Dans son bureau du Congrès, l'ex-avocate noire et féministe Eleanor Norton dénonce le poing sur l'accoudoir son maintien dans un siège d'élue de second rang, elle qui parvient pourtant depuis 20 ans à se faire réélire «déléguée» de la capitale américaine. «Je suis comme tous les représentants de la Chambre sauf que je n'ai pas le droit de voter les lois!», lance-t-elle. Après onze mandats successifs, et malgré son exaspération face à l'absurdité de la situation du «District of Columbia», elle sollicite un nouveau mandat le 6 novembre. Son but: obtenir le droit de vote pour représenter véritablement ses concitoyens. En attendant, les quelque 610.000 habitants de «DC», qui n'ont droit qu'à un délégué à la Chambre puisqu'ils ne vivent pas dans un Etat, sont privés de représentation nationale - et ce depuis que fut créé le «District» fédéral en 1800, moyennant une cession de terrains du Maryland et de la Virginie (est). Dans la ville conçue comme une enclave fédérale sur laquelle le Congrès a tout pouvoir de contrôle, les habitants paient des impôts locaux et nationaux mais... n'ont aucun moyen de peser sur les lois de leur pays. Un formidable «affront», aux yeux d'Eleanor Norton, à l'origine du slogan humoristique que la capitale affiche depuis l'an 2000 sur ses plaques d'immatriculation: «Taxation without representation» (Payer des impôts sans être représenté), clin d'oeil au mot d'ordre des Pères fondateurs («no taxation without représentation»), lorsqu'ils s'élevèrent contre les Anglais. Figure emblématique de cette revendication, Mme Norton, 75 ans, est loin d'être seule. Le mouvement pour la création d'un nouvel Etat, le 51e du pays, a même créé des postes d'élus «fantômes» (deux sénateurs et un représentant). «Je veux que DC devienne un Etat au même titre que le Wyoming, qui compte moins d'habitants (environ 550.000) et a deux sénateurs et un représentant!», soutient Jennifer Glinzak, 25 ans, lors d'un rassemblement de militants du groupe «DC Vote».
«Le droit de choisir où vont mes impôts» «Etre chez soi, c'est plus que dormir là. C'est avoir le droit d'être un citoyen comme les autres et de choisir où vont mes impôts», renchérit Dave Kush, 26 ans. Le message a vite trouvé écho en haut lieu : Bill Clinton l'affichait sur la plaque de sa limousine présidentielle quand il était locataire de la Maison Blanche. Quant au sénateur Ted Kennedy, il avait qualifié Washington de «dernière colonie», au moment où il tentait sans succès de faire passer une loi faisant du district un Etat, la New Columbia, doté de trois élus. Mais la question est devenue très politique car la ville, largement démocrate, ferait perdre du poids aux Républicains si elle obtenait un droit de vote. Le dernier échec de l'élue remonte à 2009, quand un amendement républicain «inacceptable» exigeait que la ville renonce, en échange du vote accordé au délégué, à ses lois de protection contre les armes. Seule consolation, les habitants de la capitale de la première puissance mondiale peuvent peser sur l'exécutif en votant pour leur président, droit obtenu seulement en 1961! A chaque élection, le candidat démocrate l'emporte haut la main. En 2008, Barack Obama a raflé plus de 90% des voix, dans cette ville où les Noirs comptent pour près de la moitié de la population. A défaut d'une vraie voix au Congrès, le mouvement cherche aussi à obtenir, a minima, l'autonomie du budget municipal. Car DC, si elle a un maire depuis 1974, doit encore faire valider son budget par le Congrès. Cette mise sous tutelle «a créé des retours en arrière dans des tas de domaines», affirme Walter Smith, directeur de l'association DC Appleseed, qui vient de proposer d'organiser un référendum local sur l'indépendance du budget de la ville. Parmi les financements régulièrement bloqués par le Congrès, figurent la lutte contre le sida, l'avortement pour les femmes démunies ou encore des programmes d'éducation. Sur toutes ces questions ne concernant que Washington, la seule personne condamnée à s'abstenir au Congrès, c'est Eleanor Norton. «Je ne peux pas concevoir que ce soit ce que les auteurs de la Constitution ont imaginé!».