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Driss Ksikess : Le silence de l'écriture ou l'écriture du silence
Publié dans L'opinion le 16 - 12 - 2015

« Les paroles les plus belles sont les voix du silence » Louis Lavelle.
Dès l'incipit le lecteur est convié à savourer le silence de l'écriture ou l'écriture du silence à partir d'un poème déniché dans les méandres des souvenirs du narrateur « je » qui se livre à une réflexion sur la fable des origines, sous l'instigation de son alter égo « tu » qui n'est autre que son double. C'est un poème ponctué de silence, de respiration permettant de soupeser chaque mot :
L'homme descend du silence
Seul, la parole soufflée le traverse
Le pas alerte, son corps le quitte
Et succombe au chaos:
Maurice Blanchot avait raison d'affirmer que le silence, le néant c'est bien là l'essence de la littérature. On pourrait même supposer que le silence précède l'écriture .C'est d'autant plus vrai que l'écrivain s'abime inexorablement dans l'océan des mots, la réflexion et la méditation avant d'affronter le moment fatidique de la page blanche, qui le taraude avant de voir jaillir in fine quelque gribouillis salutaire. Le narrateur du récit est lui-même confronté au silence avant de se lancer dans l'aventure de l'écriture .Aussi loin qu'il s'en souvienne, c'est bien au lycée que l'occasion lui a été donnée de courtiser la muse et de se livrer à une réflexion philosophique à partir du poème déjà cité : « mes premiers scribouillages de lycéen sont nés de ce poème. C'était une sorte de commentaire libre. Même si aujourd'hui les feuilles sont entamées par la moisissure, je m'applique à en déchiffrer le contenu. Je le recopie pour toi, pour tes lecteurs ».
Moi aussi en tant que lecteur, pour mieux déguster la coupe du silence que Driss Ksikess m'a offerte de bonne grâce, je me suis mis à fredonner la chanson du silence de Simon et Garfunkel « The sound of silence » . Une fois la chanson terminée , je me suis mis tout de go à interroger les éléments du paratexte :le titre insolite « l'homme descend du silence » qui fait échos à des titres similaires de romans maghrébins tels « l'homme qui descend des montagnes »et « l'homme qui marche sur les fesses » de Abdelhak Sarhane, « l'homme aux sandales de caoutchouc » de Mohamed Dib « loin du bruit ,tout près du silence »de Mohamed Berrada. Certes les titres sont similaires par la forme mais celui de Driss kssikes s'en distingue par son étrangeté. Le silence renvoie aussi à ces moments pendant lesquels le narrateur enfant s'abime dans la contemplation de la mer ,à proximité du quartier l'océan qu'il sillonne chaque matin. Bercé par le murmure de la cité, la brise marine et le flux des souvenirs, il est en quête du livre à lire et à écrire au rythme roboratif des vagues ; bien loin de ses congénères qui se plaisent à chevaucher les vagues. Lui, en Poséidon redoutable, préfère chevaucher l'océan des mots , en compagnie de Meursault ,Mustapha Saïd, Anna Karénine, Ulysse de Joyce, Moby Dick de Herman Melville, Joseph Conrad, l'homme des flots, Guillaume Apollinaire ,Friedrich Hölderlin, Corneille, Baudelaire, Abu Al-Alae Al Maari .Mais dans cet océan du livre ( l'ivre ),son ivresse s'intensifie quand il plonge dans l'univers féérique de lalla et surtout de son fidèle compagnon du café Commercy Ba Allal,l'illuminé ,le devin ,le premier homme à descendre du silence, qui s'évertue chaque jour à compléter les trous de son livre, occasionnés par l'usure des vagues ,sous le regard inquisiteur de son auditoire qui attend que le voyant leur révèle les pronostics, quant à leur départ à l'autre rive. Agacés par la sempiternelle attente ,l'un des intermittents du café Commercy qui est une sorte de grotte du savoir, détenu exclusivement par Baallal et le narrateur son alter égo ,ose enfin briser l'omerta « Comment faites-vous pour savoir ?Comment osez-vous nous laisser dans l'ignorance et rire de notre déchéance ?leur assena-t-il ».Ce personnage pittoresque de Ba Allal me rappelle le personnage de Abdellah l'épicier dans « la boîte à merveilles »de Sefrioui qui raconte des contes merveilleux à l'enfant Sidi Mohamed. Il me rappelle surtout Ba Omar le fournier de mon quartier Bab Hssaîne à Salé. C'était un conteur hors pair doublé d'un fquih dans ses heures perdues. Quand j'allais porter le pain au four, il lui arrivait, entre deux enfournées, de me raconter le début d'un conte fantastique dont il était le personnage principal, il était tour à tour Robin des bois, Sindibad ou Saif Douyazane, la suite du conte, il me la narrait le soir aux rythmes des vagues, quand il se rendit dans sa grotte sur le grand môle.
