À Rabat et à Salé, les habitudes liées au caftan dénotent d'une combinaison entre coutumes locales, influences andalouses et passé corsaire. Elles se croisent avec les usages d'autres villes et régions, notamment Fès et Tétouan. Ces us conservés ont inspiré l'évolution de l'habit au fil des siècles, jusqu'aux temps présents. Illustrations : Mariée de Salé (g.) et caftan de Tétouan (d.) - Jean Besancenot, «Costumes du Maroc» (1942) ‹ › Aligné sur des habitudes vestimentaires sobres ou conjugué à l'élégance entre les XIe et XIII siècles, le caftan a connu des évolutions majeures à travers les dynasties du Maroc. Entre les Almoravides (1056 – 1147), les Almohades (1121 – 1269), les Mérinides (1248 – 1465), les Saâdiens (1549/1554 – 1659) et les Alaouites (de 1666 à aujourd'hui), le vêtement a été façonné à la fois par l'évolution de la production du textile et par l'apport culturel des régions, entre l'Afrique du Nord et Al-Andalus. Avec la production du brocart, de la soie et des fils d'or à Fès au XIVe siècle, le caftan sera porté de différentes manières, de Tétouan à Marrakech, en passant par Oujda, Rabat et Salé. C'est dans ce contexte que les caftans de Rabat et de Salé se distingueront par une plus large panoplie d'étoffes, de techniques de broderie et de combinaisons vestimentaires, où on retrouve des influences andalouses. Ces inspirations s'illustrent particulièrement dans la version ancienne du caftan de Salé, ainsi que dans l'habit de la mariée de Rabat, rarement utilisé de nos jours. Au fil des siècles, le caftan va s'inviter dans les réceptions et sera prisé à l'occasion d'événements festifs, familiaux ou religieux. Il fera partie aussi des habits traditionnels qui connaissent un vif intérêt, notamment pendant le mois de ramadan, où il est intégré au rituel du premier jeûne des filles. Caftans au Maroc #1 : Des dynasties aux évolutions tissées au fil des régions Tenue principalement lors de laylat al-qadr, cette célébration s'accompagne d'une séance de henné, après avoir servi lait à l'eau de fleur d'oranger, œufs et dates farcies aux jeunes jeûneurs. De Tétouan à Rabat et à Salé, les influences circulent Dans plusieurs villes et dans toutes les régions, ce rite de passage a évolué pour concerner les petites filles et les garçons, qui apprécient cette festivité symbolique en portant l'habit traditionnel ancestral. À Rabat, c'est l'une des occasions pour laquelle le caftan de la ville est remis en avant, relatant une évolution surtout à partir du XIXe siècle. Au cours de cette période, la ville est en effet devenue un chef-lieu du pouvoir alaouite, jusque-là centralisé à Fès. Le sultan Hassan Ier (1873 – 1894) s'attèle à préserver l'indépendance du Maroc, en modernisant l'administration et l'armée. Dans la cité devenue capitale administrative en 1912, le palais royal est agrandi en 1879 pour renforcer le nouveau centre politique. Dans le mode de vie et les habitudes quotidiennes, cet environnement a favorisé l'émergence de l'habit citadin. Le caftan rbati est défini avec plus de précision, à partir de 1880. Ancien modèle du caftan de Rabat - début du XXe siècle / Musée Dar Si Saïd, Marrakech Il sera orné de broderies faites de compositions florales ou géométriques, auxquelles se mêlent le perlage. Contactée par Yabiladi, la créatrice de mode Fadila El Gadi explique que le caftan rbati présente ainsi des différences avec celui de Salé, en termes de coupe, de motifs et de tissu. «Le caftan de Rabat se distingue par une coupe ample aux manches très larges, souvent confectionné en velours et richement orné de tresses dorées aux motifs floraux ou géométriques. Celui de Salé se caractérise plutôt par des broderies fines au fil d'or appelées qitane, avec un décor plus délicat et équilibré.» Fadila El Gadi En somme, les traditions de caftan dans les deux villes «partagent une grande élégance et témoignent d'un savoir-faire artisanal