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Triche au baccalauréat : D'où viennent ces gadgets qui affolent les autorités ? [INTEGRAL]
Publié dans L'opinion le 11 - 06 - 2023

Bien avant le début des examens du baccalauréat, les autorités marocaines ont lancé leur traditionnelle campagne anti-triche, qui devient de plus en plus difficile avec le développement tous azimuts des gadgets ultra-sophistiqués, faciles à acquérir au marché noir.
31 mai 2023, à quelques jours du début des examens du baccalauréat, la Direction Générale de la Sûreté nationale (DGSN) publie un communiqué faisant état de l'arrestation de trois personnes dans la ville de Salé, suspectées d'être impliquées dans la revente d'objets connectés destinés à la tricherie. Il ne s'agit pas d'un cas isolé puisque chaque année, à l'approche desdits examens, les saisies se succèdent. Ces outils importés principalement de Chine, et parfois fabriqués localement à partir de pièces détachées, ont l'avantage d'être dissimulables sous les vêtements. Le plus connu d'entre eux est le fameux boîtier, dit « carte VIP », équipé d'une carte SIM, d'une carte mère et accompagné d'une oreillette pour permettre à son utilisateur de communiquer avec l'extérieur. Les élèves se tournent également vers des montres connectées qui leur permettent d'envoyer les sujets à des complices et de recevoir les réponses sur des écrans qui ne dépassent pas 1.5 pouce. Plus innovant encore, des débardeurs ou des stylos connectés et reliés à des oreillettes qui ont fait leur entrée sur le marché plus récemment.

Jusqu'à 1200 dirhams pour une carte VIP

Pour se procurer ce matériel, il suffit de se rendre sur les sites d'annonces commerciales tels qu'Avito ou encore le Marketplace de Facebook. Les plus oldschool se dirigent vers souk «Derb Ghalef», un des centres névralgiques du commerce informatique de la ville de Casablanca. Mais là, il faut s'armer de patience du fait que les commerçants se montrent de plus en plus méfiants face à l'intransigeance des autorités. «Avec ce genre de commerce, nous risquons la prison», nous indique Adnane, un vendeur de téléphones d'occasion, qui durant chaque période d'examens adapte son activité pour tirer profit du contexte. Selon ce dernier, qui s'est ouvert à nos colonnes grâce à l'intermédiation d'un membre de son quartier, les tarifs pratiqués pour les cartes VIP peuvent varier de 350 à 1200 dirhams en « haute saison ». Il serait également possible de les louer à 100 dirhams par matière. Les stylos et les débardeurs Bluetooth, plus difficiles à trouver en ville, sont en vente pour 500 dirhams en moyenne sur le Net. «Ce que je peux vous dire, c'est qu'avant la pandémie, nous vendions jusqu'à 10 cartes VIP par jour à une clientèle qui venait principalement des quartiers huppés, aujourd'hui, la demande a légèrement décru», ajoute notre interlocuteur, qui note tout de même que le business va bon train.

Le recul de la demande peut être expliqué à la fois par la dégradation du pouvoir d'achat des ménages, mais également et surtout par la chasse aux tricheurs engagée par les autorités marocaines. Devant les députés, le ministre de tutelle, Chakib Benmoussa, avait annoncé le renforcement du dispositif anti-triche, sachant que la loi prévoit des sanctions pénales allant de 6 mois à 5 ans de prison et une amende de 5.000 à 10.000 dirhams pour les personnes impliquées dans ce genre d'activité. Ce dispositif qui a été introduit cette année, selon Noureddine Akkouri, Président de la Fédération nationale des associations des parents d'élèves du Maroc, vient compléter celui de la Sûreté nationale.

Les raisons technologiques et sociologiques de ce phénomène

Comment expliquer la prolifération de ces méthodes de tricherie ? Pour le Directeur Provincial de la Province de Nouaceur, la première raison est d'ordre technologique et matériel. « Elle concerne la démocratisation des TIC dans le milieu scolaire suite à la baisse des prix de ces appareils intelligents et l'utilisation courante de l'Internet dans les activités scolaires ». Selon lui, la deuxième raison est d'ordre sociologique. « Il y a une corrélation avec la crise des valeurs et l'environnement dans lequel vit l'élève où les mensonges et la falsification sont des pratiques courantes. Certains parents veulent que leurs élèves réussissent coûte que coûte, peu importe les pratiques frauduleuses utilisées».Certains parents encourageraient même leurs enfants à ce genre de pratique. « Il nous arrive de recevoir des parents d'élèves à la recherche de cartes VIP pour leurs enfants », nous confie un vendeur au Souk d'El Gza, à l'ancienne Médina de Rabat.