Je pense que Driss Kssikes l'aurait choisi de bonne grâce comme compagnon de Ba Allal ; Ils se seraient entendus comme larrons en foire. Peut-être l'aurait-il même aidé à combler les lacunes de son livre troué. Sauf que le tort de Ba Omar, c'est qu'il a quelquefois la malencontreuse manie de tout raconter, sans ménager de place au silence, se heurtant ainsi à l'indicible.
Pour poursuivre cette mise en abyme du silence, je reprends encore la première de couverture, je m'accorde un long moment pour lire le dessin de SiMohamed Fettaka, artiste pluridisciplinaire qui semble avoir le mystère du sphinx qui sait tout, voit tout mais ne dit rien. s'il est taciturne, ses tableaux sont prolixes. Ainsi ,ce dessin représentant le buste d'une femme chapeautée par le titre cinglant et sanglant (écrit en rouge) est-il très édifiant à cet égard. Il s'agit vraisemblablement d'un pastiche du buste de Susette Gontard la muse du poète allemand Friedrich Hölderlin .Je me demande ce qui peut justifier cette illustration. Cette femme préfigure-t-elle la chute de l'homme qui descend de l'Eden après la création de l'univers ?l'expression du visage est ambivalente, si l'œil droit exprime un regard guilleret, l'œil gauche est plutôt vitreux ou complètement éteint. Cette attitude fait penser peut-être à la vie chaotique de l'amante de Hölderlin, partagée entre son époux et son amant. Peut-être renvoie-t-elle aussi à Laila la compagne du poète Ali et du narrateur. Cette vie ballottée entre la joie, du vivant du poète, et la morosité après la mort de celui-ci. Le silence est le souverain remède contre la parole abrutissante d'un maître d'école volubile.
Force nous est de constater que l'image du professeur dans ce livre est complètement ternie. Ainsi, le maître d'école est-il un pédophile agressif ,qui ressassait toujours la même fable avec son intonation pompeuse et son air malicieux. D'autres enseignants confinés dans le silence d'un hôtel malfamé de Derb Taliane à Casa, attendent qu'ils soient délogés, dispersés loin de ce lieu précaire, vers les abords désertiques de l'autoroute clinquante. Je ne comprends pas par quel caprice du hasard le personnage de l'enseignante Aicha est prostituée, la prof Zahra est entremetteuse, Said l'ancien prof d'éducation islamique est un vicieux, M.Khatim le prof de Nour fils de Aicha donne des cours insipides, pour lui le bien est chaste le mal est dévergondé ,la femelle est une huître en quête d'ouvroir et le mâle une anguille prête à servir. Aussi me demanderais-je si Driss kssikes n'a pas voulu insinuer par là la déliquescence de notre système éducatif ?
