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Quand le kif était légal…
Publié dans Le temps le 14 - 09 - 2009

De la fin du XIXème siècle jusqu'à la moitié du XXème, la culture du kif et sa consommation étaient parfaitement autorisées au Maroc. Ce n'est qu'après l'indépendance et l'apparition du haschich qu'interviendra la prohibition. Retour sur ces années où le sebsi était roi.
Dimanche 17 mai 2009, région de Ketama. Tout l'état-major du Parti authenticité et modernité (PAM) débarque dans la capitale marocaine du haschich pour y mener sa campagne électorale en vue du scrutin communal. Fouad Ali El Himma, officiellement numéro dix-huit du bureau national de ce parti, prend le premier la parole. Devant un auditoire composé essentiellement de notables de la région, auxquels se sont mêlés quelques badauds, l'ami du roi et leader officieux du PAM déclame un long discours, où il est surtout question de la marginalisation du Rif et de son nécessaire désenclavement. Comme à son habitude, Si Fouad ne mâche pas ses mots. D'emblée, il aborde le sujet tabou par excellence : le kif. L'ancien ministre délégué à l'Intérieur, acteur direct de nombreuses campagnes d'éradication de la culture du kif au cours des années 90, use d'une rhétorique pour le moins stupéfiante (sans mauvais jeu de mots). “Il est anormal qu'au Maroc, on plante le kif, et qu'en Europe, des gens s'en enrichissent. La culture du kif doit faire l'objet d'un dialogue national… Le Maroc n'a pas de leçons à recevoir de l'Espagne”, déclare en substance El Himma, en référence au dernier rapport d'Europa Press révélant que le Maroc, premier exportateur mondial de cannabis, ne perçoit que 10% de l'argent généré par la culture et le trafic international de cette plante. Emboîtant le pas à “son patron”, l'ancien ministre de la Santé et actuel secrétaire général du PAM, Mohamed Cheikh Biadillah, va plus loin. Il appelle, ni plus ni moins, à une amnistie générale au profit de toutes les personnes poursuivies pour culture et trafic de cannabis, prélude nécessaire selon lui à une légalisation de cette plante au Maroc.
Dans cette région où la culture du cannabis est l'épine dorsale de l'économie, les propos de l'ami de collège de Mohammed VI n'ont rien d'anodin. Aussitôt le meeting du Tracteur terminé, la rumeur enfle à Kétama et dans sa région : “Le roi veut légaliser le kif et il a chargé son ami de nous l'annoncer” ! Plus au Sud, dans ces contrées que les Rifains appellent “Addakhil”, les propos de Fouad Ali El Himma et de son lieutenant suscitent la même effervescence. Dans les rédactions des principaux journaux marocains, ainsi que dans celles des grandes agences de presse internationales, la sortie d'El Himma est interprétée comme le signe avant-coureur d'une nouvelle politique qui envisagerait la légalisation de la culture du cannabis au Maroc. Seul l'avenir nous dira si cette interprétation est la bonne. En attendant, les propos d'El Himma n'ont à ce jour eu pour seul effet… que de booster les résultats du PAM lors des communales dans le Rif, aussi bien central qu'occidental. À l'issu du scrutin, ce parti fraîchement constitué a en effet raflé 393 sièges dans la région d'Al Hoceima-Taounat et 403 dans celle de Tanger-Tétouan. C'est dire le poids politique de l'option de la légalisation, dans une région où, jusqu'au milieu des années soixante, la culture du kif était non seulement tolérée, mais carrément autorisée, voire encouragée.
Il était une fois le kif
Selon plusieurs spécialistes, l'histoire du kif au Maroc remonte au septième siècle, quand les conquérants arabes ramenèrent dans leurs besaces les premières graines de cannabis d'Asie et du Moyen-Orient. Cultivée à l'origine pour la fabrication de tissus et de préparations médicinales, cette plante prendra d'abord racine dans diverses régions marocaines, dont notamment le Haouz et le Gharb. D'abord cantonnée à des superficies limitées, la culture du cannabis ne cessera d'évoluer au fil des siècles pour se propager, à partir du Moyen-Age, dans les inaccessibles contreforts du Rif. Vers la fin du dix-neuvième siècle, “90% des besoins de la France en cannabis pharmaceutique provenaient du Rif marocain”, peut-on ainsi lire dans une recherche publiée par le biologiste allemand Stefan Haag en 1996, qui précise aussi que le nord du Maroc “est l'une des premières régions au monde où le cannabis a été planté uniquement pour ses vertus psychotropes”. Pour autant, l'usage du kif en tant que drogue resta longtemps limité à certaines confréries soufies, gnaouies ou hmadchas, dont les adeptes utilisaient régulièrement cette plante et ses dérivés lors de leurs rituels mystiques. Il ne faudra pas longtemps pour que l'usage du kif déborde du cadre strictement religieux. Dès le début du vingtième siècle, de larges franges de la population marocaine, masculine en majorité, succombent à la tentation de la fumette.
