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Le dernier des maquisards Mémoires d'outre-tombe
Publié dans MarocHebdo le 17 - 10 - 2003

Décès de Mohamed Fkih Basri, figure emblématique du mouvement national
Le dernier des maquisards
L'homme qui a bravé tous les risques de l'opposition radicale; celui qui a mis sa liberté en jeu et sa tête dans la balance venait d'être l'objet d'une attaque d'un autre type: l'infarctus du myocarde. Le stress d'une existence peu commune a fini par faire son effet.
Abdellatif Mansour
• Mohamed Fkih Basri, peu avant sa mort.
Mohamed Basri, plus connu sous le surnom de Fkih, est mort dans son lit, au Maroc, le 14 octobre 2003, vers 3 heures du matin, à l'âge de 76 ans. Une page de l'histoire contemporaine du Maroc, du Protectorat à l'indépendance, est tournée. Du moins pour la présence physique du Fkih. Quant à son influence sur une période de plus d'un demi-siècle qu'il aura marquée de bout en bout, on en parlera longtemps encore.
C'est à Chefchachaen que Mohamed Basri a rendu son dernier souffle. Il y était en convalescence chez ses beaux-parents, la famille El Haïk, connue pour son engagement dans la résistance anti-coloniale. Trois jours auparavant, Basri rentrait d'une longue hospitalisation en France. Malgré le poids des ans et une vie toute en rebondissements, entièrement dédiée à l'activisme politique, l'état de santé du Fkih ne présentait pas de signes vraiment inquiétants. Tout au plus s'il se plaignait d'essoufflement après un effort physique. C'est à la fin du mois d'août qu'il a eu une alerte sérieuse.
Batteries
Mohamed Basri aimait passer l'été à Paris. Il revenait ainsi sur les lieux de son exil interminable. Ses rencontres avec ses amis "parisiens", marocains, arabes ou français, lui étaient nécessaires. Il y trouvait matière à recharger ses batteries politiques, apparemment inépuisables. Sauf que cet été-là est bien plus chaud que d'habitude. La France subit une canicule comme elle n'en a jamais connu. Les morts parmi le troisième âge se comptent par centaines.
Une véritable hécatombe. Le jour où il devait avoir son attaque cardiaque, Fkih Basri avait rendez-vous avec un groupe d'amis pour discuter de la publication d'un livre à lui. Un complément de ses mémoires et une réflexion sur la vie politique marocaine des dernières années. Entre mordus de la politique dans son expression la plus passionnelle, le débat a dû être sérieusement animé. Au sortir de ce conclave de rompus à tous les méandres de la rhétorique, Fkih Basri sentit un malaise. Douleurs intenses à la poitrine et difficulté de respiration jusqu'à l'étouffement. Il est immédiatement transporté à l'hôpital Cochin où il est admis en soins intensifs.
L'homme qui a bravé tous les risques de l'opposition radicale; celui qui a mis sa liberté en jeu et sa tête dans la balance venait d'être l'objet d'une attaque d'un autre type: l'infarctus du myocarde. L'organe qui fait fonctionner la pompe cardiaque et qui nous relie à la vie, n'en pouvait plus. La pression psychologique et le stress d'une existence peu commune ont fini par faire leur effet.
Mohamed Basri est dans un état semi-comateux. Une intervention chirurgicale s'avère nécessaire. Il a fallu, par la suite, aux médecins réanimateurs le ramener à la surface, parmi les vivants. Cela a pris du temps et laissé des séquelles. Progressivement, ses réflexes physiologiques reprennent, mais pas son fonctionnement cérébral. Il a des défaillances de mémoire. L'homme étendu sur sa civière, le cœur accroché aux tuyaux d'oxygénation, en a vu d'autres.
Signification
Le Fkih des coups politiques les plus invraisemblables et les plus tordus ne rend pas l'âme aussi facilement. Il finit par récupérer l'essentiel de ses moyens au bout de longues séances de rééducation à l'hôpital Lariboisière, à Paris. Des séances en interne qui dureront plus d'un mois et qui lui pèsent. Durant tout le mois de septembre, il ne rêve que de sortir de l'hôpital pour rentrer au Maroc. En attendant, il s'informe, tous les jours, sur l'actualité du pays.
Ses frais d'hospitalisation ont été entièrement couverts par le Palais royal, sur directives de S.M Mohammed VI. Un geste, de par sa signification politique toute particulière, qui lui met du baume au cœur. C'est le cas de le dire. C'est aussi un formidable retour des choses, lorsqu'on connaît l'itinéraire politique de fkih Basri. C'est cela, aussi, la politique.
