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Othman Benjelloun ou l'essentiel du capital
Publié dans Maroc Diplomatique le 07 - 01 - 2026

Il arrive que l'on n'ait besoin d'aucune occasion précise pour croquer le portrait d'une personne. Rien à commémorer, rien à annoncer, aucune date officielle à célébrer ; et pourtant, l'évidence s'impose. Parce qu'un destin, parfois, déborde l'actualité. Certains portraits ne répondent pas à l'agenda mais relèvent d'une nécessité intérieure, comme une dette silencieuse du regard envers une vie trop dense pour rester prisonnière de résumés rapides.
De fait, il faut changer de profondeur pour approcher Othman Benjelloun. Cesser de le regarder comme un homme qui a réussi, et commencer à le lire comme une architecture intérieure. Car il n'est pas seulement une trajectoire brillante ; il est une construction lente, calculée, presque ascétique, où chaque pierre a été posée en résistance au chaos possible. Lorsqu'il part se former loin du pays, il ne cherche pas l'exil, mais l'outillage. Il observe les systèmes, les ressorts invisibles de la finance moderne, la logique froide des chiffres et la mécanique des probabilités. Il apprend à penser le risque avant le gain. Cette discipline intellectuelle deviendra sa signature ; Othman Benjelloun n'est pas un joueur, il est un ingénieur du possible.
À son retour, il ne rêve pas de conquête immédiate. Il observe, longtemps, analyse les failles, les dépendances, les fragilités structurelles. La banque, pour lui, n'est pas un lieu d'argent mais un organe vital. S'il accepte d'en prendre la tête, ce n'est pas pour la dominer, mais pour la rendre résistante. Il impose une culture de la rigueur, parfois sévère, souvent incomprise. Mais il sait ce que beaucoup ignorent : dans les économies émergentes, l'erreur coûte plus cher que l'audace ne rapporte.
Oui, Othman Benjelloun appartient à une espèce devenue rare, celle des patriarches modernes, qui ne se contentent pas de posséder mais s'obligent à durer ; qui ne se satisfont pas de réussir mais cherchent à inscrire leur réussite dans une continuité collective. On peut discuter ses choix, critiquer certains paris, débattre de ses symboles, toutefois, on ne pourra lui enlever ceci : il aura démontré qu'une puissance peut rester sobre, qu'un empire peut se conduire sans tapage, et qu'un homme, quel que soit son âge, peut préférer le poids du devoir au confort du retrait, parce qu'il a, au fond, épousé une idée plus grande que tout ; celle d'un Maroc et d'une Afrique capables de se financer, de se penser et de se projeter par eux-mêmes.
Et puis, il est des hommes dont la trajectoire épouse le destin d'un pays sans jamais s'y dissoudre. Othman Benjelloun appartient à cette lignée rare ; celle des bâtisseurs silencieux, des stratèges patients, des esprits qui avancent à pas feutrés tout en déplaçant des continents économiques. Né à Fès, dans une famille où le commerce était moins une activité qu'une culture, il grandit au carrefour de deux fidélités : l'enracinement marocain et l'ouverture au monde. Très tôt, le jeune homme comprend que la tradition n'est féconde que lorsqu'elle dialogue avec la modernité. Cette intuition ne le quittera plus ; elle deviendra même son fil d'Ariane.
À plus de quatre-vingt-dix ans, il agit encore comme si le temps n'était pas un seuil mais un instrument. Au printemps 2025, alors que la rumeur se fait insistante et que l'on suppose la main prête à lâcher le gouvernail, il choisit au contraire de rappeler la vérité intime qu'il n'a jamais considéré Bank of Africa comme une propriété, mais comme une responsabilité. Or, on ne se retire pas d'une responsabilité comme on quitte une salle. Il tient donc. Il reste. Il choisit même une date, car chez lui rien n'est anodin. le 10 juin 2025, trente ans jour pour jour après sa première réunion à la présidence du Conseil d'administration de la BMCE devenue Bank of Africa, il lève l'ambiguïté et assume la continuité.
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Ce goût des dates n'est pas coquetterie ; c'est une méthode de gouvernance. Marquer les étapes, inscrire l'action dans la longue durée, rappeler à tous – actionnaires, partenaires, autorités, concurrents – qu'une banque n'est pas un sprint mais une chronologie. Ce que Benjelloun recherche n'est pas la vitesse, mais la solidité. Et la solidité, il l'a construite comme on bâtit un pont : par le calcul, la méthode, l'obsession du risque et une connaissance presque charnelle des conséquences. Cela explique aussi pourquoi il a repoussé certaines offres de rachat attribuées à de grands acteurs du secteur : tant qu'il est là, rien ne se fait vite, rien ne se fait facile.
