Dans un contexte marqué par des tensions émotionnelles consécutives aux incidents survenus lors de la finale Maroc–Sénégal, Amadou Chérif Diouf, Secrétaire d'Etat chargé des Sénégalais de l'Extérieur, a tenu à porter un message de responsabilité, de fraternité et de confiance dans la solidité du lien maroco-sénégalais. Cette prise de parole s'inscrit dans le cadre de sa visite au Maroc avec la délégation sénégalaise, à l'occasion de la tenue de la Grande Commission mixte maroco-sénégalaise. De la profondeur historique des relations bilatérales à la gestion concertée des migrations africaines, en passant par le rôle stratégique du sport comme levier de soft power, il livre à Maroc Diplomatique une lecture apaisée et résolument tournée vers l'avenir d'un partenariat qu'il juge à l'épreuve des crises conjoncturelles. l MAROC DIPLOMATIQUE : Monsieur le Secrétaire d'Etat, votre visite intervient quelques jours seulement après des événements regrettables survenus lors de la finale Maroc – Sénégal. Dans un contexte émotionnel fort, comment qualifieriez-vous l'état d'esprit qui a animé la délégation sénégalaise au Maroc ? Peut-on dire que cette visite a aussi été un message politique fort, celui de la responsabilité et de la maturité des relations entre nos deux pays ? – M. Amadou Chérif DIOUF : Comme vous l'avez souligné, ces événements sont regrettables. Ils le sont d'autant plus qu'ils surviennent entre deux pays que lient profondément de nombreux facteurs : l'histoire, la religion, le commerce, entre autres. Nous sommes arrivés au Maroc avec l'esprit de frères venant rendre visite à d'autres frères. C'est cet esprit de fraternité sénégalo-marocaine qui nous a animés tout au long de notre séjour. Dieu fait bien les choses. Comme vous le savez, cette Grande Commission mixte, conduite par nos deux chefs de gouvernement, avait été programmée bien avant le début de la Coupe d'Afrique des Nations de football. Et c'est précisément parce que nous partageons un destin commun que l'être divin a voulu que ce rendez-vous se tienne à ce moment-là, à la suite des tristes événements évoqués précédemment. En réalité, ce qui nous unit est bien plus fort que ce qui pourrait nous diviser. C'est dans cet esprit de responsabilité et de dialogue renouvelé que nous sommes venus au Maroc pour échanger avec nos frères. Nos deux peuples doivent comprendre que ce qui s'est produit est regrettable, mais qu'il importe de poursuivre et de renforcer les excellentes relations qui unissent nos deux pays. Les Sénégalais établis au Maroc constituent une communauté dynamique, souvent exemplaire. Après ces incidents, quels messages précis souhaitez-vous leur adresser ? Je voudrais tout d'abord remercier le Maroc. Si cette communauté s'y sent si bien, c'est parce que le Royaume, et, au premier rang, Sa Majesté le Roi Mohammed VI, que Dieu L'assiste, l'a voulu et a donné toutes les instructions nécessaires en ce sens. Cette exemplarité tient également à la manière dont le peuple frère marocain a accueilli nos compatriotes. Nous entendons nous inscrire dans cette même dynamique en exhortant notre communauté à respecter davantage les lois du pays d'accueil. Lorsqu'on est reçu avec une telle hospitalité, c'est là le minimum que l'on puisse faire. Nous nous y employons à Casablanca et à Dakhla à travers nos consulats généraux, ainsi qu'à Rabat par le biais de notre ambassade. Chaque fois que cela sera nécessaire, nous n'hésiterons pas à agir afin que les principes d'une bonne cohabitation entre notre communauté et les Marocains se déploient dans les meilleures conditions. Je tiens enfin à réitérer, une nouvelle fois, mes sincères remerciements au peuple frère du Maroc pour l'hospitalité qu'il accorde à nos compatriotes. Lire aussi : Maroc-Sénégal : M. Sonko pour un partenariat économique fondé sur l'intégration des chaînes de valeur l Certains observateurs ont craint que ces incidents ne laissent des traces diplomatiques. Les accords conclus lors de la Grande Commission mixte montrent le contraire. Peut-on parler d'une relation maroco-sénégalaise suffisamment solide pour dépasser les crises conjoncturelles ? – Il convient de souligner que certains observateurs ne mesurent pas toujours la profondeur des liens qui unissent le Royaume du Maroc et la République du Sénégal. Pour ma part, je n'ai aucun doute à ce sujet. Je partage pleinement le point de vue exprimé par Sa Majesté et le Premier ministre Ousmane Sonko à cet égard. Je n'ai ni doute aujourd'hui ni doute pour l'avenir. Les événements qui se sont produits n'ont constitué qu'une parenthèse, somme toute mineure, au regard de l'excellence et de la solidité des relations entre nos deux pays. Les accords signés, les activités menées conjointement, ainsi que l'accueil réservé à notre Premier ministre en sont des illustrations éloquentes. À mes yeux, le