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Patrimoine oral : Au Royaume des mille et un contes
Publié dans L'opinion le 27 - 02 - 2022

Mis en valeur durant le premier Festival du Conte de Marrakech, le patrimoine oral du Royaume est un trésor de finesse et de sagesse dont une grande partie est pourtant en train de se perdre.
Hajitekmajitek... Ainsi débutaient les captivants contes que nous racontaient nos mères et nos grands-mères. Des moments attendrissants que beaucoup de Marocains partagent, gardent encore en mémoire, et pour les plus chanceux, peuvent encore vivre auprès d'aînés initiés à l'art et au répertoire.
Bien qu'immatériel et intangible, ce legs oral, construit autour de sagesses et d'imaginaires foisonnants, le plus souvent remontant à la nuit des temps, est un patrimoine dont la valeur vient d'être reconnue par certains parmi les meilleurs conteurs issus des cinq continents.
Cela s'est passé du 12 au 20 février, dans le cadre d'une première édition particulièrement réussie du Festival International du Conte de Marrakech. Pendant un peu plus d'une semaine, plusieurs dizaines de conteurs du Maroc et d'ailleurs ont ainsi officié dans plusieurs lieux emblématiques de la Ville ocre, racontant mille et une histoires, en anglais, en français, en darija et en amazigh, au plus grand bonheur des locaux et visiteurs.
Miroirs de modes de vie
En plus de faire découvrir les oralités d'autres contrées et d'enchanter un public happé par la nostalgie, cetévénement culturel festif, organisé par l'Union des conteurs de Marrakech et l'association Al Muniya, a remis donc en valeur un trésor culturel national, parfois méconnu des plus jeunes et souvent réduit à des expressions oubliées ou abandonnées.
Pourtant, le patrimoine oral de notre pays recèle des milliers de pièces soignées, où, dans les recoins des rimes, sont tapis des morales et des enseignements inscrits au plus profond de nos identités. Riche et diversifié, « Le patrimoine oral au Maroc est formé de deux composantes principales : la prose et la poésie. Il s'exprime dans les langues parlées au Maroc : les variantes de l'amazighe et les variantes de la darija. Il se caractérise par la diversité des thèmes abordés qui reflètent les heurs et les malheurs, les angoisses et les espoirs des Marocains (es). Il est le miroir des modes de vie et des aléas de la géographie et de l'Histoire », nous explique Ahmed Skounti, anthropologue affilié à l'Institut National des Sciences de l'Archéologie et du Patrimoine (INSAP).
Une matière à réinventer
Si certains pays sont parvenus à sauvegarder leurs contes traditionnels, voire à leur donner un rayonnement international à travers divers types d'adaptations littéraires ou artistiques, d'autres peinent encore à répertorier les leurs, risquant ainsi de les perdre à jamais.
Au Maroc, « beaucoup de contes ont été et sont transcrits par les chercheurs et les amateurs de littérature orale. Des livres de contes pour enfants sont publiés par des maisons d'édition et par l'IRCAM, par exemple. Quelques-uns inspirent le théâtre, tel Hammou Ounamir, ou sont réinterprétés pour la télévision, tel Hdiddan. Il convient de continuer et d'approfondir le travail de collecte, de documentation, d'étude », recommande Ahmed Skounti.
« Cela demande des moyens conséquents qui peuvent faire l'objet d'un mécanisme de soutien aux chercheurs, aux associations et aux jeunes. Cet effort est de nature à encourager l'adaptation des oeuvres de l'oralité dans des créations modernes à destination de tous publics, surtout les enfants. Le dessin animé en est un exemple qui pourrait créer un équivalant marocain de la série Tom et Jerry en se basant sur le cycle du hérisson et du chacal, entre autres idées à explorer », poursuit la même source.
Des bibliothèques qui brûlent
L'adaptation de contes traditionnels marocains à la littérature, au cinéma ou à la bande dessinée est par ailleurs une dynamique qui peut se renouveler infiniment pour peu que les auteurs et créateurs marocains puissent avoir la volonté de valoriser ce répertoire.
Le réel enjeu pour notre pays dans ce domaine est surtout de réussir à documenter la plus grande part du patrimoine oral qui s'éteint en même temps que ses derniers dépositaires. Au Maroc, « une partie seulement (du patrimoine oral national, NDLR) a été documentée, surtout depuis le 20ème siècle. Mais une partie encore plus conséquente s'est perdue ou est en train de se perdre. Comme dit l'adage africain : «Un vieillard qui meure est une bibliothèque qui brûle».
Force est de constater qu'au Maroc, faute d'une documentation et d'un inventaire plus systématique du patrimoine oral, des milliers de bibliothèques brûlent sous nos yeux avec la disparition des personnes âgées », déplore Ahmed Skounti. Un triste sort pour des histoires qui ont pourtant enchanté nos ancêtres, génération après génération. Si elle n'est pas capturée avant qu'il ne soit trop tard : « khraftna mchat maâ louad ».
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Oussama ABAOUSS
Repères
Un corpus impressionnant
Le conte traditionnel marocain rassemble un corpus impressionnant puisant ses sources dans l'imaginaire, l'expérience quotidienne et les influences africaines, orientales et méditerranéennes. Trois variétés s'y distinguent : le conte merveilleux, le conte animalier et le conte facétieux. Il fait appel à un protocole conventionnel ou ritualisé d'énonciation. Les personnages sont des humains luttant contre des ogres, des êtres futés ou naïfs, ou encore des animaux jouant allégoriquement le rôle d'êtres humains.

