Cette histoire frise un peu la fiction, mais rassurez-vous, elle a bien les fesses sur terre, cette histoire qui va défiler sous vos yeux, si toutefois vous avez la patience de la lire jusqu'au bout. Il est du fin fond du Souss, notre héros que nous avons baptisé ainsi parce qu'il parle l'arabe avec un drôle d'accent rocailleux comme s'il venait de sortir de l'université Assaratou, un petit hameau à la sortie d'Agadir où les ânes prenaient leur retraite. C'est un personnage fantastique, un bricoleur génial, un homme aux allures de criminel et de Saint à la fois, comme aurait dit Saint Paul et c'est comme ça que les copains du bar tiennent à le mettre sur le podium sans aller jusqu'à l'enterrer au Panthéon. Quand il mettait les pieds sur les premières marches de l'escalier de l'établissement, il lançait des Salam Alikoum même aux sourds et aux clients imaginaires encore en pyjama. Nous attendons toujours, avec impatience, l'arrivée de l'ingénieur sans diplômes pour nous marrer un peu, quand le brouillard nous empêche de voir clair les belles chevelures des nanas. On rigole comme des bossus en demandant à « l'Egyptien- les nouvelles de sa tante Oum Keltoum et de sa cousine Asmahane... -« Elles vont très bien », car pour lui, à force d'entendre leurs voix légendaires, les deux célébrités sont encore de ce monde! On est un peu méchant avec notre ami, que nous titillons souvent, allant parfois jusqu'à l'écorcher au-delà des limites de nos conneries, quand l'alcool inonde les rives du Sebou. Après nous avoir salués et dégurgité ses salutations de routine, il s'engouffre au fond de la cuisine où la secrétaire de la bouffe, une dame plantureuse encore « consommable », le gâte en lui servant les reliquats des festins des clients. Il profite de l'occasion, notre ami, le salaud, pour prendre son petit- déjeuner, son déjeuner et le diner dans la foulée avant de se consacrer à des activités plus sérieuses. On le comprend un peu, - l'ingénieur », car les messieurs « j'encaisse » ne lui versent pas de quoi se payer une croisière à bord du Titanic. C'est aussi un bon turfiste qui file quelques -tuyaux- à ceux qui ne comprennent pas grand-chose au monde des chevaux moyennant, naturellement quelques dirhams. Et, en attendant l'arrivée des courses, il passe au scanner toutes les installations de la maison, vérifie que la lumière est encore en vie, si l'eau suit toujours le même itinéraire malgré la sécheresse, sacré mohandiz ! L'un des patrons, qui adore les animaux, poules et lapins rend régulièrement visite à son mini cheptel avant de se rendre à son bureau pour soulager la caisse. Il inspecte les lieux pour vérifier si la paille n'est pas trop pourrie sous les fesses des lapins, si les coqs n'ont pas perdu la voix, les coqs qui jouent du clairon avant l'aube, avant le réveil du muezzin. Et pourquoi ne pas confier la gestion du clapier et du poulailler à-l'égyptien ? Et, ma foi, pourquoi pas ? se dit le patron et tout allait bien jusqu'au jour où ce dernier découvrit le pot aux roses, la moitié des poules et des lapins avait disparu et que les braves poules encore en vie avaient cessé de pondre depuis un bail. Alerte générale, panique à bord du navire et l'ingénieur se présenta pour répondre : « Je n'ai pas osé vous en parler patron, tous ces ravages ne relèvent pas de ma faute, c'est l'œuvre d'un rat géant qui profite de mon absence pour commettre ses crimes et quant aux œufs, les poules ont tout simplement cessé de pondre à cause du retour de l'hiver ! » Le patron hésita un moment entre l'envoi d'une gifle à la gueule du feinteur et le pardon, avant de regagner son bureau. Quelques jours plus tard, « l'Egyptien » s'approcha discrètement du maître des lieux pour s'adresser à lui en berbère, façon de caresser les cordes sensibles de ce dernier et pour se confesser : -« L'histoire de la disparition des lapins et des poules, c'est un peu de ma faute aussi, je l'avoue car il m'arrivait de temps à autre d'embarquer un lapin ou une poule pour améliorer l'ordinaire et d'en filer quelques morceaux à mon père, un vieux bon homme qui n'a jamais cessé de vous bénir et si vous avez la bonté de me pardonner, je vous garantis que vous irez au paradis en première classe ! » -« Amen, lui répondit, « monsieur j'encaisse », oublions lapins et poules et surtout les braves poules qui ont cessé de pondre depuis le retour de l'hiver ! » (Azrou, 3o Décembre 2o15)