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Un garçon dans le vent
Publié dans Le temps le 05 - 01 - 2011

Parti trop tôt, le père des Beatles aurait eu 70 ans en 2010. Retour sur le parcours d'un artiste instinctif, doué.
Autour des docks brumeux de Liverpool, un petit garçon aux genoux rocailleux, en uniforme scolaire, furète nerveusement dans d'immenses conteneurs en bois crasseux. Soudain, il est pétrifié. Il a trouvé l'objet tant convoité. Un LP d'Elvis Presley : That's alright Mama, une reprise cultissime de Arthur Crudup. Ce petit garçon, c'est John Lennon. Il fallait compenser l'absence d'une mère demi-mondaine, plus à l'écoute de ses pulsions artistiques que préoccupée par l'éducation d'un enfant trop futé, trop speed, un brin sarcastique. Toute sa vie durant, Lennon criera sa douleur d'une génitrice distante et morte trop tôt. En 1968, lors d'un voyage méditatif dans l'ashram de Rishikesh, il se rappellera au souvenir tortueux de cette maman liquide, insaisissable en chantant «Julia», un chef-d'œuvre. Beaucoup plus tard, marié et découvrant les tribulations de la paternité, il hurlera à pleins poumons «Mother you had me, but I never had you» (Mère, tu m'as eu, mais je ne t'ai jamais eue». C'est avec cette brèche utérine que John traversera les années 50,60 et 70. Une cure de primal scream, entamée vers 1977, aura le mérite d'alléger sa psychose et, partant, d'anesthésier sa créativité. Ce rejet a nourri le feu de l'inspiration chez lui.
Du skiffle dans les kermesses
Flashback. En 1954, John est un préadolescent bagarreur et hargneux. Leader né, il monte : The Quarrymen, un groupe de skiffle (rock acoustique déjanté, plus rythmique que mélodieux) avec une tripotée de camarades de classe. Ils se produisent principalement dans des kermesses, devant les mines ahuries de Liverpooliens rebutés par autant de fougue désorganisée. Vient alors un instant-clef dans l'histoire universelle des arts humains. La rencontre avec Paul (McCartney). Les présentations sont faites par un ami de collège. Les deux se toisent. On demande à un McCartney tremblotant d'interpréter un standard du rock. Il balance le Twenty flight rock d'Eddie Cochran. Lennon remarque deux choses. Paul le surclasse musicalement et dispose d'un physique beaucoup plus agréable. Que se passe-t-il alors dans son esprit ? Les valeurs hautement compétitives d'un ado sans recul auraient disqualifié McCartney. En tant que leader incontesté des Quarrymen, Lennon aurait pu écarter un concurrent par trop imposant, histoire de pérenniser son empire sur sa bande d'amateurs. Il n'en fut rien. Lennon accepte d'en faire un membre du groupe. Le binôme est né. S'ensuit une période trouble. John perd sa mère, victime de l'ivresse criminelle d'un chauffeur de bus. Il est hébergé par une tante psychorigide de la Upper-middle-class liverpoolienne. Celle-ci ne tolère guère les fréquentations douteuses du neveu. A peine voit-elle d'un œil semi-bienveillant les visites fréquentes du petit Paul, jugé acceptable du fait de ses bonnes manières. Alors, comme dans un roman dickensien, dans la pénombre industrieuse d'un quartier bobo, Paul pointera chaque jour au domicile de la tante, armé d'une guitare et d'un calepin. Les premières chansons sont rédigées dans un grenier improvisé en chambre. Dans la foulée, Paul propose d'intégrer un instrumentiste aux Quarrymen. Il s'agit d'un doux-dingue de trois ans leur cadet : George Harisson. «Pas de morveux dans le groupe» tonne Lennon avant de tomber sous le charme du jeu de George sur le toit d'un double-decker.
