Sur les scènes nocturnes de Marrakech, sa voix a fait vibrer bien plus que des textes et s'est imposée comme un fil reliant les émotions. Accompagné de Caroline Bentz au piano, de Lola Malique au violoncelle et de Seny Camara au Kora, Marc Alexandre OHO BAMBE a transporté vendredi soir l'audience du FLAM « de vertiges en vertiges » avec sa performance enivrante. Entre souffle poétique et présence musicale, il a proposé une parole incarnée, traversée par les douleurs du monde autant que par ses lumières ; une expérience sensible où les mots deviennent souffle commun, résistance et refuge. Pour celui qu'on surnomme aussi « poète tambour », écrire relève d'une nécessité intime, viscérale, mais aussi d'un geste de transmission et d'un désir profond de partage. Fondateur du Collectif « On a Slamé Sur La Lune », il a publié des recueils tels que Souviens-toi de ne pas mourir sans avoir aimé (2023) et Prière à l'aube (2024). Auteur de romans remarqués, dont Dien Bien Phu (2018) et Les Lumière d'Oujda (2020), il est aussi membre de l'Académie des Jeux Floraux. Lors du FLAM, il évoque avec nous son « Carnet de vertiges, Anthologie à fleur d'encre » (2025) qui rassemble des textes écrits sur une vingtaine d'années explorant des thèmes comme la fraternité, la dignité, la beauté et la justice, à travers des mots qui « coulent, pulsent, soufflent » et portent un message de résistance et d'espérance. OHO BAMBE Marc Alexandre- De vertiges en vertiges-FLAM 2026. Vous vous produisez pour la deuxième fois au FLAM. Que représente ce retour face au public marocain ? Ce retour est une expérience profondément marquante. Nous avons ressenti une écoute rare, presque physique, qui dépasse la simple réception artistique. Le public était pleinement présent, engagé dans l'instant, comme s'il participait à la création même du moment. Cette communion donne une intensité particulière aux mots et rappelle que la poésie peut encore rassembler, créer du lien et produire des instants de grâce. D'où vous vient ce rapport si fort aux mots ? Il s'enracine dans l'enfance. J'ai grandi entouré de livres, dans un environnement où la lecture était une invitation et non une contrainte. Très tôt, j'ai compris que les mots pouvaient toucher profondément, susciter des émotions intenses. Cette découverte a été fondatrice. Aujourd'hui encore, les mots sont essentiels à mon équilibre. Ils m'accompagnent, me structurent et me permettent de donner sens à ce que je vis. Pourquoi avoir choisi le slam comme forme d'expression ? Le slam s'est imposé à moi après une découverte aux Etats-Unis, où j'ai été marqué par une poésie libre et accessible, inspirée notamment par Marc Smith. J'y ai trouvé une forme d'expression qui échappe aux cadres traditionnels et qui permet une grande liberté. Le slam autorise toutes les expérimentations, tous les croisements artistiques. C'est en ce sens que je dis souvent que « le slam est une indiscipline artistique qui me va bien parce que moi-même, je suis un peu indiscipliné ». Cette indiscipline est une richesse, elle ouvre des possibles et permet de renouveler sans cesse la manière de dire. Vous évoquez souvent le pouvoir des mots. En quoi constituent-ils une forme de résistance et de guérison ? Les mots ont toujours joué un rôle central dans les mouvements de résistance. Des discours comme ceux de Charles de Gaulle ou de Martin Luther King Jr. « I have a dream » ont montré leur capacité à mobiliser et à éveiller les consciences. Ils permettent de nommer l'injustice, de s'y opposer et de rassembler. Mais leur pouvoir ne s'arrête pas là. Les mots ont aussi une dimension profondément intime et réparatrice. Ils permettent d'exprimer la douleur, de mettre des mots sur ce qui blesse, et ainsi d'amorcer un apaisement. Ecrire ou entendre certains textes peut offrir un refuge, une forme de consolation. Je crois que les mots nous aident à tenir, qu'ils nous soignent autant qu'ils nous révèlent. Quels thèmes traversent votre écriture ? Je n'ai pas de thème exclusif mais j'écris seulement quand mon cœur est transpercé. Mon écriture naît de l'émotion, de ce qui me traverse. J'écris lorsque quelque chose me touche profondément, que ce soit la violence du monde ou la beauté des relations humaines. Je tiens à ne pas me limiter à une seule dimension. L'écriture doit aussi porter la lumière, dire l'amour, célébrer les gestes simples. C'est dans cet équilibre entre ombre et clarté que se construit mon univers. Il m'arrive d'écrire pour dénoncer des drames, notamment lorsque des innocents sont victimes de la guerre. Mais, à l'inverse, des instants de vie plus intimes, comme la complicité entre mes enfants ou un simple sourire, peuvent également nourrir mon inspiration. Ces moments du quotidien portent en eux une force poétique tout aussi essentielle. Je tiens à ne pas enfermer mon écriture dans une seule tonalité. Refuser de parler uniquement de l'ombre est pour moi une nécessité. J'écris aussi sur la lumière, sur l'amour, sur ce qui relie et apaise. La sensibilité implique d'être affecté par tout, par les blessures comme par les élans d'humanité. Ainsi, chaque texte répond à une émotion vive, qu'elle soit révolte, tendresse ou espérance. Un geste de générosité, une main tendue ou un regard attentif peuvent suffire à raviver la foi en l'humain et devenir matière à écrire. En définitive, plus qu'un thème, c'est la vie elle-même, dans toute sa complexité, qui constitue ma principale source d'inspiration. Que représente votre dernier ouvrage Carnet de vertiges ? Ce livre est une anthologie qui rassemble près de trente années d'écriture, réalisée avec Alain Mabanckou. J'y ai revisité mes textes, en sélectionnant des poèmes, des extraits et des inédits. Le titre renvoie à mes débuts, lorsque j'écrivais dans des carnets, traversé par une urgence, une forme de vertige créatif. Cette anthologie est à la fois un retour aux origines et une manière de donner une cohérence à mon parcours. Comment percevez-vous l'avenir du livre à l'ère des écrans ? Le défi est réel, mais il appelle surtout à une réinvention. Il ne s'agit plus d'imposer la lecture, mais de la susciter. Le livre doit redevenir une expérience vivante, partagée. La lecture à voix haute, les rencontres, les échanges permettent de recréer du lien avec les textes. Il est essentiel de redonner au livre une dimension sensible, capable de toucher et d'émouvoir. Votre engagement auprès des jeunes s'inscrit-il dans cette démarche ? Oui, pleinement. À travers mon collectif « On Slame sur La Lune », je cherche à rendre la poésie accessible à tous, y compris à ceux qui sont éloignés du livre. La voix joue ici un rôle essentiel, car elle permet de franchir les barrières, notamment pour ceux qui ne lisent pas ou peu. La littérature doit rester ouverte, vivante, et accessible à chacun. Il s'agit d'inviter, de partager, de transmettre. Votre devise pourrait être... Faire de la littérature un espace de rencontre et de partage, une fête où chacun peut entrer, et où les mots, au-delà de leur beauté, peuvent aussi relier et réparer.