À l'époque, comme l'explique Karim Agenay, consultant en agriculture et ancien directeur national du projet Développement et introduction de cultures alternatives dans le Rif, “le kif n'était pas encore perçu comme une drogue et son usage était considéré comme une simple pratique sociétale destinée à la détente. Une sorte de péché mignon en somme”. Plutôt neutre, cette perception du kif perdurera jusqu'aux années 70, et même durant une partie des années 80. C'est ainsi qu'il n'était pas rare d'apercevoir des personnes tout à fait respectables s'abandonnant aux plaisirs du sebsi (pipe à kif) sur les terrasses des cafés de Tanger, Rabat, Casablanca ou Marrakech. Parfois, le kif s'insinuait dans des lieux aussi inattendus que les bureaux d'arrondissements, les écoles, voire même les commissariats et les tribunaux ! À cela une raison toute simple : en plus d'être profondément ancré dans la culture marocaine, au même titre que le rituel du thé par exemple, l'usage du kif n'avaient rien d'illégal. Comment pouvaient-il l'être alors même que le monopole de son commerce était détenu par l'Etat marocain, à l'époque sous protectorat français et espagnol ?
La Régie des tabacs… et du kif
Sans avoir été formellement interdite, la culture du kif ne sera officiellement autorisée dans le Rif qu'à partir de la deuxième moitié du dix-neuvième siècle, par le sultan Moulay Hassan Ier. Dans son rapport sur la production de chanvre au Maroc, Alain Labrousse, sociologue et expert de l'Observatoire français des drogues et des toxicomanies (OFDT), signale ainsi que “le sultan Moulay Hassan 1er (1873-1894) autorise officiellement la culture du cannabis pour la consommation locale dans cinq douars, ou villages, des tribus des Ketama, des Beni Seddate et des Beni Khaled, dans le pays sanhadja, vraisemblablement pour contribuer à la pacification de cette région”. Bastion traditionnel de la dissidence contre le pouvoir central, symbolisé par le Makhzen, le pays senhadji se trouve en effet au cœur même de ce qu'on appelait à l'époque “blad siba”, littéralement “territoire hors-la-loi”. Concédée par le sultan Hassan Ier, la permission d'y cultiver du chanvre relève visiblement d'une volonté politique, dont le but est de calmer les ardeurs de tribus réputées difficiles.
En 1906, la conférence d'Algesiras va plus loin. Elle offre pour la première fois dans l'histoire du Maroc un véritable cadre juridique à cette culture particulière. Dans ses articles 58 et 60, le compte-rendu de la conférence dispose que “l'opium et le kif continueront à faire l'objet d'un monopole au profit du Gouvernement Chérifien. Néanmoins, l'importation de l'opium, spécialement destiné à des emplois pharmaceutiques, sera autorisée par permis spécial, délivré par le Makhzen… Le principe de l'adjudication, sans acception de nationalité, sera appliqué aux fermes concernant le monopole de l'opium et du kif”. En parallèle, l'article 73 autorise, quant à lui, la France à créer une instance chargée de contrôler la culture et le commerce du kif. C'est la naissance de la Régie des kifs et des tabacs, ancêtre de la Régie des tabacs privatisée en 2003 et rachetée depuis par le groupe franco-espagnol Altadis.
Calquée sur le modèle de la Régie indochinoise de l'opium, qui gérait l'importation et la commercialisation de l'opium dans les colonies françaises d'Extrême-Orient, la Régie marocaine des kifs et des tabacs hérite ainsi du monopole du commerce du kif au Maroc. Formée essentiellement de capitaux français, elle élit domicile dans la zone internationale de Tanger, plus précisément dans le Dox Monopolio, bâtiment situé à proximité de l'ancien port de commerce de la ville du Détroit. Faisant office de siège de la nouvelle compagnie, ces locaux abritaient également une usine où étaient transformés et conditionnés le kif et le tabac destinés au marché local. Une seconde usine, située à Casablanca, était chargée d'approvisionner la région Sud, sous protectorat français depuis 1912. “Parmi les fonctions de la Régie figurait le contrôle des terres allouées à la culture du tabac et du kif. Elle le faisait en signant des contrats avec les paysans à travers lesquels on garantissait les prix, les qualités, la transformation et les quantités”, peut-on lire dans une étude menée par Karim Agenay au début des années 2000, sur une commande de l'Agence pour le développement des provinces du Nord.