La tarte enflammée
Les mois s'écoulent, les répétitions se font plus fréquentes, une alchimie se crée. Eté 57, Lennon se réveille en sursaut d'un rêve fantasmagorique. Il se voit chevauchant une tarte enflammée et aperçoit au loin, comme flottant dans un abîme obscur, une inscription : Beatles. Le lendemain, il rebaptise les Quarrymen. Surprise, le changement de nom apporte son lot de Baraka. Les fraîchement renommés Beatles sont invités à jouer en Allemagne. L'interlude hambourgeois des Beatles offre à Paul, John et George la possibilité de s'améliorer. Au Starclub, un troquet miteux, où se côtoient jazzmen et prostituées yougoslaves, ils enchaînent les représentations au rythme de huit «sets» par jour. Au bout de trois mois, ils ficèlent un style, une sorte de rock'n'roll artsy de par lequel les trois accords du blues se greffent à des tonalités majeures. John se plaît à Hambourg. Pour la première fois de sa jeune vie, il gagne de l'argent, fréquente des lupanars et engloutit des tonneaux de bière blonde. Las, pris dans l'étau d'une soirée particulièrement arrosée, il met le feu à sa chambre d'hôtel. Le geste de trop. Le propriétaire germanique du Starclub renvoie nos rockers fous à leur Liverpool natal. Déçus, nos compères se perdent de vue. Lennon, séducteur vorace, noie son spleen dans une consommation frénétique de chair, Paul postule pour un collège d'arts et Harrison tente une formation… d'électricien. De temps à autres, ils se croisent au gré des soirées prolos où les volutes de fumées taquinent les relents de vinasse. Survient alors une ouverture. Le rock d'Elvis étant devenu un phénomène durable, de nombreux promoteurs de shows, se lancent à la recherche de groupes capables de singer les rythmes du king. On propose alors aux Beatles d'enflammer la scène de la Caverne, un tripot gluant du centre-ville, pas loin d'un quartier petit-bourgeois nommé Penny Lane. Lennon saute sur l'occasion. Il remotive ses troupes, puise dans ses maigres économies pour habiller le groupe de pantalons en cuir et les tractes sur scène. Le reste appartient à la légende. Les Beatles explosent. La Beatlemania prend racine, c'est une déferlante. Premier single : Love me do, deux millions d'exemplaires. Stakhanovistes, les scarabées font montre d'une prolificité insensée. Produisant succès après succès à la cadence de quatre albums par an, ils subjuguent l'Amérique et pulvérisent l'audimat. Lors d'un passage au Ed Sullivan show en 1964, ce sont plus de 73 millions de téléspectateurs qui découvriront leur teint pâlichon de british et cet optimisme infectieux que dégagent leurs compositions.
Yoko O'yes'
Aucun être humain n'est vraiment équipé pour encaisser pareille popularité. Cahin-caha, Lennon sombre dans la dépression. Il grossit, enchaîne des singles étonnamment introspectif pour son âge. «In my life, I loved them all» dira-t-il, à 25 ans, d'amis apparemment décédés. Son style s'affine. Aux colifichets de ses débuts genre «A hard days' night», il substituera des chansons sibyllines comme «Norwegian wood» ou laquelle il fait état d'une soirée ponctuée par un acte de pyromanie. Les tubes s'empilent, Lennon est de plus en plus désemparé. Pris en tenailles entre une popularité étouffante et un mariage en lambeaux, il prend le large, convainc ses comparses de l'accompagner en Inde sur les traces du Maharishi Mahesh Yogi. C'est le début de la fin pour les Beatles. En manque d'inspiration, il écrit une poignée de chansons laborieuses «Sexy Sadie», «Hapiness is a warm gun». De plus en plus, ses thématiques s'articulent autour de la fatigue mentale, «I'm so tired», «I'm only sleeping». Il est sur le point de démissionner de toute existence active lorsqu'il croise le chemin de Yoko Ono, une artiste aussi hirsute que nippone, venue tenter sa chance à Londres. Lorsqu'il visite son expo, il remarque une échelle menant vers une loupe qui masque une inscription. Il tente l'expérience et lit «Yes». Il y voit un signe. Yoko deviendra sa femme en 1967. C'est la mort de Beatles. Obsédé par Ono, il l'impose au cours des séances d'enregistrement et lui fait même installer un lit dans le studio. Les trois autres fulminent. L'alchimie se dissout. En 1970, les «quatre garçons dans le vent» ne sont plus. John s'installe à New-York. Sorties et cuites deviendront son lot quotidien. Flanqué d'une femme quelque peu illuminée, il se détachera de la réalité et occupera le peu d'énergie qui lui reste à hululer pour la paix dans le monde. C'est d'ailleurs l'image qui demeurera de lui. Un baba cool en treillis militaire, battant le pavé le poing brandi vers le ciel. En 1980, sortant de son condominium new-yorkais de luxe, le Dakota building, il se fait accoster par Mark David Chapman. Machinalement, Lennon fait halte, il demande un stylo croyant devoir signer un autographe, le geste signera son arrêt de mort. Chapman, un forcené envoûté par le livre de JD Salinger L'attrape-coeur, lui vide un chargeur dans la poitrine, privant le monde d'un de ses derniers génies. Lennon aurait eu 70 ans en 2010. Qui sait de combien de perles nous aurait-il encore gratifiés. Hélas, l'artiste parti, l'on ne peut plus qu'imaginer l'étendue de ses contributions. Imagine…
Réda Dalil


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