raffiné». Pour Fadila El Gadi, elles «s'inscrivent également dans un héritage vestimentaire commun qui relie les villes de Rabat et de Salé à travers l'histoire et les pratiques culturelles». C'est d'ailleurs la dynamique historique commune qui définit les origines de certaines spécificités, dont les modèles anciens montrent même des similitudes avec ceux de Tétouan. Caftan de mariée de Rabat Caftans au Maroc #3 : De Tétouan à Oujda, les influences locales et andalouses se croisent Ces rappels s'illustrent dans l'usage du couvre-chef avec le caftan, ou encore la ceinture imposante, entre autres pièces accompagnant le vêtement. Parmi les modèles quasiment disparus figure la «chedda rbatia», ou la «touqifa». Autrefois privilégié de la mariée de Rabat, ce costume est souvent composé d'un caftan de velours orné de galons d'or, avec des manches larges. Il est assorti de l'«izar del hrir», une grande étoffe en soie, dont les extrémités sont brodées de fils d'or. Celle-ci s'ajoute à un long voile de soie rouge aux extrémités brodées (cherbiya), un foulard de coton blanc (ched el biad) et un de brocart épais (abrouq), qui forment la base de la coiffe permettant de fixer des bandeaux de velours (hiyout), ornés de perles. L'ensemble est accompagné de bijoux, dont les colliers, les bracelets, les pendentifs richement travaillés, ainsi que les boucles d'oreilles. Tétouan et Salé, deux anciens bastions corsaires et un caftan similaire L'ancienne tenue de la mariée de Salé tient également du même principe, à savoir un caftan accompagné du couvre-chef, d'étoffes de soie, de velours ou de brocart, avec des broderies au point de croix serré. Le costume rappelle aussi bien la «touqifa» que les usages de Tétouan. A ce propos, Fadila El Gadi souligne auprès de notre rédaction que ces ressemblances «s'expliquent par les échanges historiques entre les deux villes, liées par le commerce maritime et les alliances entre familles, qui ont favorisé la circulation des modes et des savoir-faire». Caftan de Salé au XIXe siècle Par la suite, chaque cité aura «progressivement développé sa propre signature vestimentaire, tout en puisant dans un héritage andalou commun», nous explique la créatrice de mode, elle-même native de Salé. Pour avoir grandi dans cet «environnement profondément marqué par les traditions artisanales et le patrimoine vestimentaire», Fadila El Gadi s'est en effet imprégnée des «savoir-faire liés au textile et à la broderie» dès son jeune âge, ce qui a nourri très tôt son intérêt pour le stylisme. «Même si mon parcours s'est ensuite enrichi par diverses expériences dans le domaine de la création, cet héritage culturel est resté au cœur de ma démarche», nous déclare la créatrice de mode, qui a lancé sa marque éponyme en 2007. Tout en revendiquant l'héritage ancestral de sa ville natale, Fadila El Gadi ancre désormais ce dernier dans la mode moderne, pour lui donner un rayonnement international et intemporel. Caftans au Maroc #2 : Le caftan de Fès, emblème d'un savoir-faire ancestral Alliant les broderies faites à la main au velours, à la soie et au coton, elle s'attèle également à enrichir l'ancrage territorial de ce savoir-faire intergénérationnel. «C'est aussi ce qui m'a motivée à créer une école de broderie à Salé, afin de préserver ces techniques traditionnelles et de les transmettre aux nouvelles générations», nous déclare-t-elle. Création : Fadila El Gadi / Ph. Christian Mamoun L'année 2026 marque d'ailleurs les dix ans de «L'école de Broderie de Salé», association à but non lucratif fondée par Fadila El Gadi pour «la formation des jeunes issus de milieux défavorisés aux métiers liés aux arts de la broderie». Par son initiative, elle œuvre à «la conservation et à la valorisation du patrimoine culturel marocain», tout en contribuant à améliorer la condition des jeunes de sa ville, à travers «la formation et l'insertion socio-professionnelle».