Il appartenait à cette race rare de dirigeants dont le nom ne s'impose ni par l'éclat ni par le bruit, mais par la densité des décisions prises et la cohérence d'un cap tenu. Hassan Ouriaghli s'est éteint à l'âge de 63 ans, ce samedi 10 janvier 2026, à Paris, où il était hospitalisé, des suites d'une embolie pulmonaire. Avec lui disparaît l'un des architectes les plus déterminants, et les plus discrets, du capitalisme marocain contemporain. Le monde économique du Maroc, et bien au-delà, perd une figure dont l'autorité n'a jamais eu besoin d'exposition pour s'imposer. Hassan Ouriaghli n'aimait pas se raconter. Il se défiait des mots lorsqu'ils ne s'incarnaient pas dans l'action, et se tenait à distance de toute mise en scène publique. Son rapport au pouvoir était fait de retenue et de gravité ; l'influence, à ses yeux, ne prenait de valeur que dans l'usage mesuré qu'on en faisait. Dans un univers économique souvent dominé par l'affichage et la communication, il avait choisi l'effacement comme posture, et la profondeur comme stratégie. Peu de photos, de très rares déclarations, aucune quête de notoriété. Pourtant, son autorité était reconnue et respectée dans les cercles où se dessinent les stratégies de long terme. Il avançait à contretemps de son époque. À l'heure des annonces spectaculaires et des promesses immédiates, il préférait la lenteur, la précision, la solidité des décisions mûries. Il ne cherchait pas à convaincre par le verbe ; il laissait les structures, les trajectoires et les résultats parler pour lui. Formé à l'Ecole polytechnique puis à l'Ecole nationale des ponts et chaussées, Hassan Ouriaghli appartenait à une génération de dirigeants pour lesquels la rigueur intellectuelle n'était pas un attribut, mais une discipline quotidienne. Il débuta sa carrière à Paris, au sein de Cap Gemini Ernst & Young, où il acquit une réputation solide dans le conseil stratégique et l'accompagnement des grandes transformations d'entreprise. Cette expérience forgea chez lui une lecture systémique des organisations ; chaque rouage compte, chaque déséquilibre finit toujours par produire ses effets. Ce socle d'ingénierie et de conseil façonna durablement son style de leadership : analytique, structurant, résolument orienté vers la création de valeur sur le long terme. Mais au-delà des diplômes et du parcours, ce qui frappait chez lui était sa capacité à prendre de la hauteur. Hassan Ouriaghli pensait à dix, quinze, parfois vingt ans. Il se refusait aux décisions dictées par l'urgence ou par l'air du temps. « Le temps est un allié, pas un ennemi », aimait-il rappeler en privé, comme une maxime intime. La patience comme stratégie Lorsqu'il rejoint le groupe ONA, puis la Société Nationale d'Investissement (SNI), Hassan Ouriaghli accède au cœur du dispositif économique marocain. Nommé directeur général en 2014, il hérite d'une institution solide, mais appelée à se réinventer pour répondre à de nouvelles ambitions. La transformation de la SNI en Al Mada portera durablement son empreinte : une mutation discrète, profonde, assumée, pensée loin des effets d'annonce. LIRE AUSSI : Othman Benjelloun ou l'essentiel du capital Ce moment marque l'un des tournants les plus structurants de l'histoire du groupe. Plus qu'un changement de nom, il s'agit d'un déplacement du centre de gravité stratégique : le Maroc demeure l'ancrage, l'Afrique devient l'horizon naturel. Une mue conçue dans le temps long, fidèle à une vision cohérente, sans rupture brutale ni reniement. Hassan Ouriaghli croyait au capital patient, à l'investissement qui accepte de mûrir lentement, à la construction d'écosystèmes plutôt qu'à l'accumulation de lignes de bilan. Pour lui, l'entreprise n'était jamais un simple actif financier ; elle relevait d'une responsabilité, d'un engagement envers le temps, les territoires et les générations futures. Il ne cherchait pas à apposer une signature personnelle, mais à tracer une direction claire. Faire d'Al Mada un investisseur panafricain de long terme, solidement implanté dans des secteurs essentiels, capable d'accompagner la croissance sans la brutaliser. L'investissement n'était jamais, à ses yeux, un coup tactique, mais un pacte durable. Ce repositionnement ne relevait ni du cosmétique ni du discours marketing. Il traduisait une rupture stratégique assumée : bâtir un fonds d'investissement panafricain de long terme, présent dans les domaines clés du développement du continent ; finance, infrastructures, énergie, industrie, télécommunications, mines, agro-industrie. Bien plus qu'une nouvelle identité, cette transformation incarnait une vision, celle de soutenir l'émergence économique africaine par des partenariats industriels solides, loin des logiques spéculatives. Hassan Ouriaghli se méfiait des opportunismes pressés. Il privilégiait la solidité des alliances, la constance des trajectoires et la construction patiente de champions régionaux. Sous sa conduite, Al Mada s'est imposé, pas à pas, comme un acteur structurant, respecté bien au-delà des frontières marocaines. Un pouvoir exercé avec pudeur Hassan Ouriaghli fuyait instinctivement la lumière. Peu d'entretiens, presque aucune mise en scène, des prises de parole