Le kif, en vente libre dans les points de vente de la Régie et ceux de ses concessionnaires agréés, était empaqueté dans du papier cartonné portant le timbre fiscal de la Régie des tabacs. Et chaque paquet contenait deux tiers de kif et un tiers de tabac brun. “Même si j'ai complètement oublié leur prix, je me souviens très précisément de ces paquets d'une dizaine de grammes et de couleur beige que mon père m'envoyait acheter chez l'épicier du coin”, se rappelle Mohammed, septuagénaire casablancais. Le kif transformé et commercialisé provenait alors principalement de parcelles situées dans la région d'Al Haouz, près de Marrakech, mais également de champs à Kénitra, dans le Gharb. Quant au kif cultivé dans les régions montagneuses du Rif, il échappait au contrôle de la Régie des kifs et des tabacs. Placé sous protectorat espagnol, qui couvre à partir de 1912 l'ensemble de la région Nord du Maroc à l'exception de Tanger, le Rif commence à alimenter les réseaux informels du commerce de kif, avec la bénédiction tacite des Espagnols, incapables jusqu'alors de contrôler véritablement cette région. Pour contrer cette concurrence jugée frauduleuse, la France décide de multiplier les aires de production de kif destiné à sa Régie. La culture de cette plante prolifère alors dans la plaine du Gharb, pour atteindre des zones aussi éloignées que Sefrou. En 1923, la proclamation de la République du Rif par Mohamed Ben Abdelkrim El Khattabi permet à la France de renforcer son monopole sur la culture et le commerce du kif au Maroc. Le leader rifain fut en effet le premier à prohiber la culture et l'usage du kif qu'il jugeait contraire aux préceptes de l'islam.
Un instrument
de gouvernance politique
Conscient du rôle du kif en tant que possible outil de gouvernance politique, Lyautey autorise dès 1926 sa culture dans une nouvelle zone située au Nord de Fès, à la lisière du Rif. Comme le sultan Hassan Ier dans le passé, le maréchal français cherche à travers cette décision à s'attirer les bonnes grâces des tribus de cette région limitrophe du Rif… et les dissuader de rejoindre le mouvement de rébellion mené par Abdelkrim El Khattabi. Et ce n'est qu'une fois cette région “pacifiée” que l'armée française décide de lancer, conjointement avec son homologue espagnole, sa fameuse campagne militaire qui aboutira à la chute de la République du Rif et la capture de son leader, Mohamed Ben Abdelkrim El Khattabi. Commence dès lors une nouvelle ère, marquée par la réduction des zones de production dans la région Sud du Maroc sous protectorat français, et leur déplacement vers la zone Nord et le Rif, placés sous protectorat espagnol.
La France, qui avait interdit la production et le trafic sur son territoire métropolitain dès 1916, commença à appliquer sa législation et ses engagements internationaux à ses colonies. C'est ainsi que sur sa demande, le sultan Mohammed Ben Youssef, futur Mohammed V, promulgue le 12 novembre 1932 un dahir interdisant la culture du kif dans la zone sous protectorat français. En parallèle, elle pouvait légalement se poursuivre dans la zone Nord, qui était sous la tutelle de l'Espagne. Et pour cause, le pays ibérique n'avait toujours pas paraphé l'accord international sur les stupéfiants… dont la France était l'un des premiers pays signataires. Mais prohibition de la culture ou pas, la France continue à contrôler le commerce du kif au Maroc, via sa fameuse Régie. Un paradoxe qui s'explique par une acrobatie législative : le dahir qui interdisait la culture du cannabis… autorisait la vente aux populations locales d'un mélange de kif et de tabac. À cette époque, l'essentiel du kif transformé et vendu par la Régie des kifs et des tabacs provient de plantations situées dans le Rif en accord avec les alliés espagnols. Tandis que, comme l'explique Karim Agenay, “le cannabis produit en zone française était surtout utilisé pour l'extraction de fibres de chanvre”. Un nouveau dahir, promulgué en 1954 par le roi Mohammed V, et censé s'appliquer dès l'indépendance, étend l'interdiction de la production et de la culture du cannabis aux deux zones du royaume. C'est la fin officielle de la Régie des kifs et des tabacs, qui expurge de son appellation le mot honni. Mais la culture et la production du kif ne disparaissent pas pour autant du royaume. Bien au contraire. Elles continuent à proliférer dans une sorte de zone de tolérance, établie par les autorités du Maroc indépendant dans les cinq hameaux des tribus Ketama et Béni-Khaled, ce qui valut à cette région le surnom espagnol de “Cinco”.