Le paradoxe Benjelloun est là : il cultive le secret tout en travaillant à l'échelle du visible. Sa discrétion n'est pas un retrait, mais une technique de pouvoir. Elle protège l'essentiel – le jugement – du parasitage du bruit. On l'a souvent dit peu bavard ; en réalité, il parle la langue qui l'importe, celle des structures. Il ne cherche pas la phrase mais l'ossature. Et cette ossature, il l'a d'abord héritée et reconquise. Héritée d'une lignée fassie qui connaît la valeur des réseaux, de la patience et de la réputation. Reconquise par l'étude et l'outillage ; sa formation d'ingénieur lui donne cette manière de décomposer les problèmes, de tester les points de rupture, de mesurer les forces. Il n'est pas seulement un financier, non, il est, au fond, un constructeur.
Lorsqu'il prend le contrôle de la BMCE au milieu des années 1990, il n'achète pas une banque ; il s'offre une matrice. Il y projette une idée, à la fois, simple et audacieuse ; une institution marocaine peut devenir panafricaine sans se diluer, et une institution africaine peut adopter des standards mondiaux sans se renier. La suite est une démonstration de cohérence : internationalisation, métiers spécialisés, alliances, gouvernance, puis la grande bascule continentale. Bank of Africa devient un nom-programme, presque une déclaration d'identité. Et pourtant, tout cela – bilans, implantations, stratégies – ne dit pas l'homme. L'homme se révèle dans son rapport à la durée, dans son refus que le Maroc et l'Afrique se résignent à penser petit. Plusieurs proches l'ont noté : il parle de 2030 ou de 2050 comme d'autres parlent de la semaine prochaine, non par naïveté, mais parce qu'il sait qu'un continent ne se finance pas au présent ; il se finance au futur.
Mais l'homme ne se réduit pas à ses décisions stratégiques. Il y a chez lui une gravité intérieure, une conscience aiguë du poids qu'il porte. Aussi gouverner l'argent des autres est-il, à ses yeux, une charge morale. Cela explique sa réserve, presque son effacement médiatique. Il se méfie de la parole trop visible et de la lumière trop directe. Il sait que l'exposition affaiblit, dès lors, il préfère la chambre close où se décident les équilibres, loin du tumulte. Son rapport à l'argent n'est jamais tapageur. La richesse est pour lui un moyen, jamais une fin, une énergie à canaliser, une responsabilité à assumer. D'où ce style discret, presque austère, à rebours des flamboyances médiatiques. Il parle peu, mais chaque décision porte loin. Il sait que la véritable puissance n'a pas besoin de s'exhiber.
Dans l'intimité, ceux qui l'approchent décrivent un homme réservé, méthodique, d'une grande courtoisie, attaché aux rites simples comme la ponctualité, la parole tenue, le respect des engagements. Il n'aime ni l'improvisation ni le bruit inutile. Son autorité ne s'impose pas, elle s'installe et repose sur une cohérence absolue entre ce qu'il pense, ce qu'il dit et ce qu'il fait. Ceux qui travaillent avec lui savent qu'il pardonne l'erreur née du travail, jamais la légèreté née de l'ego. Il y a chez lui un mélange singulier : l'appétit des grands projets et la froideur du contrôle. D'ailleurs, on lui reproche parfois de sortir du « cœur de métier », de vouloir laisser une trace monumentale, une tour, un symbole, une forme qui défie le ciel. Peut-être. Mais ce serait mal le comprendre que d'y voir une simple vanité. Chez Benjelloun, le symbole est aussi une infrastructure psychologique. Il dit : « nous pouvons ». Cette part agace certains, inspire d'autres et complète le banquier par le bâtisseur d'imaginaire.
Othman Benjelloun a traversé crises financières, mutations géopolitiques et bouleversements technologiques sans jamais céder ni à la panique ni à l'aveuglement. Sa force réside dans une vision presque géologique du temps. Il ne bâtit pas pour le trimestre, mais pour la génération suivante. Sa victoire la plus profonde n'est pas d'avoir bâti un empire bancaire, mais d'avoir maintenu une ligne morale dans un univers qui en offre peu. Il n'a pas cherché à être aimé, encore moins admiré. Il a cherché à être juste dans la durée. Puis il y a la dimension la plus délicate, celle qu'on effleure souvent alors qu'elle éclaire tout : Leïla Mezian Benjelloun. On ne comprend pas pleinement Othman Benjelloun sans mesurer la présence fondatrice, discrète, constante, décisive, de son épouse. Elle ne fut ni une figure d'ombre ni un simple accompagnement ; elle fut un axe intérieur, une respiration morale, une intelligence du cœur qui a profondément modelé l'homme autant que l'œuvre.
