La campagne agricole 2025-2026 s'engage dans une phase de rattrapage printanier, après sept années consécutives de stress hydrique et une série d'épisodes climatiques contrastés. Si le redressement des réserves en eau constitue un signal encourageant, des contraintes structurelles liées aux intrants agricoles et aux tensions sur les marchés internationaux viennent limiter les perspectives de production à court terme. La campagne 2025-2026 s'inscrit dans la continuité d'un cycle agricole fragilisé par des perturbations cumulées. Le lancement officiel de la saison, présidé par le ministre de l'Agriculture, Ahmed El Bouari, le 14 novembre 2025 à Larache, avait d'emblée été placé dans un contexte de renchérissement des coûts des intrants et de sept années consécutives de sécheresse, qui ont profondément altéré les nappes phréatiques et réduit les rendements dans l'ensemble des filières. Au cours de l'hiver 2025-2026, des intempéries d'une ampleur imprévue ont ajouté de nouvelles complications. Les bassins du Gharb et du Loukkos ont enregistré des inondations affectant environ 110.000 hectares de superficies agricoles, selon les estimations du ministère, compromettant des cultures céréalières, sucrières, maraîchères et fourragères, ainsi que plusieurs infrastructures hydro-agricoles. Dans le seul bassin du Loukkos, plus de 20% des serres ont été endommagées par les vents, tandis que 10% à 15% des exploitations ont été partiellement submergées. Plus au sud, les cultures maraîchères de la région d'Agadir, notamment les plantations de tomates, ont subi les effets de vents violents à l'automne 2025, réduisant les volumes disponibles pour le marché intérieur et pour les exportations. L'ensemble de ces perturbations, conjuguées aux séquelles accumulées lors des campagnes précédentes, ont placé le secteur dans une position de départ difficile que la reprise pluviométrique du premier trimestre 2026 ne saurait effacer à elle seule. Barrages : de 27,6% à 72,1% La situation hydrique nationale a connu une progression notable entre le début de l'année 2025 et le mois d'avril 2026. Le taux de remplissage global des barrages, qui s'établissait à 27,6% en janvier 2025, a progressé à 55,2% en janvier 2026, puis à 72,1% au 21 mars, selon les données de la plateforme Maadialna du ministère de l'Equipement et de l'Eau. Certains ouvrages affichent des niveaux proches de leur pleine capacité, à l'image du barrage Sidi Mohamed Ben Abdellah (95%) et du barrage du Bouregreg (92,5%). Cette recharge hydraulique a permis de restaurer partiellement les nappes phréatiques et d'améliorer l'indice de végétation dans plusieurs régions, ouvrant des perspectives favorables pour les filières maraîchères, fourragères et arboricoles. Néanmoins, un décalage temporel entre le retour des pluies et l'offre effective sur le marché tempère les projections à court terme. Les denrées agricoles présentes sur les étals en ce mois d'avril résultent de plantations et de semis effectués dans une période de stress hydrique marqué, lorsque les taux de remplissage des barrages ne dépassaient pas 30%. Les effets positifs de la recharge hydraulique ne se répercuteront sur les prix et l'approvisionnement que progressivement, au fil de l'avancement des cultures printanières. Gasoil à 15 DH : coup de massue sur les intrants Parallèlement au redressement hydrique, le secteur fait face à une pression économique croissante liée au coût et à la disponibilité des intrants. Le Maroc importe la quasi-totalité de ses besoins en pesticides, engrais azotés, semences, plastiques agricoles et équipements d'irrigation. Or, les tensions géopolitiques mondiales ont perturbé les chaînes d'approvisionnement de ces produits tout en maintenant les prix de l'énergie à des niveaux élevés. Le prix du gasoil, qui se situait à environ 9 dirhams le litre avant le déclenchement du conflit ukrainien en 2022, frôle aujourd'hui les 15 dirhams, selon les données de marché disponibles, soit une progression de plus de 60% en quelques années. Cet alourdissement des coûts logistiques se répercute directement sur l'acheminement des intrants et leur mise à disposition auprès des exploitants agricoles. Les crises persistantes, notamment autour du détroit d'Ormuz, prolongent ces perturbations et maintiennent les marchés de l'énergie sous tension. Un paradoxe mérite d'être relevé dans ce tableau. Bien que le Maroc occupe une position de premier plan dans la production et l'exportation de phosphates, il reste tributaire des importations d'azote et de potassium, deux composants indispensables à la fabrication des engrais complexes. Des producteurs signalent d'ores et déjà des difficultés d'approvisionnement en certains engrais. Par ailleurs, le marché des semences demeure exposé aux incertitudes internationales, malgré un approvisionnement prévu de 650.000 tonnes d'engrais phosphatés pour la campagne en cours. Le rebond printanier ne se fera pas sans coordination nationale Dans ce contexte contrasté, les cultures de printemps constituent la pièce centrale de la campagne de rattrapage. La disponibilité accrue de l'eau d'irrigation, associée à l'amélioration de l'indice de végétation, ouvre des perspectives de rebond dans les filières maraîchères et fourragères. Après une contraction de 5% lors de la campagne précédente, la valeur ajoutée agricole avait progressé de 4,5% en 2024-2025. Pour que les projections de production se traduisent en résultats concrets, les acteurs du secteur et les pouvoirs publics s'accordent sur la nécessité d'une coordination étroite. En réponse aux sinistres du Gharb et du Loukkos, le gouvernement a d'ailleurs lancé un plan d'urgence dès le 27 février 2026, ciblant la relance de la production agricole dans ces zones avec la mobilisation des chambres régionales et des professionnels concernés. À l'échelle nationale, la sécurisation des stocks d'intrants, la maîtrise des circuits de distribution et la surveillance des pratiques de rétention spéculative sur certains produits constituent des leviers d'action prioritaires. La couverture des besoins alimentaires nationaux et le maintien des objectifs d'exportation dépendent ainsi d'une gestion coordonnée de l'ensemble de la chaîne de valeur. Une concertation renforcée entre l'Etat, les chambres d'agriculture et les opérateurs privés demeure la condition sine qua non. Sans elle, le rebond pluviométrique risque de ne pas se traduire en gains mesurables pour la production ni en stabilisation des prix. Mehdi Idrissi / Les Inspirations ECO