Chaque année, des centaines de milliers de bacheliers s'engagent dans l'enseignement supérieur sans réelle visibilité sur leur avenir académique et professionnel. Entre filières saturées, sélection accrue et inadéquation avec le marché de l'emploi, l'orientation post-bac s'impose comme un enjeu déterminant. À l'heure où le système se réforme, réussir son parcours universitaire relève de plus en plus d'un choix stratégique plutôt que d'une simple continuité scolaire. Avec un taux de déperdition de 49,4% dans la licence publique, l'enseignement supérieur fait face à un défi d'orientation critique pour ses 1,3 million d'étudiants. Les facultés à accès ouvert saturent, avec un taux d'occupation atteignant 258%, tandis que la réforme PACTE ESRI 2030 mise sur la diversification des compétences et le renforcement des filières régulées pour améliorer l'employabilité. Décrochage, un fléau qui inquiète Le système de l'enseignement supérieur au Maroc traverse aujourd'hui une phase de transition critique, marquée par un paradoxe persistant. Alors que le nombre de bacheliers ne cesse de croître, la trajectoire vers le diplôme ressemble, pour beaucoup, à une course d'obstacles. Les statistiques officielles du ministère de l'Enseignement supérieur et les rapports récents du Conseil économique, social et environnemental (CESE) mettent en lumière une réalité tenace et préoccupante, près d'un étudiant sur deux abandonne son cursus dans les facultés à accès ouvert. Ce chiffre, au-delà de sa dimension quantitative, révèle les limites structurelles d'un modèle d'orientation encore largement subi. Car, dans les faits, l'accès aux filières dites régulées, écoles d'ingénieurs, de commerce ou formations paramédicales, reste conditionné par des seuils de sélection élevés, laissant une majorité d'étudiants se replier vers les universités publiques généralistes. Ces dernières, conçues à l'origine comme des espaces de massification de l'enseignement, se retrouvent aujourd'hui confrontées à une pression démographique sans précédent. Amphithéâtres surchargés, encadrement pédagogique insuffisant, déficit d'accompagnement, autant de facteurs qui fragilisent les parcours académiques et alimentent le décrochage dès la première année. Dans ce contexte, la réforme portée par l'ancien plan PACTE ESRI 2030 ambitionne de rééquilibrer le système. L'un de ses axes centraux repose sur la transformation des facultés à accès ouvert en véritables pôles de formation professionnalisante. L'objectif est de rompre avec l'image de «faculté parking» et rapprocher davantage les cursus universitaires des besoins du marché du travail. Cela passe notamment par l'introduction de modules transversaux, le développement de licences professionnalisantes et le renforcement des partenariats avec le tissu économique. Un cursus inadapté au marché Ce virage s'inscrit dans une mutation plus large de l'économie nationale, où certains secteurs tels que l'automobile, l'aéronautique, l'offshoring ou encore les technologies numériques, affichent une demande croissante en compétences qualifiées. Les profils recherchés ne se limitent plus à une expertise académique cloisonnée, ils doivent conjuguer maîtrise technique, adaptabilité et compétences comportementales. Or, cette hybridation reste encore insuffisamment intégrée dans de nombreux cursus classiques. Parallèlement, le paysage de l'enseignement supérieur se complexifie. L'essor du secteur privé, la multiplication des doubles diplômes et l'internationalisation des parcours contribuent à structurer une offre de formation de plus en plus segmentée. Ce mouvement, s'il élargit les possibilités, accentue également les inégalités d'accès, en introduisant une dimension financière déterminante dans les choix d'orientation. Face à cette recomposition, la question de l'information devient centrale. Pour les élèves et leurs familles, s'orienter ne peut plus relever d'un choix tardif, effectué dans l'urgence après l'obtention du baccalauréat. Il s'agit désormais d'un processus progressif, qui suppose une connaissance fine des filières, des passerelles existantes et, surtout, des débouchés réels. L'enjeu est d'éviter les trajectoires par défaut, souvent synonymes de décrochage ou de réorientation tardive. Les pouvoirs publics en sont conscients et tentent d'introduire davantage de flexibilité dans les parcours. La mise en place de passerelles entre formations académiques et techniques, ainsi que la reconnaissance progressive des acquis, vise à sécuriser les trajectoires étudiantes. Toutefois, ces dispositifs restent encore inégalement déployés et peinent à produire des effets à grande échelle. Au-delà des réformes structurelles, c'est une transformation culturelle qui se dessine. L'enseignement supérieur n'est plus seulement perçu comme une étape linéaire menant à un diplôme, mais comme un espace de construction progressive des compétences. Dans un environnement marqué par l'incertitude et l'évolution rapide des métiers, la capacité à apprendre, à se réorienter et à se spécialiser devient un atout décisif. Dans cette perspective, l'enjeu dépasse la seule question de l'accès à l'université. Il s'agit de garantir des parcours cohérents, adaptés aux aspirations des étudiants et aux exigences d'une économie en mutation. Réduire le taux d'abandon, améliorer l'employabilité et valoriser le capital humain, demeurent ainsi des défis qui conditionnent la capacité du Maroc à faire de son enseignement supérieur un levier central de son développement. Maryem Ouazzani / Les Inspirations ECO