Médecin, engagée, présidente de la Fondation BMCE pour l'éducation et l'environnement, elle portait la conviction profonde que l'accès au savoir est une justice. Sa présence rappelait sans cesse, au cœur des chiffres et des ambitions, la personne humaine, le devoir, la transmission. Elle comprenait intimement ce que son mari affrontait : la solitude du décideur, le silence obligé, la pression invisible, et n'intervenait pas dans le fracas des choix, mais dans leur justesse. Ceux qui les ont observés de près savent qu'elle était souvent la dernière voix entendue, non pour contester, mais pour recentrer. Elle avait ce don rare de poser la bonne question, celle qui oblige à regarder au-delà de l'efficacité immédiate.
Dans l'intimité, elle était le contrepoint parfait de son mari : attentive aux fragilités, sensible aux détails humains, profondément enracinée dans une éthique du soin. Elle n'aimait ni le faste ni les cérémonies inutiles. Elle préférait la présence réelle, le suivi, la continuité. Là encore, une même obsession les unissait : durer, plutôt que paraître. Sa disparition, annoncée en juillet 2024, a laissé un vide que Benjelloun n'a jamais cherché à exposer. Chez lui, le deuil ne s'exhibe pas ; il se transforme. Depuis, son rapport au temps s'est encore approfondi, comme si la perte avait resserré sa fidélité à l'essentiel. Ceux qui le côtoient perçoivent une gravité nouvelle, non pas une tristesse, mais une densité accrue. Comme si chaque décision portait désormais la mémoire de deux consciences.
Ce que la disparition d'un être aimé révèle, ce n'est pas seulement une fragilité ; c'est la nature du lien. Et dans le cas Benjelloun, ce lien était de ceux qui structurent une vie. Si l'on parle d'écoles rurales, de programmes éducatifs, de restauration patrimoniale, d'engagement culturel, il faut entendre derrière l'institution une complicité de longue haleine, un duo où l'un bâtissait les moyens et l'autre gardait l'âme. Elle était, d'une certaine manière, le garde-fou contre la tentation que tout pouvoir connaît : croire que la réussite suffit. Leïla Mezian Benjelloun rappelait que la réussite n'est pleine que lorsqu'elle élève au-delà de soi.
Leur union n'a jamais relevé de la représentation. Elle appartenait à cette catégorie rare des alliances profondes, où deux tempéraments ne cherchent pas à se confondre mais à s'accorder. Là où Othman Benjelloun portait le poids des structures, des équilibres financiers, des décisions irréversibles, Leïla Benjelloun portait la vigilance humaine. Elle rappelait sans cesse que derrière chaque chiffre se cache une vie, derrière chaque stratégie une destinée possible.
Ainsi, dans l'histoire d'Othman Benjelloun, Leïla Benjelloun n'est pas un chapitre à part. Elle est une ligne de force. Une présence qui, même absente, continue de tenir l'édifice. On comprend alors mieux le ressort secret de l'homme. Sa discrétion n'est pas froideur, mais pudeur. Sa ténacité n'est pas entêtement, mais fidélité. Lorsqu'il reprend pleinement son rôle après le deuil, ce n'est pas seulement le banquier qui se montre, c'est l'homme qui refuse de laisser la douleur décider à sa place. Othman Benjelloun est un homme de seuils ; entre tradition et modernité, entre Maroc et Afrique, entre puissance et retenue. Il n'a pas bâti une légende flamboyante, mais quelque chose de plus rare ; une ossature invisible sur laquelle des économies tiennent debout, et sur laquelle des générations pourront encore s'appuyer. Son nom appartient à l'histoire économique du Maroc et de l'Afrique non comme une signature tapageuse, mais comme une fondation silencieuse, celle sur laquelle d'autres peuvent s'appuyer pour aller plus loin.
Croquer le portrait d'un homme comme Othman Benjelloun n'est pas un hommage circonstanciel. C'est un acte de justesse pour ne pas dire de nécessité, pas parce que l'actualité l'exige, mais parce que le temps le réclame, parce qu'on a besoin de modèle pour nos jeunes. Alors le portrait s'impose de lui-même, avec insistance. Il vient non pour ajouter de la lumière, mais pour ajuster le regard. Pour dire que certaines grandeurs ne se manifestent pas dans le spectaculaire, mais dans la cohérence. Et que parfois, la seule vraie occasion d'écrire sur quelqu'un, c'est le sentiment profond qu'il aurait été injuste de se taire.
Othman Benjelloun est de ces hommes-là.


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