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Le Morisque par Hassan Aourid | Le Soir-echos
Publié dans Le Soir Echos le 01 - 08 - 2012

Hassan Aourid, plus connu comme personnage public que comme auteur, nous livre une version romancée de l'histoire des Morisques, musulmans d'Espagne forcés à la conversion du temps de l'Inquisition. Chihab-Eddine, le personnage dont l'histoire est racontée a réellement existé, mais l'auteur l'a rendu plus humain en imaginant, tout en restant très fidèle à l'Histoire, les aspects qui font la différence entre un repère historique et le parcours d'une vie avec tous ces petits détails d'émotions, de rêves et de questionnements qui font l'homme. Le Soir Echos vous propose de découvrir ce roman tout au long de l'été en épisodes quotidiens, pour (re)découvrir cette période de la grandeur de l'Islam et vous évader en compagnie de personnages au verbe haut et à la pensée profonde.Bien que l'histoire se passe au XVIe siècle, les ressorts philosophiques qui l'animent, transposés dans un contexte contemporain restent d'une actualité vivace. Un livre qui grâce à l'érudition de Hassan Aourid, écrit dans un style agréable, ne manquera pas de captiver l'attention des lecteurs. épisode 5
L'Inquisition vue par Goya.
J'avais le sentiment d'avoir affaire à quelqu'un d'autre que Zahra. Non, la douceur de Zahra, sa candeur, ne pourraient la préparer à cette casuistique.
- Ce n'est pas toi qui parles Zahra,
- Tu as raison, ce n'est pas moi, c'est ce que je vis qui parle pour moi.
Elle marqua un temps puis rajouta :
- Je me devais de te dire la vérité. Mon père n'est pas encore prêt. Je te prie de garder le secret comme tu me l'avais promis. Nous rebroussions chemin sans souffler mot. Je gardais l'espoir ténu que Zahra plaisantait, elle si sérieuse ! Ma vie fut bouleversée par les révélations de Zahra. Je ne pouvais en faire état à personne. Parler m'aurait soulagé certes, mais avec qui ? Un étranger ? Cela confinerait à dévoiler le secret de la famille. M'ouvrir à mon père dévoilerait le secret de Zahra. Il y avait ma mère, mais j'avais peur de l'aborder. Je savais qu'elle était complice avec Zahra, mais je ne savais où se terminait sa complicité. Se serait-elle convertie au christianisme elle aussi ?
Mon père finit par se rendre compte de mon état. J'avais tout le temps l'air absent. Il constata que je boudais ma sœur. Ma passivité me pesait.
Mon père m'aborda un jour avec délicatesse : « Sois gentil avec Zahra, elle est très sensible. Tu lui fais mal en la boudant. Tu es son protecteur ». J'étais pris d'une envie de tout cracher, puis je m'étais ravisé.
- Oui père, me contentai-je de répliquer.
Séances de torture durant l'inquisition pour obliger les juifs et les mulsulmans à se convertir à la religion catholiique.
Dans nos retraites studieuses, il me parlait du mystique musulman Ibn Arabi. Il m'invita à déchiffrer sa poésie sur l'amour divin. Je ne saisissais que par bribes. J'ai interrompu le cycle studieux en posant à mon père la question que voici :
- Père, si un jour nous sommes sommés de choisir entre notre terre et notre foi, laquelle choisirons-nous ?
- La foi mon fils. La foi est plus importante que la terre pour le musulman. Quand on perd la foi, la vie n'a plus de sens ici ou ailleurs. Quand on perd la terre et qu'on garde la foi, l'espoir est permis de récupérer la terre.
- Ce n'est pas facile de perdre sa terre.
- Il est encore plus terrible de perdre sa foi. Notre modèle à nous musulmans est le prophète Sidna Mohammed, que la paix soit sur Lui, qui, pour sauver la foi, s'est réfugié à Médine en quittant son village natal, la Mecque, Um al Qura, le village emblématique, le plus aimé d'Allah. Il l'a pourtant quitté pour préserver son message.
Je languissais entre deux êtres qui m'étaient les plus chers au monde et qui firent deux choix diamétralement opposés. Mon père privilégiait la foi, ma sœur la terre. Je ne voulais perdre ni l'un ni l'autre. Je me sentais proche de mon père, parce que c'était mon père, et parce que son choix était l'expression de communion avec son peuple meurtri. Je souffrais en silence.
