à une vague d'importations qui submerge sa production nationale. Le mécanisme est simple sur le papier. Il s'agit de constater une hausse brutale des arrivées, établir un lien avec le dommage subi par la filière locale, puis, si les preuves sont solides, restreindre temporairement l'accès au marché, soit par des droits additionnels ou des quotas. Le Maroc a actionné ce levier le 13 avril. La notification officielle (document G/SG/N/6/MAR/16) a atterri dans les boîtes à lettres électroniques des délégués à Genève. L'enquête vise «certains types de riz». Pas encore de liste exhaustive, mais les acteurs du secteur parient sur les riz brisés, semi-blanchis ou complets, qui inondent les entrepôts de Casablanca et de Tanger. L'administration, par la voix de la Division de la défense commerciale, a lancé un compte à rebours de 30 jours pour que les importateurs, exportateurs et autres parties intéressées se fassent connaître et déposent leurs arguments. Dans les plaines du Gharb, le riz local lutte pour survivre Pour comprendre l'enjeu, il faut rouler vers le Gharb. Là, dans un périmètre irrigué coincé entre l'océan et les collines, quelques centaines d'exploitants cultivent du riz sur des parcelles héritées du protectorat. Les rendements sont corrects, mais les coûts, eux, explosent. L'eau y est de plus en plus rare, les engrais plus chers et la main-d'œuvre agricole en voie de raréfaction. Face à eux, une concurrence féroce. L'Inde, le Pakistan, l'Egypte, les Etats-Unis, la Thaïlande expédient au Maroc des volumes toujours plus importants. Le riz étranger est souvent moins cher, parfois subventionné, toujours disponible en grandes quantités. Les petits producteurs marocains, eux, plient sans vraiment rompre, mais les comptes d'exploitation virent au rouge. «On ne demande pas l'exclusion des importations, juste un répit», confie sous couvert d'anonymat un riziculteur de la région de Kénitra. «Laissez-nous le temps de moderniser nos équipements, d'améliorer nos rendements. Sinon, dans cinq ans, il n'y aura plus une seule rizière au Maroc.». L'enquête de sauvegarde va justement tenter de mesurer ce «dommage grave», concept central du droit de l'OMC. Les fonctionnaires de la Direction du commerce vont passer au crible les prix, les parts de marché, les stocks, l'emploi, la rentabilité des exploitations. La charge de la preuve est lourde, mais pas impossible. Course contre la montre Les importateurs, grands exportateurs étrangers et associations de consommateurs ont jusqu'au 13 mai 2026 pour se manifester. L'administration les invite à soumettre leurs observations par courriel. Toute demande d'audience publique doit être formulée par écrit, motivée, et préciser les éléments que la partie souhaite défendre. Cette audience, prévue à l'article 3.1 de l'Accord de l'OMC sur les sauvegardes, sera l'occasion d'un face-à-face entre les défenseurs du riz local et ceux du libre-échange. À l'issue de l'enquête, dans un délai qui pourrait s'étendre jusqu'à huit ou neuf mois, le Maroc pourra, si les faits lui donnent raison, décider d'appliquer une mesure de sauvegarde. Celle-ci pourrait prendre la forme d'un droit additionnel (surtaxe temporaire) ou d'un contingentement. Durée maximale : quatre ans, avec possibilité de prolongation limitée. Gagnants et perdants potentiels Du côté des producteurs marocains, c'est une bouffée d'oxygène. Moins de concurrence sur le marché national, des prix mieux orientés, peut-être la possibilité d'investir dans des semences plus productives ou des systèmes d'irrigation économes. Du côté des consommateurs marocains, plane un risque de hausse des prix. Le riz est un aliment de base pour des millions de familles. Si la sauvegarde réduit l'offre importée et que la production locale ne compense pas immédiatement, l'addition pourrait alourdir le budget des ménages modestes. En revanche, du côté des exportateurs étrangers, cette démarche est synonyme de perte sèche. Pour l'Inde ou le Pakistan, le marché marocain n'est pas vital, mais il représente des millions de dollars. Une restriction pourrait détourner les flux vers l'Afrique subsaharienne ou l'Europe, avec des effets sur les cours mondiaux. Pour les industriels de l'agroalimentaire, l'inquiétude est de mise. Les rizeries, les fabricants de plats préparés, les snackings utilisent massivement du riz importé. Une hausse des coûts pourrait réduire leurs marges ou les pousser à répercuter la facture sur le client final. Précédents : le Maroc n'en est pas à son coup d'essai Le Royaume n'est pas novice en matière de défense commerciale. Il a déjà utilisé des mesures antidumping (aciers, céramiques, cahiers) et des sauvegardes (profilés en fer en 2019). Mais c'est la première fois qu'il cible le riz. Pourquoi le riz ? Il s'agit d'un produit sensible, à la fois aliment de base et symbole de la sécurité alimentaire. La notification à l'OMC a été bien reçue par certains membres du Comité des sauvegardes, qui y voient une application orthodoxe des règles. D'autres, en particulier les grands exportateurs, suivront l'enquête de près et n'hésiteront pas à contester une éventuelle mesure disproportionnée. En tout cas, dans les prochains mois, le ministère de l'Industrie publiera un rapport d'enquête détaillé. Ce document sera scruté à Genève, à New Delhi, au Caire et à Bruxelles. Il décidera du sort d'une mesure qui, si elle est adoptée, confirmera une fois de plus l'engagement du Maroc à défendre sa souveraineté alimentaire.