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A Madagascar et à travers l'Afrique, la ruée controversée vers l'artemisia
Publié dans Libération le 25 - 05 - 2020

C'est une sorte de fougère verte aux faux airs de cannabis. Ses promoteurs la vantent comme le premier traitement efficace contre le coronavirus. Ses détracteurs la ravalent au rang d'une potion magique au mieux inutile, au pire dangereuse.
Si les vertus thérapeutiques de l'artemisia, son nom scientifique, ont été reconnues dans les multithérapies contre le paludisme, aucune étude clinique n'a encore confirmé son efficacité curative, ni même préventive, contre le coronavirus.
L'artemisia nourrit l'espoir et la controverse depuis que le président de Madagascar Andry Rajoelina l'a présentée comme une panacée africaine susceptible de stopper, bien avant les futurs vaccins occidentaux, la pandémie meurtrière de Covid-19.
Ces dernières semaines, l'Organisation mondiale de la Santé (OMS) comme le Centre africain de contrôle et de prévention des maladies (CDC) ont insisté sur la nécessité de valider scientifiquement les remèdes locaux.
Persuadé comme il l'a dit de pouvoir "changer l'histoire", le chef de l'Etat malgache a largement distribué son breuvage à base d'artemisia, à sa population puis sur le continent.
La Guinée Equatoriale, le Niger, la Tanzanie ou les Comores, par exemple, ont accepté avec enthousiasme quelques cartons de cette tisane, baptisée Covid-Organics, pour l'administrer aussitôt à leurs malades infectés par le virus.
Signe du vif intérêt suscité par ce potentiel remède "local", le président bissau-guinéen Umaro Sissoco Embalo s'est lui-même déplacé à l'aéroport pour réceptionner les précieux colis.
Dans une Afrique très attachée à sa médecine traditionnelle, l'artemisia, originaire de Chine, a désormais le vent en poupe.
Et d'abord à Madagascar, où la potion, à 30 centimes d'euro la bouteille de 33 centilitres, se vend comme des petits pains. "Les tisanes font partie de la panoplie des médecines traditionnelles et de notre culture", explique l'ex-ministre de l'Education Paul Rabary, un convaincu.
Le succès fut tout aussi immédiat au Sénégal.
"Dès le début de l'épidémie, la demande d'artemisia a fortement augmenté", commente l'ingénieur agronome belge Pierre Van Damme, qui en vend sous le label "Le Lion vert". "Mais depuis les annonces du président malgache, c'est de la folie...".
En quelques semaines, le jeune patron a vu ses ventes multipliées par 15 - il en écoule jusqu'à 2.000 sachets par jour - et a embauché 8 salariés pour tenir la cadence.
Sans surprise, les prix flambent. "La vente au détail se fait à raison de 2.500 francs CFA (environ 3,7 euros) les 50 grammes contre 1.500 auparavant", se frotte les mains Ibrahima Diop, un producteur de la région de Dakar.
Et le tableau est le même dans d'autres pays du continent. "J'ai beaucoup de clients qui veulent m'en acheter mais je n'en n'ai plus", s'enthousiasme Haoua Wardougou, apothicaire d'un quartier populaire de la capitale tchadienne, N'Djamena, "je suis débordée".
Pourtant, la tisane malgache est loin de faire l'unanimité.
"Nous serions très fiers qu'une solution dans cette guerre contre le Covid-19 vienne d'un pays africain", a reconnu le chef du Centre africain de prévention des maladies (CDC), John Nkengasong, "mais nous devons rester méthodiques avant de valider un quelconque remède".
Certains pays africains, circonspects, ont ainsi confié leurs lots de Covid-Organics aux experts pour examen.
"Ils seront soumis au même processus que tous les autres produits avant leur mise sur le marché", a assuré le chef de la cellule nigériane chargée de la lutte anticoronavirus, Boss Mustapha. "Il n'y aura pas d'exception".
Même à Madagascar, les doutes persistent. Le doyen de la faculté de médecine de Toamasina (est), le Dr Stéphane Ralandison, a mis en garde contre les méthodes "pas bien scientifiques" qui ont présidé au lancement de la tisane.
"Je suis extrêmement prudent", confie aussi le sociologue Marcel Razafimahatratra. "Pourquoi les Chinois n'ont pas utilisé ce remède ?", demande-t-il en rappelant que l'artemisia est utilisée par la médecine chinoise depuis des siècles.
