En 2018, le Maroc a décidé d'inscrire le GMT+1 dans la durée, ne revenant à GMT qu'à l'occasion du Ramadan. L'argumentaire officiel était de stabiliser le cadre horaire, consolider l'alignement économique avec l'Europe et optimiser la consommation énergétique. La réforme se voulait pragmatique, moderne, rationnelle. Elle a pourtant ouvert un débat autrement plus profond, celui du décalage entre le temps administratif et le temps biologique. Car le temps légal n'est pas une abstraction. Il conditionne l'éveil, l'apprentissage, la productivité et, plus largement, l'équilibre social. En hiver, lorsque le soleil se lève tardivement sur plusieurs régions du Royaume, l'heure officielle devance la lumière naturelle. Les journées commencent dans l'obscurité, parfois bien après que les élèves ont pris le chemin de l'école et que les salariés ont quitté leur domicile. Ce détail apparent est en réalité central. L'horloge interne humaine se synchronise d'abord avec la lumière du matin. C'est elle qui met fin à la sécrétion de mélatonine et enclenche les mécanismes de vigilance. Lorsque l'on impose un réveil avant le lever du soleil, le corps demeure physiologiquement en phase nocturne. Les spécialistes parlent de « jet lag social », c-à-d un décalage chronique entre l'horloge sociale et l'horloge biologique. Les effets ne sont ni spectaculaires ni immédiats, mais diffus et persistants : fatigue accumulée, baisse d'attention, irritabilité et altération des performances cognitives. Chez les adolescents, dont le rythme naturel est déjà retardé, cette discordance est encore plus marquée. Dans un pays où la qualité du système éducatif constitue un enjeu stratégique, la question mérite d'être posée avec rigueur : « Peut-on durablement organiser les matinées hivernales dans la pénombre sans en payer le prix ? » Lire aussi : Ramadan 2026 : Le Maroc repasse à l'heure GMT dès le 15 février La réforme marocaine reposait également sur la promesse d'économies d'énergie. En prolongeant la clarté en fin de journée, l'éclairage artificiel devait reculer. Les études internationales invitent toutefois à la prudence : les gains sont variables, souvent modestes, et parfois compensés par une consommation accrue le matin, notamment en chauffage ou en éclairage. Autrement dit, le bénéfice énergétique, s'il existe, demeure loin d'être massif. Or toute politique publique doit être évaluée à l'aune de ses effets nets, et non de ses intentions. Le choix marocain n'est pas isolé dans le débat mondial, mais il demeure singulier dans sa mise en œuvre. La Russie avait expérimenté l'heure d'été permanente avant de revenir à l'heure standard, sous la pression d'une opinion confrontée à des hivers trop sombres. En Europe, le Parlement européen a voté la fin des changements d'heure saisonniers, sans parvenir à trancher entre heure d'été et heure d'hiver permanentes. Nombre d'experts médicaux plaident en faveur de l'heure standard, plus conforme au cycle solaire. Le Maroc, lui, a fait le choix inverse … celui de l'heure avancée. Il faut reconnaître la cohérence économique de la décision. L'alignement avec la France et l'Espagne facilite les échanges commerciaux, fluidifie les communications professionnelles et réduit les décalages horaires avec les principaux partenaires du Royaume. Dans une économie ouverte et compétitive, cet argument n'est pas négligeable. Mais l'économie, à elle seule, ne saurait épuiser le débat. Le temps structure les rythmes collectifs, influence la santé publique et modèle la vie familiale. La singularité marocaine tient également au maintien d'une double bascule annuelle à l'occasion du Ramadan. Si l'objectif était de supprimer les perturbations liées aux changements d'heure, la réforme n'a fait que les concentrer sur une période spécifique. Chaque année, le recul puis l'avance de l'horloge imposent au corps une adaptation supplémentaire. Certes, ces ajustements sont devenus familiers, mais ils rappellent que le système n'est ni totalement fixe ni totalement stable. Au fond, la question dépasse la technique horaire. Elle interroge la hiérarchie des priorités collectives. Faut-il structurer le temps national autour des impératifs économiques et des marchés internationaux, ou l'ancrer d'abord dans les rythmes biologiques qui conditionnent l'apprentissage, la vigilance et la santé ? En optant pour le GMT+1 permanent, le Maroc a privilégié une logique d'efficacité et d'intégration économique. Ce choix peut se défendre. Il gagnerait toutefois à être accompagné d'une évaluation sanitaire et sociale approfondie, fondée sur des données nationales solides. Modifier l'heure officielle n'est jamais un acte neutre. C'est redéfinir la cadence des matins, la luminosité des débuts de journée, la relation intime entre le corps et le soleil. Dans ce débat, les aiguilles de l'horloge ne sont que la surface visible d'un enjeu plus vaste : celui de l'équilibre entre modernité économique et respect des rythmes humains.