Cette tolérance, jusqu'alors tacite, devient quasi institutionnelle à partir de 1956. C'est l'époque où la Régie marocaine des Tabacs commence à racheter la production de kif des Rifains… pour l'incinérer ensuite. Cet étrange marché, qui sert encore une fois à ménager une région réputée incontrôlable, ne dure que deux années, avant d'être abandonné en 1958 pour cause de manque de ressources financières. La même année, le Rif s'embrase avec l'éclatement de la révolte des montagnes. Cette rébellion sera matée dans le sang par la jeune armée marocaine dirigée par le prince héritier Moulay El Hassan, futur Hassan II. Craignant qu'un tel scénario ne se reproduise, les autorités marocaines décident alors de se montrer “plus conciliantes” à l'égard de la culture du kif dans cette zone dépourvue de ressources. Région escarpée et pratiquement isolée du reste du Maroc, le Rif devient dès lors l'ultime bastion de la culture du kif au Maroc. Et se prépare à une révolution “agraire” d'un autre type…
Et le haschich fut !
À partir du milieu des années 60, une communauté de hippies (composée de ressortissants hollandais, français, allemands et américains) s'établit à Ketama et initie les producteurs marocains aux méthodes d'extraction de dérivés hallucinogènes du kif. C'est la naissance du haschich et de son huile qui, quelques mois à peine après son apparition au Maroc, relèguent le kif au rang de vieillerie. Progressivement, le sebsi tombe en désuétude, la jeunesse marocaine et mondiale lui préférant désormais le joint. Et si le premier jouissait encore d'une certaine “respectabilité” au sein de la société marocaine, ce n'est guère le cas du second.
Le kif perd du terrain dans les villes au bénéfice du haschich, dont l'usage se propage rapidement parmi la jeunesse urbaine. En parallèle, le kif se retire de plus en plus vers les campagnes, où son usage perdure jusqu'à aujourd'hui. Souvent sous l'œil conciliant des autorités locales. “Contrairement au hachich qui est un produit exportable, le kif est un produit destiné au seul marché local. C'est ce qui explique peut-être que les autorités marocaines continuent à le tolérer”, s'interroge Lahbib Hajji, avocat tétouanais, signataire en 2006 de la plateforme pour la légalisation du kif au Maroc.
En plus de changer la perception sociétale du kif, le virage vers le haschich a pour principal effet de doper la production du cannabis au Maroc. La demande pour cette nouvelle drogue se faisant de plus en plus grandissante, notamment en Europe, la culture se propage dans les champs à grande vitesse. Et pour cause : 100 kilos de kif sont nécessaires pour produire un seul kilogramme de résine de cannabis. D'une centaine d'hectares au début des années 60, l'aire totale de production de cannabis dans le Rif atteint les 50 000 hectares durant les années 80, pour culminer à plus de 100 000 hectares durant les décennies 90 et 2000. Détrônant les pays producteurs traditionnels comme le Liban et l'Afghanistan, ravagés par des décennies de guerre, le Maroc devient le premier producteur et fournisseur mondial de cannabis, comme en attestent plusieurs études commanditées par des organismes internationaux, tels l'Office des Nations Unies contre la drogue et le crime (ONUDC). Mais dès la fin des années 90, sous la pression de leurs voisins (et partenaires) européens, les autorités marocaines se lancent dans une politique d'éradication tous azimuts. Cette stratégie ne fait qu'exacerber le sentiment d'injustice et d'isolement des populations rifaines, sans réellement influer sur la production de cannabis qui ne cesse d'augmenter. Sa culture déborde les zones traditionnelles et s'étend à de nouvelles régions comme Larache, Ksar El Kébir et le pays Jbala. Soutenu par l'Union européenne, le Maroc entame ensuite une politique plus mesurée, en encourageant les cultures alternatives. Mais de l'avis même des nombreux experts ayant travaillé sur le projet (dont son ancien directeur Karim Agenay), cette politique s'est également soldée par un échec. En conclusion de son rapport sur les cultures alternatives, ce dernier affirme ainsi qu'“il est illusoire de chercher une alternative à la culture de cannabis par le seul biais de l'agronomie (…) Ce n'est qu'avec des mesures mûrement réfléchies et bien programmées (…) que des résultats positifs pourront être obtenus dans des projets à caractère expérimental”. Malgré toutes les politiques et initiatives menées par les autorités marocaines durant les deux dernières décennies, la gestion de la culture du kif reste une équation ardue et toujours d'actualité. Reste donc à explorer d'autres voies, plus réalistes ou plus osées… comme la légalisation. N'est-ce pas Monsieur El Himma ?
Par Majdoulein el atouabi


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