Après sa sortie de l'hôpital, Mohamed Basri n'avait qu'une envie, rentrer au pays. Ce qu'il fait, le vendredi 10 octobre 2003, après queqlues jours de surveillance médicale à Paris. Il choisit Chefchaouen pour sa remise en forme.
Obsèques
Un choix pas vraiment judicieux, vu l'effet d'altitude, même relatif. C'est là que Mohamed Basri rend l'âme, terrassé par une autre attaque cardiaque, fatale, cette fois-ci. Il a été inhumé le mercredi 15 octobre 2003, au cimetière Chouhada (des martyrs) en présence de sa famille, de ses compagnons politiques et de quasiment tous les chefs de partis. Abderrahmane Youssoufi est rentré précipitamment de Cannes.
Driss Basri, lui-même en soins prolongés en France, a fait le déplacement. Abdelhamid Mehri, ancien secrétaire général du FLN dont il a été membre fondateur, débarquant d'Alger, est venu directement de l'aéroport au cimetière. Abdelhadi Boutaleb, Mohamed Cherkaoui (beau-frère de feu Hassan II), entre autres figures marquantes du Maroc ancien et moins ancien, étaient de l'assistance. Les funérailles de Fkih Basri auront été à la mesure de l'emprunte historique du personnage.
Ainsi mourut, dans son pays et dans son lit, l'homme des trente années d'exil et des quatre condamnations à mort. Bref retour sur un parcours d'exception. Né en 1927 dans les environs de Demnate, province d'Azilal et capitale de la tribu des N'tifa, Mohamed Basri fréquentera l'école coranique de son petit village, Addouz, comme tous les gamins de sa génération. En fait, c'est tout son espace familial qui était empli de religiosité et de cet attachement sacralisant à la terre qui fut le premier levier de la résistance à la colonisation. Son père, profondément versé dans la charia, était une sorte de recours pour le règlement des conflits entre gens du village, dans la pure tradition berbère. À quelques encablures montagneuses de son village, les Français avaient installé un aérodrome militaire et un stand de tir et d'entraînement, pour les besoins de leur guerre coloniale contre la résistance des tribus du Moyen Atlas. Mohamed Basri vivra son enfance dans cette ambiance qui façonnera ses convictions et forgera son caractère.
Fkih fils de fkih, Mohamed Basri quittera son village natal pour poursuivre son enseignement fondamental à l'institut Moulay Youssef, à Marrakech. Il y fera ses premières classes de nationalisme. Nous sommes au début des années quarante, la capitale du Haouz est le fief du pacha Thami El Glaoui, chantre de la collaboration et coqueluche exotique des soirées mondaines des dignitaires du Protectorat. Basri s'y frottera, en compagnie de camarades d'études tels Abdellah Ibrahim et Abdeslam Jebli, lors de manifestations de jeunes étudiants contre le fait colonial. À tel point qu'on lui conseillera de quitter la ville. Mais, auparavant, il aura fait ses tout premiers séjours en prison, à deux reprises, à Marrakech. Comme il aura rencontré Houmane El Fatouaki, un des grands noms du mouvement national.
Charmeur
En gagnant Casablanca, à la fin des années quarante, la vie de Fkih Basri prend une tournure définitive. Il sera désormais le professionnel à plein temps, d'abord de la résistance à la colonisation, puis d'une opposition extrême, quasiment tout au long du règne de feu Hassan II. Pendant ces deux périodes, sur plus de cinquante ans, il donnera du fil à retordre et des insomnies tant à ses adversaires qu'à ses "amis" politiques. Il joue un rôle essentiel, particulièrement après la déposition de feu Mohammed V en 1953, dans l'organisation des premières cellules armées dans les villes et la création de l'Armée de libération nationale (ALN). Mais, avec son sens inné du commandement par le noyautage et des techniques de conduite des hommes dont il a le secret, fkih Basri, apparaît comme si toutes les composantes centrifuges d'un large mouvement de résistance populaire n'ont été possibles que grâce à lui et à lui seul.
La conjugaison d'un ego hypertrophié et d'une propension irrésistible à la chefferie. Le journaliste Mohamed Ben Yahia, qui l'a connu de près pour l'avoir suivi en exil de 1967 à 1973, a entendu Abderrahmane Youssufi dire du fkih qu'il était "sehhar", au sens de "charmeur", voir "ensorceleur". Ce qui n'est pas loin de la vérité, lorsqu'on connaît les impasses et les aventures meurtrières où ce meneur d'hommes a embarqué ses hommes.