Du silence à la parole
Le narrateur journaliste évoque avec désolation son ami le poète assassiné dont il s'évertue à rendre audible la voix et à éclaircir les circonstances de son assassinat, lors d'une intervention musclée, à l'université où il est venu encourager des poètes en herbe, leur apprendre à briser le silence, en scandant l'amour, la liberté, la dignité, la fin de la barbarie. Il avait le verbe qui ensorcelle et sa compagne Leïla, le sourire lumineux qui rassure et relance le poète dans sa verve .A la différence du narrateur journaliste , engagé perpétuellement dans les faits, Ali vivait retranchée dans une grotte silencieuse mais peuplée de mots.
Dans ses moments de lassitude, le narrateur convoque des voix du silence , celle du poète portugais Fernando Pessoa à travers son chef-d'œuvre « le livre de l'intranquillité »,celle du saxophoniste de jazz John Coltrane qui le berce , dans un exaltant détachement et le rappelle à la réalité par une simple plainte aigue et surtout celle de Laila qui s'est imposée le grand défi de restituer aux dix enfants mutiques la parole, qui leur a été confisquée. A l'instar de Ba Allal et Ba Omar, elle les met en confiance, en leur racontant des contes de Rudyard Kipling dans « le livre de la jungle »ou ceux d'Ibn Tufayl dans Hay Ibn Yaqdan ,ce personnage atypique qui rappelle à bien des égards le soldat de miel, surgi subitement du silence ou des limbes des mots du narrateur vers la fin du récit, pour aller se réfugier dans sa grotte en compagnie de ses abeilles, dont il doit comprendre le langage, tout comme Robinson Crusoé de Daniel Defoe ou son ancêtre de six cents ans Hay Ibn Yaqdan décodent le langage des animaux. « Il avait une réticence à vivre parmi les humains. Il préférait de loin se retrouver au milieu de ses bestioles, protégé de leurs piqûres et prêt à cueillir leurs douceurs .C'est le seul moment où il n'avait pas peur de se laisser aller. »
Le narrateur journaliste s'évertue à restituer la parole à tous ceux que la société a bannis, en utilisant divers moyens d'expression, du conte à la poésie, en passant aussi par le jazz, en somme tout ce qui peut leur rendre leur humanité. Ainsi, a-t-il permis à ses cousins de crier leur colère contre la famille qui les a étouffés : Abla fut chassée du temple familiale en raison de son inconduite, son frère Rahim le fou de Baudelaire et d'Abu Alalaa El-Maari auteur de Risalat Al Ghoufrane(L'Epitre du pardon),est mort dans un asile. Il a perdu la raison avant de perdre la vie.
En ressassant le poème de René char « comment vivre sans inconnu devant soi ? » le narrateur se lance enfin dans des pérégrinations houleuses, en quête du destin des trois crucifiés de l'utopie, qui ont vu s'embraser leur rêve, après avoir passé des années à traquer les moments de silence et à enfiler les mots pour remplir le vide. Certes, l'utopie a fini par cramer, mais le narrateur nourrit toujours l'espoir de la faire revivre, à l'instar du phénix qui renaît de ses cendres.
Dans ce singulier récit de Driss Ksikess que j'oserai qualifier de conte philosophique, genre inconnu jusqu'à présent dans notre littérature, l'auteur nous convie à une réflexion sur l'origine de l'écriture ou l'écriture des origines, le silence de l'écriture ou l'écriture du silence, l'essence même de la littérature. Ainsi l'auteur a-t-il évité de tomber dans le piège de certains écrivains ingénus, soucieux de tout dire, si bien que quand ils se heurtent à l'indicible, au lieu de tabler sur la puissance expressive du silence, ils dérapent dans la faconde, ne sachant pas ,comme l'a affirmé le philosophe Louis Lavalle ,que les paroles les plus belles sont les voix du silence. Je demanderais in fine à SiDriss de ne pas se formaliser de voir mon personnage BaOmar, surgi sans crier gare du silence de ma lecture pour entrer par effraction dans la grotte de Baallal et Basalah.


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