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Laurence Cossé raconte avec finesse l'histoire de l'amitié entre Edith et Fadila
Publié dans Le Soir Echos le 07 - 09 - 2011

Un livre qu'on ne lâche pas, comme si on y apprenait soi-même à lire dans les cœurs, tel m'a semblé le nouveau roman de Laurence Cossé Les amandes amères (Gallimard, 2011). C'est pourtant avec quelque appréhension que j'en entrepris la lecture, même si ce que m'en avait dit le romancier et nouvelliste Roger Grenier, absolument épaté, constituait une sorte de garantie a priori tant ce grand aîné a de goût, d'art et d'expérience. Il venait de lire sur manuscrit Les amandes amères et en faisait grand cas. Voici que ce roman paraît, et oui, c'est vrai, ce livre sonne incroyablement juste. Il est grave et fin. On pense aux protagonistes du récit comme s'ils se trouvaient à nos côtés le temps de la lecture et bien au-delà. Si étrange que cela soit, c'est le roman lui-même qui nous semble être, en quelque sorte, une belle personne ! Et l'on se prendrait à parler des Amandes amères comme on prononce un prénom car ce roman a une existence tactile et sensible, une sorte de consistance épidermique. Son souffle fait mieux que de nous frôler ; il s'insinue en nous et nous informe de notre relation aux autres et à nous-mêmes.
Minutieusement, Laurence Cossé raconte les leçons d'écriture reçues d'Edith par Fadila qu'elle emploie à repasser le linge de la famille. Aucun auteur français, à ce jour, n'avait, en fait, décrit aussi finement que le fait Laurence Cossé l'amicalité que peuvent se manifester une employeuse et son employée. On est bien loin, à ce titre, du merveilleux roman qu'était pourtant, et que demeure, Renata n'importe quoi de Catherine Guérard qui parut chez Gallimard il y a près de quarante ans et racontait la révolte d'une «bonne espagnole». Chez Laurence Cossé, on est dans la solidarité et l'affectivité heureuse, sans que jamais ne fonde sur le texte la vaine épée du gnangnan.
Le parcours de combattante de Fadila face aux lettres de l'alphabet qu'il s'agit de conquérir nous est conté avec une belle ardeur qui jamais ne se lasse. Mais il y aussi la vie quotidienne de Fadila, sa chambre minuscule : «Inhumaine-le mot saute à l'esprit. Elle doit faire deux mètres de large sur deux mètres de hauteur sous plafond. Tout y est, le lit, le lavabo, le frigo, le réchaud, le four à micro-ondes, la télévision plus des cartons superposés servant au rangement. (…) La fenêtre a beau donner sur le ciel et, quand on s'en approche, sur les toits à l'infini, l'exiguité de la pièce suffit à expliquer que Fadila y ait des crises d'angoisse».
Mariée une première fois à quatorze ans, Fadila est arrière-grand mère. Se représente-t-on la détermination qu'il faut, à son âge, pour accepter d'apprendre à lire et à écrire, alors que cet apprentissage sera très lent ?
Lorsque Gilles, mari d'Edith, la convainc de changer de boîte aux lettres électronique, «il clique et tape dix fois trop vite pour elle. Il voudrait qu'elle retienne du premier coup, elle qui a toujours besoin de reformuler avec ses mots pour mémoriser. Elle gémit, il gronde «Ne fais pas l'enfant». Elle pense à Fadila. Ce soir ,il lui faut comme elle entrer dans un univers mental qui ne lui est pas familier…».
Victime d'un traumatisme crânien à la suite d'un accident de la circulation, Fadila est sur un lit d'hôpital : «Edith, sans faire de bruit, s'assied à côté d'elle, à sa droite, et pose la main sur sa main». Mais la dernière phrase du livre tient dans un constat cruel : «Elle n'a pas réussi à lui faire comprendre comment combiner les lettres à l'écrit de façon à former des mots mentalement lisibles et à pouvoir avoir recours à ce langage d'emmuré ni écrit ni parlé, né de la pire des solitudes et capable d'y arracher». comme y parvinrent deux ou trois grands traumatisés qui ont réussi à dicter des livres de cette façon : «lettre après lettre et mot à mot en clignant les paupières, une fois pour dire A, deux fois pour B et ainsi de suite…».
N'empêche, Les amandes amères, c'est ce roman qui infirme la définition que proposait Roland Barthes : «La bourgeoisie, c'est l'incapacité d'imaginer l'autre».
En racontant l'amitié née et poursuivie entre Edith et Fadila, Laurence Cossé a écrit le récit le plus juste, le plus respectueux et le plus empathique, sans mièvrerie ni condescendance, avec une lucidité sororale tout à fait exemplaire. Pour marquer la réussite de ce roman, je ne vois pas de formule plus exacte que celle-ci : Les amandes amères ? Beaucoup plus qu'un livre, car sa lecture chasse le climat délétère que l'on sait… .


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