raffermissement des liens entre nos deux Etats demeure une priorité constante, à laquelle nous continuerons de nous atteler, autant que possible. l Le Maroc et le Sénégal partagent une vision commune sur la migration africaine, humaine, régulée et porteuse d'opportunités. Les accords signés traduisent-ils une volonté de proposer un modèle africain de gestion migratoire ? Comment convaincre que la migration sud-sud est une richesse et non un problème ? – Je partage pleinement votre analyse lorsque vous soulignez que la migration constitue une richesse et non un problème, en particulier la migration sud-sud. J'insiste à cet égard pour rappeler que le Maroc et le Sénégal sont tous deux Etats membres du Processus de Rabat, consacré aux questions de migration et de développement. Ce cadre nous permet d'entretenir un dialogue structuré et constructif sur la migration avec nos partenaires européens. Sur le plan bilatéral, les facilités d'entrée, d'installation et de circulation dont bénéficient les Sénégalais au Maroc, comme les Marocains au Sénégal, sont bien connues. Elles constituent, à elles seules, un exemple probant de bonne gestion de la migration sud-sud. Je suis convaincu que si nous ne parvenons pas à réussir ce modèle, nous ne pourrons raisonnablement prétendre réussir les dynamiques migratoires sud-nord ou nord-sud. Commençons par montrer l'exemple entre nous ; les autres pourront, le moment venu, s'en inspirer. En tout état de cause, s'il est un exemple de migration sud-sud à mettre en avant, c'est bien celui de la coopération bilatérale entre le Maroc et le Sénégal. l Les événements récents ont mis en lumière la passion, parfois débordante, de la jeunesse africaine pour le football. Ne faut-il pas aujourd'hui repenser le rôle du sport comme outil d'éducation civique et de fraternité entre les peuples ? Des initiatives communes Maroc – Sénégal sont-elles à l'étude dans ce sens ? – Lorsque vous évoquez la passion, je vous rejoins pleinement. La passion constitue l'essence même d'un sport tel que le football. Aujourd'hui, pour nous, l'enjeu est de parvenir à faire de cette passion un véritable instrument de soft power. L'exemple du Maroc en apporte une illustration éloquente. Nous avons pu constater l'existence d'infrastructures sportives de dernière génération, ainsi que la capacité de ce pays à organiser, en l'espace de quatre à cinq ans, une demi-douzaine de grands événements sportifs internationaux. Cela contribue directement à son attractivité, tout comme à son rayonnement diplomatique. Il est manifeste que le Maroc, avec Son Roi en premier lieu, a pleinement saisi ce que le sport peut apporter à un pays en termes d'investissements, de notoriété, de crédibilité et de respectabilité sur la scène internationale. Aujourd'hui, le Maroc s'apprête à devenir le deuxième pays africain, après l'Afrique du Sud en 2010, à accueillir la Coupe du monde de football en 2030, en co-organisation avec l'Espagne et le Portugal. Cela témoigne d'un continent africain de plus en plus affirmé et confiant. C'est précisément grâce à ce type d'exemples, à cette vision et à cette utilisation noble de la passion sportive, que nous pourrons progresser collectivement. En définitive, je suis convaincu que le sport en général, et le football en particulier, vont indissociablement de pair avec la passion. Toutefois, en tant qu'Etat, nous mesurons également ce que cette dynamique peut apporter à nos relations avec d'autres pays, ainsi qu'à notre économie et à notre diplomatie. l Le fait que cette Grande Commission mixte se tienne à Rabat, à ce moment précis, revêt-il, selon vous, une portée symbolique particulière dans l'histoire des relations entre nos deux pays ? – Pour ce qui nous concerne, et sans préjuger de la situation au Maroc, nous ne tenons pas de Grandes Commissions mixtes avec l'ensemble des pays. Celles-ci sont réservées aux partenaires avec lesquels nous entretenons des relations particulières, marquées par une proximité et une profondeur historiques certaines. Cela témoigne de la place de choix qu'occupe le Maroc dans notre politique étrangère, parmi nos alliés, et plus encore parmi les pays qui sont non seulement des amis, mais des frères. Cette Grande Commission mixte vient, en quelque sorte, consacrer l'excellence de cette relation, tout en lui insufflant un nouvel élan. Comme vous l'avez d'ailleurs relevé, de nombreux accords ont été signés. Ils nous offrent des outils concrets pour relever, dans divers domaines, les nombreux défis auxquels nous sommes confrontés. l Pour conclure, si vous deviez résumer cette visite en une phrase forte, destinée à l'histoire des relations maroco-sénégalaises, quelle serait-elle ? – Face aux enjeux, aux défis, le Maroc et le Sénégal marcheront toujours main dans la main, contre vents et marées, en regardant l'avenir ensemble.