L'intelligence artificielle peut-elle rester humaine ? C'est la question centrale que des chercheurs, ministres et diplomates de 74 nations ont choisi de débattre à Fès, les 27 et 28 avril, lors des Rencontres de l'Université Euromed sur l'Alliance des civilisations. Le monde produit chaque jour des algorithmes plus performants, pendant que la confiance entre les peuples s'érode, que les démocraties vacillent et que les repères éthiques s'effacent progressivement. C'est précisément à ce paradoxe que plus de 2.100 chercheurs, responsables politiques et diplomates, issus de 74 pays, ont décidé de faire face, en choisissant Fès comme cadre de réflexion. Réunis les 27 et 28 avril 2026 à l'Université Euromed de Fès, sous le Haut Patronage de SM le Roi Mohammed VI, les participants aux Rencontres internationales sur l'Alliance des civilisations ont engagé un débat collectif sur une question fondamentale que la communauté internationale ne peut plus différer : à quelles conditions l'intelligence artificielle (IA) peut rester au service de l'être humain plutôt que de s'y substituer. Organisé par la Chaire des Nations Unies pour l'Alliance des civilisations, en partenariat avec l'UNAOC et la Ligue du Monde musulman, cet événement réunit, sur deux journées, 148 communications scientifiques et une diversité de voix qui, de Rabat à Riyad et de Bruxelles à Sarajevo, convergent vers une même préoccupation : «La technologie avance. La sagesse, elle, attend d'être convoquée». 70 ans d'IA et une humanité à la croisée des chemins L'IA fêtera ses 70 ans en 2026. C'est en effet en 1956, lors du séminaire de Dartmouth, que quatre chercheurs américains ont posé les fondements d'une discipline fondée sur un postulat ambitieux, à savoir que la reproduction des processus cognitifs humains – vision, parole, communication, apprentissage, prise de décision – permettrait de créer une intelligence à l'image de celle de l'être humain. Amal El Fallah Seghrouchni, ministre déléguée chargée de la Transition numérique et de la Réforme de l'administration, a rappelé cette trajectoire en affirmant que l'IA constitue avant tout un voyage prospectif au cœur de la civilisation humaine, et non une simple rupture technologique. Aujourd'hui, l'émergence des systèmes multi-agents, désignés sous le terme d'IA agentique, marque un franchissement supplémentaire dans ce parcours, en représentant le passage d'une cognition individuelle à une intelligence collective dotée de capacités d'action autonome dans le monde physique. Le paradoxe de notre époque en deux temps L'une des observations les plus convergentes lors de la première journée de ces rencontres porte sur l'écart grandissant entre l'avancée des technologies intelligentes et la fragilisation des repères éthiques et civilisationnels. André Azoulay, conseiller de SM le Roi Mohammed VI et président-fondateur de l'Association Essaouira-Mogador, a formulé ce constat avec précision en indiquant que le monde vit simultanément un développement exceptionnel de l'IA et une résurgence préoccupante des archaïsmes, du rejet de l'autre et de fracture des histoires et des spiritualités. Dans ce contexte, la technologie ne saurait apporter à elle seule les réponses dont l'humanité a besoin. André Azoulay a également précisé que l'IA demeure légitime lorsqu'elle reste au service de l'être humain, mais qu'elle cesse de l'être lorsqu'elle prétend penser à sa place. Miguel Ángel Moratinos, Haut-Représentant des Nations Unies pour l'Alliance des civilisations, a, pour sa part, dénoncé le déséquilibre flagrant entre les milliers de milliards injectés dans ces technologies et le sous-financement chronique des universités, des académies et des institutions productrices d'intelligence humaine. Quatre défis globaux au cœur des débats Les intervenants ont identifié quatre axes de risques auxquels l'humanité se trouve confrontée face au développement de l'IA. Le premier est d'ordre économique et environnemental, en raison de la consommation énergétique des infrastructures de données et des tensions structurelles liées à l'automatisation des processus de production. Le second touche au marché de l'emploi, avec la disparition progressive de nombreuses professions au profit des agents virtuels, une transformation qui impose une refonte des systèmes éducatifs pour préparer les nouvelles générations à des métiers qui, pour beaucoup, n'existent pas encore. Le troisième défi est d'ordre politique et démocratique, dans la mesure où les algorithmes qui orientent les comportements individuels et collectifs sont souvent développés en dehors de tout contrôle démocratique direct. Le quatrième, enfin, est d'ordre existentiel et spirituel. Dans ce cadre, Miguel Ángel Moratinos a alerté sur le risque de voir les interfaces numériques se substituer progressivement aux référents éthiques, philosophiques et spirituels sur lesquels reposent nos civilisations, ouvrant la voie à de nouvelles formes de croyances technologiques. 2.000 participants autour de l'emploi et de la formation La question de l'emploi a occupé une place transversale dans les échanges de la première journée. Younes Sekkouri, ministre de l'Inclusion économique, de la Petite entreprise, de l'Emploi et des Compétences, a souligné la nécessité d'envisager l'IA non comme une menace en soi, mais comme un levier de transformation du rapport au travail et au développement durable. Toutefois, l'IA agentique, capable d'agir de manière autonome dans des environnements complexes – ainsi que l'illustrent les flottes de drones déployées dans les conflits contemporains – exige un niveau de vigilance renforcé de la part des Etats et des instances de régulation. Mostapha Bousmina, président de l'Université Euromed de Fès, a synthétisé cet enjeu en soulignant que les mutations en cours ne se limitent plus à un secteur ou à une discipline. Ils irriguent l'intégralité des activités humaines, de l'industrie aux finances, en passant par la justice, l'ingénierie et la création artistique. La «troisième voie» marocaine en trois dimensions Face à la polarisation mondiale du développement de l'IA, essentiellement concentré entre les Etats-Unis et l'Asie, le Maroc a bâti une réponse que plusieurs intervenants ont qualifiée de troisième voie. Sur le plan stratégique, la création dès 2017, par l'UEMF, de la première école d'ingénieurs dédiée à l'IA dans l'espace euro-méditerranéen et africain illustre une anticipation assumée. Sur le plan institutionnel, les travaux de la Commission nationale de protection des données personnelles et du ministère chargé de la Transition numérique visent à instaurer des cadres réglementaires permettant de protéger les citoyens sans entraver l'innovation. Sur le plan civilisationnel, enfin, Abdelhak Azzouzi, président de la Chaire des Nations Unies pour l'Alliance des civilisations, a insisté sur la nécessité d'une humanisation de l'IA, qui doit impérativement demeurer au service de l'Homme et respecter les principes fondamentaux de notre humanité commune. Mehdi Idrissi / Les Inspirations ECO