Proverbes et devinettes
Le patrimoine oral marocain inclut d'autres genres parmi lesquels se trouvent les proverbes et les devinettes. Forme courte de la littérature orale, le proverbe constitue généralement la moralité d'un conte ou d'un autre genre de récit. Il condense également la quintessence de la culture en tant que fruit de l'expérience de la vie. La devinette, qui a pour sa part un caractère ludique, se présente comme un exercice intellectuel à vocation récréative. Témoignage de la société qui la produit, elle consiste en une formule énigmatique dont il faut décoder les analogies.
Evénement
Les grands moments du Festival du Conte de Marrakech

La première édition du Festival du Conte de Marrakech (Marrakech International Storytelling Festival) est le prolongement d'une initiative virtuelle initiée en 2020 sous la forme d'un programme en ligne qui a diffusé plus de 1.000 heures de narration, durant les premiers mois de la pandémie.
Ce programme avait alors permis à des milliers de Marocains - confinés - d'écouter en ligne des contes issus de diverses traditions narratives. Les séances animées par les maîtres-conteurs qui ont participé au festival se sont organisées dans divers sites de la Ville ocre : place Jamaâ El Fna, le centre Al Muniya, le café Clock, l'Université Cadi Ayyad et le complexe administratif et culturel Mohammed VI. L'événement a par ailleurs eu plusieurs invités de marque, notamment l'ambassadeur du Royaume-Uni qui n'a pas manqué de faire une participation remarquable à travers une narration à la place Jamaâ El Fna dans laquelle il a raconté une partie de la vie du grand homme politique, Sir Winston Churchill.
L'invité d'honneur auquel l'événement s'est attaché à rendre hommage est cependant le maître-conteur traditionnel de Marrakech, Haj Ahmed Ezzarghani. Un des faits marquants de l'événement a eu lieu le 18 février et a pris la forme d'une longue procession qui s'est dirigée à la place Jamaâ El Fna en partant du centre Al Muniya. Cinq cercles de conte ont alors été organisés dans la place au grand plaisir du public.
À noter que toutes les activités organisées pendant le festival étaient gratuites et ouvertes à tous publics.

Monde
Les chefs-d'oeuvre du patrimoine oral et immatériel de l'humanité

Le programme de la «Proclamation des chefs-d'oeuvre du patrimoine oral et immatériel de l'humanité» a été fondé par l'UNESCO en 1997. En 2008, l'Organisation a par la suite adopté un règlement qui encadre la proclamation de ces chefs-d'oeuvre. Cette initiative avait pour but de sensibiliser aux expressions et pratiques culturelles vivantes, et d'encourager les communautés et populations locales qui soutiennent ces formes d'expressions culturelles.
Ce titre reconnaissait également la valeur non-matérielle de la culture, notamment en entraînant l'engagement des Etats à promouvoir et sauvegarder leurs chefs-d'oeuvre. À compter de 2001, les proclamations avaient lieu tous les deux ans jusqu'en 2005, date à laquelle un total de 90 chefs-d'oeuvre provenant de 70 pays avaient été proclamés.
Lorsque la Convention pour la sauvegarde du patrimoine culturel immatériel a été adoptée en 2003 puis entré en vigueur en 2006, deux listes et un registre ont été créés. Dès lors, les chefs-d'oeuvre de cette proclamation ont été inscrits d'office sur la liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l'humanité.

3 questions à Ahmed Skounti, anthropologue à l'INSAP
« Il convient d'identifier et de reconnaître les maîtres les plus confirmés de l'oralité... »

Anthropologue affilié à l'Institut National des Sciences de l'Archéologie et du Patrimoine (INSAP), Ahmed Skounti répond à nos questions à propos de la transmission du patrimoine oral.
- Quel intérêt ont les Marocains à sauvegarder ce patrimoine et à le valoriser ?
- L'intérêt de sauvegarder le patrimoine oral est susceptible d'être justifié par au moins deux raisons. La première est de relier les générations, le passé, le présent et le futur, de mettre les savoirs et les savoir-faire des générations passées à la disposition des générations actuelles et futures, de se connaître à travers ses productions orales. La deuxième est plus pratique.
Le Maroc ayant ratifié la Convention pour la sauvegarde du patrimoine culturel immatériel de l'UNESCO, il a l'obligation d'inventorier en vue de sauvegarder le patrimoine oral qui se trouve sur son territoire.
- Ces divers patrimoines oraux sont parfois perdus, car la transmission ne se fait plus. Est-ce spécifique au Maroc ?
- La question de la transmission est au coeur du patrimoine immatériel en général, et de l'oralité en particulier. Force est de constater que la transmission non formelle (à l'ancienne) est essoufflée depuis des années, sinon des décennies. En même temps, une transmission formelle (nouvelle) tarde à se mettre en place.
Le patrimoine oral se perd donc dans cet interstice à l'image du poème chanté par feu Rouicha: « Oh vie, tu me rejettes et la mort ne m'atteint pas non plus ». La difficulté se pose aujourd'hui à tous les pays du monde, à des degrés divers. Le défi est de redoubler d'imagination pour passer à un système de transmission formelle tout en gardant la souplesse et l'efficacité du système non-formel.
- De quelle manière est-il possible d'y arriver, selon vous ?
- Il convient d'identifier et de reconnaître les maîtres les plus confirmés de l'oralité, par exemple en mettant en place un système de Trésors humains vivants pour encourager la transmission et la relève. Il convient également d'encourager la transmission et l'éclosion de jeunes talents en ouvrant les écoles aux détenteurs/trices de l'oralité à l'échelle des régions, entre autres mesures de sauvegarde à étudier et mettre en place.
Recueillis par O. A.


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