Les camps de réfugiés de Tindouf, installés depuis 1976 dans le sud-ouest de l'Algérie, constituent une singularité dans le paysage humanitaire mondial. Nulle part ailleurs, un Etat souverain n'a délégué à une organisation armée non étatique – en l'occurrence le Front Polisario – l'intégralité de la gestion de populations réfugiées sur son sol, une fuite en avant lourde de conséquences pour les droits fondamentaux des réfugiés. Le rapport « Camps de réfugiés de Tindouf » de l'Observatoire des camps de réfugiés, souligne avec précision ce désengagement de l'Etat algérien, qui a renoncé à ses prérogatives administratives, judiciaires, policières et militaires dans la zone. Ce choix, motivé par des considérations géopolitiques liées au conflit du Sahara, a produit un vide juridique et institutionnel avec un impact direct sur les droits fondamentaux des réfugiés sahraouis. Le rapport note que l'Etat algérien « a renoncé aux prérogatives qui lui étaient attribuées sur l'ensemble du territoire des camps », ce qui inclut « le pouvoir administratif, judiciaire, de police, militaire et politique, ainsi que la protection des droits de l'Homme ». Une telle abdication contrevient aux obligations internationales de l'Algérie, Etat partie au Pacte international relatif aux droits civils et politiques, qui demeurent légalement responsable des populations présentes sur son territoire. Pour rappel, l'Algérie accueille officiellement près de 173 600 réfugiés, mais ce chiffre, issu d'une étude du HCR en 2018, demeure approximatif et régulièrement contesté, faute de recensement indépendant. Surtout, Alger a confié au Polisario la responsabilité entière de l'administration des camps. Cette délégation totale de souveraineté a transformé Tindouf en une zone grise juridique. Les réfugiés n'ont pas accès aux tribunaux algériens pour faire valoir leurs droits en cas de violation, et restent soumis aux seules autorités du Polisario. Or, ces structures se caractérisent par une absence d'indépendance judiciaire et un usage fréquent de cours martiales pour juger des civils, en contradiction avec le droit international. Lire aussi : Camps de Tindouf : Des accusations documentées pointent l'impunité du Polisario Cette situation unique au monde fait de Tindouf un « angle mort du droit international », selon les observateurs, où l'Algérie choisit délibérément de ne pas exercer sa responsabilité. Le pays s'exonère ainsi de ses engagements en matière de protection des réfugiés, tout en continuant à instrumentaliser leur présence sur la scène diplomatique. Le rapport cite une mission de terrain de Human Rights Watch réalisée en 2013. Celle-ci révèle des pratiques contraires aux normes internationales : détentions arbitraires prolongées, civils traduits devant des juridictions militaires, actes de torture commis par les forces de sécurité, le tout dans une impunité quasi totale. Le cas emblématique de Mustapha Ould Selma, ancien officier de police du Polisario, arrêté en 2010 pour avoir soutenu publiquement l'autonomie proposée par Rabat, illustre la répression systématique de toute dissidence. Les libertés d'expression et d'association sont théoriquement tolérées, mais strictement encadrées. Les médias indépendants disposent de moyens dérisoires, tandis que le champ politique reste monopolisé par le Polisario. Plus préoccupant encore, certaines pratiques d'esclavage et de travaux forcés, héritées des structures tribales précoloniales, persistent malgré l'adoption en 2010 d'une loi censée interdire ces formes de servitude. Des conditions de vie indignes, entretenues par la dépendance humanitaire Les camps de Tindouf se situent dans une zone désertique particulièrement inhospitalière, où les températures atteignent 50 °C l'été. L'accès à l'eau potable reste précaire, assuré par des camions-citernes du HCR, et les risques sanitaires liés à l'oxydation des réservoirs sont récurrents. Le système d'assainissement demeure rudimentaire, et les inondations de 2015 ont détruit écoles, hôpitaux et maisons en briques, aggravant la vulnérabilité des habitants. L'alimentation dépend entièrement de l'aide internationale. Le Programme alimentaire mondial (PAM) fournit une ration mensuelle minimale composée de farine, riz, légumes secs et huile, insuffisante sans l'apport complémentaire d'ONG comme Oxfam. Cette dépendance structurelle a conduit certains chercheurs à qualifier les réfugiés de « population sous perfusion humanitaire ». Si Alger justifie sa position par un soutien de principe au « droit à l'autodétermination » du peuple sahraoui, les faits décrits dans le rapport montrent une instrumentalisation politique manifeste. Les camps fonctionnent dans un no man's land, mais situé sous l'aile protectrice de l'armée algérienne. Ce paradoxe révèle l'ambiguïté profonde de la stratégie algérienne, promouvoir un Etat sahraoui autoproclamé tout en refusant de lui reconnaître une véritable souveraineté internationale. Cette double posture maintient des dizaines de milliers de Sahraouis dans un exil indéfini, prisonniers d'un conflit régional qui les dépasse. Près d'un demi-siècle après leur création, les camps de Tindouf illustrent l'échec de la communauté internationale à trouver une solution durable au Sahara. Mais ils soulignent surtout la responsabilité particulière de l'Algérie. En se retranchant derrière le Polisario, Alger a choisi de pérenniser une situation d'exception qui enferme des générations entières dans la dépendance humanitaire et l'absence de droits. Cette stratégie a un prix diplomatique : elle alimente les critiques sur le double discours algérien en matière de droits humains et renforce l'image d'un Etat plus préoccupé par la rivalité régionale avec le Maroc que par la protection des réfugiés présents sur son sol.