Mis au jour dans une ancienne carrière de la côte atlantique marocaine, des fossiles d'hominines datés avec une précision inédite à 773.000 ans apportent un nouvel éclairage sur les racines africaines de l'humanité et sur les premières étapes de l'évolution menant à Homo sapiens. La question de l'émergence de l'espèce humaine continue d'alimenter les débats scientifiques. Une étude publiée mercredi dans la revue Nature vient toutefois renforcer de manière significative l'hypothèse d'une origine africaine d'Homo sapiens, à partir de fossiles découverts au Maroc et récemment datés de 773.000 ans.
Jusqu'ici, le plus ancien fossile attribué à Homo sapiens avait été découvert sur le site de Jebel Irhoud, également au Maroc, et daté d'environ 300.000 ans. Or, les données génétiques et paléoanthropologiques suggèrent que la lignée ayant conduit à l'homme moderne s'est séparée bien plus tôt — entre 750.000 et 550.000 ans — de celles qui ont donné naissance aux Néandertaliens et aux Dénisoviens, aujourd'hui disparus.
Un vide africain dans les archives fossiles
Pendant longtemps, ce scénario se heurtait à une difficulté majeure : l'absence de fossiles africains clairement identifiés datant de cette période charnière. Dans l'ouest de l'Ancien Monde, les principaux vestiges d'hominines archaïques de cet âge provenaient en effet du site espagnol d'Atapuerca, où avait été mis au jour Homo antecessor, daté d'environ 800.000 ans. Ce spécimen présentait un assemblage de traits empruntés à Homo erectus et à des formes plus évoluées, proches des Sapiens et des Néandertaliens.
Cette singularité avait alimenté une hypothèse controversée : celle d'une apparition d'Homo sapiens hors d'Afrique, suivie d'un retour ultérieur sur le continent. « Il existait un véritable trou dans la documentation fossile africaine », souligne Jean-Jacques Hublin, paléoanthropologue et auteur principal de l'étude.
Ce vide est aujourd'hui comblé grâce aux travaux menés dans la « Grotte aux hominidés », découverte en 1969 à Casablanca. Ce site, sporadiquement fréquenté par des hominines et utilisé également comme repaire par des carnivores, a livré des outils en pierre relevant de l'industrie acheuléenne, ainsi que des ossements humains portant parfois des traces de prédation.
Des indices morphologiques troublants
Depuis plus de trente ans, une équipe maroco-française y a mis au jour des dents, des vertèbres et des fragments de mâchoires humaines. Parmi ces vestiges, une mandibule particulièrement gracile, découverte en 2008, a retenu l'attention des chercheurs. « À cette époque, les hominines avaient généralement des mâchoires robustes. Là, il y avait quelque chose d'inhabituel », explique Jean-Jacques Hublin.
Les tentatives initiales de datation s'étant révélées infructueuses, les chercheurs ont finalement recouru, en 2022, à une méthode fondée sur l'inversion du champ magnétique terrestre. Un événement global survenu il y a précisément 773.000 ans, dont les roches ont conservé l'empreinte.
Les fossiles de Casablanca ont été retrouvés dans les couches correspondant exactement à cette inversion, offrant une datation jugée d'une extrême précision. Pour les chercheurs, cette avancée permet désormais d'identifier en Afrique des formes ancestrales plausibles de la lignée Homo sapiens.
Une évolution en mosaïque
Les hominines marocains présentent, à l'image d'Homo antecessor, une combinaison de caractères primitifs et plus évolués. Jean-Jacques Hublin préfère les décrire comme des « Homo erectus tardifs, au sens large », témoins d'une phase de transition évolutive. S'ils partagent des similitudes avec leurs homologues européens, leurs différences morphologiques suggèrent toutefois des populations déjà engagées dans un processus de différenciation.
Ces découvertes relancent également la réflexion sur les échanges anciens entre l'Afrique du Nord et l'Europe du Sud-Ouest. Outre le Proche-Orient, traditionnellement considéré comme la principale voie de sortie d'Afrique, certaines périodes de bas niveau marin auraient pu faciliter des passages entre la Tunisie et la Sicile, ou au niveau du détroit de Gibraltar.
Pour Jean-Jacques Hublin, ces fossiles constituent « un élément supplémentaire en faveur de possibles interactions anciennes » entre les deux rives de la Méditerranée. Une hypothèse que plusieurs chercheurs estiment désormais incontournable pour comprendre les origines profondes de l'humanité.