comptées, et pourtant, une influence profonde et réelle dans les cercles économiques et financiers, au Maroc comme à l'international. Ceux qui ont travaillé à ses côtés décrivent un dirigeant exigeant, d'une précision presque ascétique, peu enclin aux compromis faciles, mais d'une loyauté absolue envers ses équipes et d'un respect scrupuleux des règles de gouvernance. À la tête du groupe, il dirigeait avec rigueur, parfois avec dureté, mais jamais sans équité. Il attendait beaucoup de ses collaborateurs, parce qu'il s'imposait d'abord à lui-même les standards les plus élevés. Il ne cherchait ni l'adhésion immédiate ni le consensus de façade, mais la cohérence dans le temps. La confiance, chez lui, n'était ni distribuée ni proclamée, elle se gagnait. Une fois accordée, elle était entière. Ceux qui l'ont connu évoquent un homme droit et mesuré, presque austère au premier regard, mais d'une attention réelle dès lors que la relation s'inscrivait dans la durée. Il observait longuement, parlait peu, décidait sans bruit. En privé, sa parole était directe, parfois abrupte, toujours honnête. Il ne cherchait pas à plaire ; il cherchait à être juste. Il dirigeait sans éclat, mais sans faiblesse. Sa parole, rare, acquérait de ce fait une autorité singulière. Il attachait une importance cardinale à la discipline financière, à la qualité des conseils d'administration, à la clarté des responsabilités et à l'alignement stratégique. Ces principes, appliqués avec constance, ont permis à Al Mada de traverser les cycles économiques sans jamais perdre son cap. Sous sa direction, le groupe a consolidé des participations structurantes, renforcé ses standards ESG et approfondi une approche de l'investissement fondée sur le temps long, l'impact économique réel et la création d'écosystèmes industriels durables. Rien de démonstratif, rien de précipité ; une construction patiente, méthodique, assumée. Cette même pudeur gouvernait son rapport à l'engagement social. À travers la Fondation Al Mada, il soutenait des initiatives en faveur de l'éducation, de l'entrepreneuriat et de l'inclusion économique. Là encore, sans mise en scène ni discours appuyé. Il était convaincu que l'engagement sincère n'a pas besoin d'être commenté pour exister. Pour Hassan Ouriaghli, l'investissement ne prenait pleinement sens que s'il s'inscrivait dans une responsabilité élargie, au-delà du strict périmètre financier. Une conviction profonde, qui a durablement façonné l'action du groupe comme celle de sa fondation. Une perte majeure pour l'écosystème économique L'annonce de sa disparition a suscité une émotion vive et sincère dans les milieux d'affaires marocains et africains. Elle laisse Al Mada orpheline d'un dirigeant qui n'aimait guère le mot de « capitaine », mais qui en assumait pleinement le poids. Elle laisse surtout un héritage immatériel : une culture de gouvernance exigeante, une quête constante de cohérence, et une vision du capitalisme africain fondée sur la patience, la responsabilité et le respect du temps long. Hassan Ouriaghli ne laissera ni formules mémorables ni déclarations destinées à l'histoire. Il laisse quelque chose de plus rare : une manière d'exercer le pouvoir, une éthique de la décision, une empreinte discrète mais profonde dans le paysage économique de l'Afrique. Pour beaucoup, il incarnait une forme de continuité et de stabilité stratégique à la tête d'un groupe dont le poids économique dépasse largement les frontières du Royaume, dans un environnement souvent soumis aux soubresauts conjoncturels. Sa disparition pose inévitablement la question de la succession et de la préservation de la vision d'Al Mada, même si le groupe repose sur des institutions solides et des équipes structurées. Plus qu'un dirigeant, Hassan Ouriaghli laisse des structures, des investissements durables et une conception claire de ce que peut être un capitalisme africain exigeant et responsable. Il était convaincu que le développement du continent repose sur des investisseurs patients, ancrés localement, capables de penser à l'échelle d'une génération plutôt que d'un cycle. À l'heure où le capital-investissement africain cherche encore son point d'équilibre entre rendement, impact et souveraineté économique, son parcours demeurera une référence, celle d'un homme qui croyait que le développement se construit lentement, mais solidement. Avec sa disparition, le Maroc perd un stratège. L'Afrique perd un investisseur patient. Al Mada perd celui qui, sans jamais rechercher la lumière, en a durablement orienté le cap. Et le monde des affaires, l'une de ses figures les plus discrètes mais aussi l'une des plus déterminantes. Il croyait que l'influence véritable ne s'impose pas ; qu'elle se déploie lentement, presque à bas bruit, jusqu'à devenir évidente. Comme ces architectures solides dont on ne mesure la présence qu'au moment où elles manquent. Hassan Ouriaghli s'en est allé comme il a vécu et dirigé : sans bruit. Mais ce qu'il a construit, lui, continuera longtemps de faire entendre sa voix. Une architecture économique pensée pour durer, et la trace rare d'un homme qui aura prouvé qu'en matière de pouvoir comme de création, la retenue peut être une force souveraine.