Les épis de blé jaunissaient et nous devions nous préparer aux moissons. Les seuls aptes pour ce travail ingrat étaient les nouveaux chrétiens. J'étais un gaillard de seize ans qui devait recruter les moissonneurs, veiller à leur nourriture, procéder au dépiquage, mais surtout veiller à ce que rien ne transparût de nos convictions religieuses. Les nouveaux chrétiens étaient de mauvais chrétiens, mais étaient aussi de mauvais musulmans. Ils aimaient les danses, buvaient du vin, n'observaient pas le ramadan. Il y avait tout de même quelque chose d'étrange dans leurs habitudes : la viande devait être saignée, selon le rite musulman ou juif, et rechignaient à manger le porc.
Voilà ce qui pouvait les trahir.
Jaïmi, qui dépiquait le blé chantait, en entrecoupant ses airs agréables de baratin. De temps à autre, il se mettait à taper des mains et des pieds danser comme s'il dansait le Flamenco devant une hypothétique belle dame andalouse.
Des Juifs et des musulmans reçoivent le baptême de saint Vincent Ferrier.
- Ils sont tout de même culottés, ces vieux chrétiens qui nous prennent pour des musulmans. Dis-moi Pedro, la zambra c'est pas de l'islam. Les alfaquiès n'aimaient pas ça. Et les Turcs, et les habitants de la berbérie n'ont pas la zambra. C'est un truc de chez nous. Alors pourquoi on nous interdit de chanter la zambra, et puis ça gêne personne la zambra, Pedro ?
- Oui, Jaïmi, ça ne gêne personne, me contentai-je de répliquer.
- Nous, on n'est ni musulmans ni chrétiens, on est des Espagnols, Pedro.
- Oui, Jaïmi.
- Parle, Pedro. T'as peur ! De qui t'as peur ? Ils se foutent de nous les Inquisiteurs et les Alguazils. Ils veulent qu'on leur donne de l'argent, on leur donne de l'argent. Ils s'en prennent aux alfaquiès, et de temps en temps, ils ont besoin d'un bougre qu'ils brûlent, juste pour l'exemple, puis ils oublient.
- Tu as raison Jaïmi, ils n'aiment surtout pas les alfaquiès.
- Y a plus d'alfaquiès. Il faut maîtriser l'arabe, connaître alcoran par cœur. Impossible.
- C'est impossible Jaïmi. Quand est-ce qu'on pourra terminer le dépiquage ?
- Mon idée à moi, une semaine, s'il y a la brise quatre jours et demi à cinq. T'es fatigué ? Mais après, il faut mettre le blé dans des sacs, le transporter. C'est dur. J'aurais aimé m'enrôler dans l'armée, mais ils veulent pas. Je suis nouveau chrétien. Mais qu'est ce que ça change ?
- Rien, en effet.
- Quand j'aurai terminé ce sale boulot j'irai boire un coup, et du bon vin. Le vin de Jerès c'est quelque chose !
- Il paraît !
- T'as jamais essayé ?
- Non. Ma foi, je n'aime pas le vin.
- Qu'est-ce la vie sans le vin ? Il y a au moins ça à être chrétien.
- Puis il s'est mis à rire. C'était la fin de la journée.
Si je me suis rappelé cette discussion c'est qu'elle était le prélude d'un tournant dans ma vie. Je voyais ma mère affolée, courir vers moi et parlait essoufflée :
- Pedro, Pedro, ta sœur Ignès, depuis qu'elle est sortie ce matin…
Mon père qui était avec les ouvriers de l'autre côté des champs nous rejoint.
- Diego, cria ma mère, Ignès n'est pas revenue.
Mon père ne s'est pas départi de son sang froid. Il essayait de raisonner ma mère.
- Calme-toi. Pedro et Jaïmi iront la chercher. Elle n'a où aller pour se perdre. Elle a dû se mettre à l'abri quelque part pour éviter les fortes chaleurs.
Pourtant nous savions, dans l'ambiance de terreur causée par l'Inquisition, que tout retard, toute absence, suscitent les inquiétudes les plus effrayantes. Jaïmi enfourcha son cheval et moi une mule et nous nous sommes mis à battre la campagne. C'était la pleine lune. Je criais de toutes mes forces « Ignès, Ignès », et l'écho me renvoyait ma voix. Tard dans la nuit, exténués par une journée de labeur et par la recherche, nous battîmes en retraite. Jaïmi me rassérénait :
- T'en fais pas, amigo, on la trouvera à la maison, elle a peut-être un ami. C'est normal, amigo. Nous autres nouveaux chrétiens, on n'admet pas ça. C'est normal. Les deux tourtereaux finiront par rejoindre leurs nids respectifs. Pas de scène, Pedro. Tu l'embrasses comme si de rien n'était. Es la vida.