Manifestement ravi de sa nouvelle notoriété continentale, Andry Rajoelina, lui, défend sa potion bec et ongles en dénonçant l'attitude condescendante de ses critiques.
"Si c'était un pays européen qui avait découvert ce remède, y aurait-il autant de doutes ? Je ne pense pas", a-t-il dit, convaincu de sa "mission" confiée à son pays. "Le Seigneur nous a donné les plantes médicinales pour aider notre pays et le monde entier à lutter contre cette maladie...".
Et à tous ceux qui réclament des preuves, il brandit les statistiques affichées par son pays. Seulement 2 morts pour 326 cas et, surtout, 119 patients guéris.
Le président malgache s'est même mis en tête de faire de l'artemisia le nouvel "or vert" de son pays, un des plus pauvres du monde. "La vie de tous les Malgaches va changer", a-t-il récemment lancé, "dans la riziculture, c'est 350 dollars la tonne, la tonne d'artemisia c'est 3.000 dollars".
Patron de la société Bionexx, Charles Giblain produit de l'artemisia depuis 2005 à Madagascar pour les traitements antipaludéens. Lui aussi est persuadé du potentiel économique de la plante pour la Grande île.
"Cette plante est une mauvaise herbe et peut pousser n'importe où", plaide-t-il. "La seule difficulté, c'est de la faire pousser dans des conditions qui permettent d'être plus compétitif par rapport aux concurrents chinois".
Pour y parvenir, il travaille sur un procédé qui, espère-t-il, doit permettre de croiser plusieurs souches d'artemisia pour en obtenir une version idéale. "Ce travail nécessite pas moins de quatre ans d'investissement", précise toutefois un de ses chercheurs, Solofo Rasamiharimanana.
Mais tous les agriculteurs ne sont pas convaincus de la rentabilité de la plante, loin s'en faut.
Dans le village d'Ambohijoky, à une dizaine de kilomètres de la capitale Antananarivo, les paysans qui s'étaient lancés dans l'aventure de l'artemisia l'ont vite interrompue.
"On a laissé tomber à cause du prix", regrette l'un d'eux, Louis Jean Patrice Rakotoninaina. "On nous a acheté à 1.050 ariary (25 centimes d'euro) le kilo d'artemisia séchée alors qu'on pensait en obtenir 3.000 ariary".
"Si on nous paie moins de 15.000 ariary (3,75 euros) le kilo, ça n'est pas rentable", renchérit sa collègue Eveline Raharimalala. "L'artemisia occupe nos champs pour six mois", ajoute-t-elle, "en six mois, on peut faire trois cycles de cultures maraichères qui nous rapportent trois fois plus".
Des arguments sèchement balayés par le patron de Bionexx. "Si on n'était pas attractifs dans notre proposition de prix, on n'aurait pas 16.000 paysans avec nous", se défend-il.
Certains "soldats" de cette armée de producteurs se gardent toutefois de reprendre son argument.
"On ne cultive pas l'artemisia pour son prix, on la cultive car c'est un produit sûr avec moins de risque de perte avec zéro stock", confie Josèphe Rakotondramanana, qui travaille avec Bionexx depuis cinq ans.
En revanche, elle ne peut pas, comme l'affirme le président malgache, remplacer le riz, "car l'artemisia rapporte moins", insiste-t-il.
Charles Giblain reste malgré tout certain de tenir entre ses mains la nouvelle vanille - Madagascar assure 80% de la production mondiale. Et il veut faire de son entreprise, qui en produit 2.500 tonnes l'an, "un des trois leaders mondiaux de l'artemisia" aux côtés des Chinois.
Le sociologue Marcel Razafimahatratra reste lui obstinément insensible à la fièvre de l'artemisia.
Plutôt que d'espérer un miracle vert, dit-il, le gouvernement devrait d'abord se préoccuper de la sécurité alimentaire de ses 26 millions d'habitants. Neuf sur dix survivent avec moins de deux dollars par jour en poche.
"Au lieu d'importer 300.000 à un million de tonnes de riz par an, le pays devrait d'abord combler ce déficit", estime M. Razafimahatratra. "D'autant plus que, sur le marché intérieur, le riz a un meilleur prix que l'artemisia...".


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