Pratique ancestrale structurante du monde rural, la transhumance pastorale connaît au Maroc une montée des tensions sous l'effet du changement climatique, de la pression foncière et d'une régulation inaboutie. Malgré l'adoption de la loi 113-13 en 2016, les conflits entre éleveurs et agriculteurs persistent. Promulguée en 2016, la loi 113-13 relative à la transhumance pastorale, à l'aménagement et à la gestion des espaces pastoraux et sylvopastoraux, visait à organiser le système pastoral, à prévenir la dégradation des ressources naturelles et à éviter les conflits sociaux. Elle stipule notamment la nécessité d'une autorisation préalable pour le déplacement des troupeaux et la création d'une commission nationale de gestion. Cependant, sa mise en œuvre rencontre de nombreuses difficultés. Les critiques soulignent un manque de moyens pour faire respecter les zones de pâturage et les périodes de transhumance, ainsi qu'une application inégale de la loi, selon une source proche du dossier. Bien que le texte législatif soit ambitieux, il n'a pas réussi à combler le vide laissé par l'affaiblissement des modes de gestion traditionnels, tels que l'« Agdal » ou la « Jmaa », qui régulaient autrefois les relations entre les communautés. Cette lacune a favorisé des interprétations et des pratiques qui exacerbent les tensions plutôt que de les résoudre, selon la même source. Lire aussi : Crues et inondations au Maroc ou quand l'urgence devient doctrine Les conflits se concentrent particulièrement dans des régions comme le Souss-Massa, notamment la province de Tiznit, où les affrontements entre villageois et éleveurs nomades sont devenus récurrents. Plusieurs facteurs alimentent ces tensions. Premièrement, les troupeaux, en particulier les dromadaires, causent des dommages importants aux cultures privées et aux arganeraies, qui constituent des sources de revenus vitales pour les populations sédentaires. Il est à noter qu'en 2017, la pression pastorale représentait un facteur de désertification estimé à 67 % dans la région Souss-Massa, menaçant notamment le vaste domaine forestier de l'arganier qui couvre plus de 830 000 hectares dans le sud-ouest marocain, selon le rapport de synthèse « Evaluation de la dégradation des terres dans la région Souss-Massa (Maroc) » de l'Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO) publié en 2019. Deuxièmement, il existe un chevauchement fréquent entre les terres collectives ou pastorales et les parcelles agricoles privées, rendant difficile la délimitation des droits d'usage. Enfin, l'épuisement des ressources dû au changement climatique entraîne une raréfaction de l'eau et des pâturages, intensifiant la compétition pour l'accès à ces biens essentiels. Il convient de distinguer les acteurs impliqués dans ces conflits. Les populations locales dénoncent moins les nomades traditionnels, dont les pratiques restent généralement alignées sur les usages coutumiers, que les « éleveurs entrepreneurs ». Ces derniers sont souvent de grands investisseurs, parfois des figures influentes possédant d'importants troupeaux, notamment de dromadaires, et pratiquant un pastoralisme intensif à vocation commerciale, selon la même source. Alors que les nomades traditionnels détenaient historiquement quelques centaines de têtes de bétail, ces nouveaux acteurs gèrent des cheptels de grande ampleur. Leur position sociale alimente un sentiment d'impunité perçu par les villageois, qui se disent dépossédés de leurs terres ancestrales et impuissants face aux dégradations. Selon les données du Haut-Commissariat au Plan, le nombre de nomades est passé de 68 540 en 2004 à 25 274 en 2014, soit une baisse de 63 % en une décennie. Cette diminution contraste avec l'augmentation des effectifs de troupeaux, portée par les investissements des « éleveurs entrepreneurs ».