Cette hypothèse m'était parue moins vilaine que les pires spéculations qui pourraient me traverser l'esprit. Qu'elle devienne chrétienne, qu'elle ait un ami mais qu'elle revienne. Elle ne revint pas. A notre retour, Jaïmi et moi, nous trouvâmes mon père reclus dans sa retraite priant, ma mère pleurait. Nous reprenions nos recherches le lendemain, les habitants du village se sont joints à nous. Nous laissâmes les travaux de glanage de blé, de son dépiquage et stockage. Mon père avait un visage défait, malgré l'effort qu'il faisait sur lui pour paraître serein. Je m'en voulais. Ignès/Zahra a quitté parce que je la boudais. Pourquoi l'avoir boudée ? Parce qu'elle avait fait un choix qui ne m'agréait pas. Elle n'en est pas moins ma sœur. Le troisième jour, nous commencions à désespérer. On supposait l'enlèvement, la fuite, mais vers où ?
Par un après-midi chaud un alguazil tapa à la porte. Je l'ouvris. L'alguazil me dévisagea.
Appelle ton père.
Mon père sortit très éprouvé :
-Diego le corps de ta fille a été retrouvé non loin de la rivière, mutilé et défiguré.
Mon père s'effondra
Le ciel était vide le jour de l'enterrement de Zahra. Comment le ciel pouvait-il être habité et laisser pareille injustice ? Zahra était acculée à la fuite par ce qu'elle ne pouvait porter son islam désormais traqué. Elle ne pouvait porter son christianisme non plus. Pourquoi le ciel ne l'avait-il pas protégée ? A ce corps si beau, à ces traits si fins, a supplée un corps mutilé et un visage défiguré ? Dieu aurait-il permis une chose pareille ?
Le curé débitait son homélie sur l'ange Ignès dont l'âme flotte désormais auprès du Seigneur. J'avais envie de l'arrêter pour lui dire qu'il était complice dans le meurtre de Zahra. La barbarie qui l'a mutilée n'est pas sans lien avec le zèle religieux. J'étais complice mais je n'étais pas le seul… Même mon père était responsable. Pourquoi a-t-il voulu nous faire porter sur nos épaules trop frêles un si lourd fardeau : porter une mémoire, la pérenniser contre vents et marées dans un climat de suspicion et de haine. C'était trop demander à Zahra. Et mon père était responsable. Tout le monde était responsable. Les frailès, les Alguazils, le Roi, Dieu… Pourquoi Dieu nous a-t-il abandonnés ? Dieu qui était partagé entre deux camps, invoqué par les uns et les autres, les laissant s'entre-déchirer en son Nom.
Mais il n'y avait pas que le ciel qui fut vide, la terre le fut aussi. Les vergers, les vallons, les rivières, les êtres ne sont plus ce qu'ils étaient. Un monde sans âme, habité par les fantômes depuis que Zahra l'a quitté. Sa douceur, sa candeur ne sont plus de ce monde. Elle se voulait chrétienne, tout en étant musulmane. Si elle avait vécu, beaucoup de choses auraient changé, peut-être. On ne verrait que les belles choses des deux religions. L'appel à la charité dans le christianisme, l'engouement pour la justice en islam. L'attendrissement du premier, la sobriété de l'autre. Mais Zahra a été assassinée. Les chrétiens diront que ce sont les musulmans qui sont les auteurs de cet acte abject, les musulmans porteront la responsabilité de son meurtre aux chrétiens… Ils s'épieront pour ne voir que les mauvais côtés des uns et des autres.
Quel forfait aurait commis Zahra ? Rester attachée à sa terre ? Continuer à aimer son père et son frère restés fidèles à la foi de leurs ancêtres. Aimer sa mère qui était chrétienne. Est-ce un forfait ? Est-ce un crime ?
Le curé était en train de débiter son oraison sur cette âme chrétienne que les lumières du Saint Esprit avaient sauvée en l'arrachant de la superstition. Heureuse soit Ignès qui meurt en âme réconciliée avec la foi de Jésus. Qu'elle fut vivante ! Qu'elle fut chrétienne, musulmane ou juive, la vie a la préséance sur tout. Mais elle est morte Zahra. Défigurée. Elle a emporté une partie de moi-même. Partie à jamais. Mon père suivit Zahra quelques mois plus tard. Il n'a pas survécu au chagrin. Ma mère se retira dans un couvent de dominicains. Son chagrin était au-dessus de toute conviction religieuse. Elle me pressa de quitter ma terre natale désormais inhospitalière.
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