Ceci dit, l'année s'annonce ardue pour les tricheurs, selon les témoignages des professionnels du secteur de l'Education contactés par nos soins. Les cadres de la tutelle ainsi que les associations de parents d'élèves sont rigoureusement mobilisés pour assurer que les élèves n'aient pas de téléphones portables ou des outils électroniques qui peuvent les aider à tricher. Les impressions négatives des candidats qui se propagent comme une traînée de poudre sur les réseaux sociaux témoignent de cette mobilisation.

Mariam MAAZOUZ

3 questions à Nabil Omari « Certains parents veulent que leurs enfants réussissent coûte que coûte »
Comment expliquez-vous la prolifération de ces outils à l'approche des épreuves du baccalauréat ?

La prolifération de matériels et gadgets électroniques, en l'occurrence smartphones, kits-oreillettes, appareils de type « VIP pro »...trouve sa justification dans deux raisons essentielles. La première est d'ordre technologique et matériel et concerne la démocratisation des TIC dans le milieu scolaire suite à la baisse des prix de ces appareils intelligents et l'utilisation courante de l'Internet dans les activités scolaires. De surcroît, ces gadgets se dissimulent facilement sous les vêtements. La deuxième raison est d'ordre sociologique. Il y a une corrélation avec la crise des valeurs et l'environnement dans lequel vit l'élève où les mensonges et la falsification sont des pratiques courantes. Certains parents veulent que leurs enfants réussissent coûte que coûte, peu importe les pratiques frauduleuses utilisées.


Combien de cas ont été recensés à ce jour pour cette session, dans la province de Nouaceur ?

Pour l'examen régional (1eannée Bac), 22 cas ont été recensés dans la province de Nouaceur, dont 21 cas de candidats libres, soit 0.33% de l'ensemble des candidats. Pour l'examen national (2eannée Bac), 33 cas dont 18 candidats libres, soit 0.45% de l'ensemble des candidats.

Selon certains responsables, ce phénomène est devenu quasi-insignifiant. Comment expliquer l'explosion de la demande de ces gadgets à l'approche des examens ?
La forte demande n'est pas significative dans le sens où l'utilisation de ces gadgets est tributaire de la rigueur et la vigilance des surveillants opérant dans le centre d'examens.

Tutelle : Les équipes sur le qui-vive
À l'approche du démarrage des épreuves, Chakib Benmoussa, ministre de l'Education nationale, du Préscolaire et des Sports, a annoncé le renforcement de son dispositif anti-triche. Ainsi, une panoplie de mesures ont été entreprises pour limiter les risques :
- Des mesures préventives telles que les campagnes de sensibilisation attirant l'attention des élèves sur les sanctions possibles, en vertu de la loi 02/13 relative à la répression de la fraude aux examens scolaires ;
- Des mesures parascolaires qui consistent en la création de clubs d'éducation civique véhiculant des valeurs comme l'honnêteté et la loyauté, et ce, tout au long de l'année scolaire ;
- Des mesures répressives et organisationnelles lors des examens, notamment en outillant les surveillants et les gestionnaires de guides et de manuels de procédures didactiques ;
- Le chef du centre d'examens et son équipe veillent à ce que les élèves laissent leurs portables ou n'importe quel support électronique à l'entrée du centre à l'aide des détecteurs des métaux.
L'info...Graphie
Environnement éducatif : Combattre le problème à la source
« Plus on tentera de combattre la tricherie, plus des méthodes inédites feront leur apparition ». C'est l'amer constat de l'ancienne directrice d'une AREF ayant souhaité garder l'anonymat et plaidant pour une révolution dans les méthodes d'enseignement pour combattre le problème de la tricherie à la source. Des recherches l'ont démontré : la meilleure défense contre ce fléau est de favoriser un environnement éducatif centré autour de la créativité et de l'apprentissage. Il s'agirait alors de « concevoir la tricherie comme une réponse inappropriée à un environnement d'apprentissage inadéquat », indiquaient les recherches du professeur James Lang.

Lors d'une enquête réalisée en 2007 par notre interlocutrice dans un lycée marocain, la quasi-totalité des élèves interrogés auraient avoué avoir déjà triché, tenté de tricher ou songé de le faire. « Même les excellents élèves se préparaient à l'éventualité de tricher. « J'ai peur que les autres élèves s'appuient sur les cours des enseignants et si je rate cela, ils auront une meilleure note que moi », cite notre source. Animés par un esprit de compétition, ces élèves ne travaillent pas pour dégager le meilleur d'eux-mêmes, mais plutôt pour « écraser » les autres.

Une révolution doit être alors menée lors de la conception des cours et des sujets d'examens pour parer à ce fléau et permettre de stimuler la capacité de recherche, d'analyse et de réflexion des élèves. Bannir les formes d'évaluation qui nécessitent de mémoriser « bêtement » un cours permettra enfin de diminuer les taux de fraude. Mais il faudra également se préparer à voir les taux de réussite chuter et dresser les conclusions nécessaires.


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