Toujours est-il que dans les années cinquante, avant comme après l'indépendance, fkih Basri fera pousser des cheveux blancs, avant terme, à la "vieille" garde de l'Istiqlal. À la décharge d'un militant hors-normes, force est de reconnaître qu'il faisait prendre des risques aux autres, mais il en prenait, aussi, par lui-même. Il est arrêté en 1954 et écope de sa première condamnation à mort. Les autres peines capitales suivront. Après l'indépendance.
De la prison centrale de Kenitra, où il est incarcéré, sous le Protectorat, Fkih Basri parvient à s'évader. C'est la naissance de "la légende-Basri", roi du déguisement pour les besoins de la "subversion" clandestine et de l'évasion, où le fantasme des adeptes côtoie le vrai, dûment authentifié par lui, dans une série d'entretiens accordés à la presse.
La légende de Fkih Basri survivra à l'indépendance. Pour le meilleur et pour le pire, à l'actif comme au passif d'une personnalité complexe et qui colle, précisément, à sa légende. Le héros de la délivrance coloniale ne sera pas associé aux négociations de la Celle-Saint-Cloud et d'Aix-les-bains. Bien qu'il se montre réticent à l'égard de "ce compromis néo-colonial"; et bien qu'il n'ait pas vraiment une âme de négociateur, le Fkih en gardera un profond ressentiment qui rejaillira quelques années plus tard. Dans l'euphorie de la libération retrouvée, Mohamed Basri se calme un peu.
Juste un peu. Car l'irréductible Fkih pointe toujours sous la fausse accalmie de Mohamed Basri. Premier coup de canif, la dissolution de l'ALN et son intégration aux Forces armées royales.
Apparemment, le Fkih n'est pas contre. Mais on le soupçonne, tout de même, de n'être pas loin de Abbas Messaâdi, dit colonel Abbas, et de la révolte que celui-ci devait conduire dans le Rif, en 1958. En fait, le fkih, on le soupçonnera de tout et de rien. C'est qu'il aura été , lui-même, dépassé par sa légende. Boucoup se réclameront de lui, sans jamais l'avoir rencontré ou lui avoir parlé. Cela faisait même bien de se dire "basriste", à condition que ça soit sans coup férir.
Complot
Le premier passage de fkih Basri par les prisons du Maroc indépendant, il le doit à sa fonction de directeur d'Attahrir, en compagnie de son rédacteur en chef, Abderrahmane Youssoufi, en 1959. L'année où le fkih, avec Mehdi Ben Barka, Abderrahim Bouabid, Abdellah Ibrahim et Mahjoub Benseddik, sera la cheville ouvrière de la scission au sein de l'Istiqlal, et de la création de l'Union nationale des forces populaire (UNFP). Après le limogeage de Abdellah Ibrahim et de son gouvernement, en 1960, Mohamed Basri et quelques autres se sentent les mains libres de toute implication politique contractuelle. Commence alors une terrible lutte interne, dans le rangs de l'UNFP, entre les radicaux se revendiquant de la ligne Basri et qui veulent en découdre; et les modérés qui préfèrent la voie et les moyens de pression politiques, sous la direction de Abderrahim Bouabid. Jusqu'à la création de l'USFP, en 1975, c'est la tendance-Basri qui aura de la sympathie dans les têtes, par un romantisme révolutionnaire qui s'avérera contre-productif, sinon carrément nuisible. Ceux qui s'y engageront activement en paieront le prix. Les autres en seront quittes pour des dégâts collatéraux plus ou moins graves.
La deuxième condamnation à mort dont Fkih Basri fera l'objet après est aussi la première sous l'indépendance; elle sera prononcée lors du procès de 1963, officiellement pour "complot contre le régime et atteinte à la sûreté de l'Etat". La sentence ne sera pas exécutée à cause des émeutes sanglantes de Casablanca, le 23 mars 1965. Une date devenue, depuis, repère politique "du Maroc des années de plomb". Mieux, ceux qui devaient être suppliciés, après avoir subi toutes les formes de tortures, seront libérés.
Exil
Fkih Basri quitte le pays sans demander son reste. Un long chemin de trente ans d'exil, pendant lequel il ne va pas chômer. Bien au contraire ; il se radicalisera encore plus. Lors du procès de Marrakech de 1970, toujours sous l'accusation d'atteinte à la sûreté de l'Etat, son nom est cité par les prévenus. La peine capitale est requise, pour lui, par le ministère public.
Le verdict tarde à tomber, faute de décision politique. En attendant, il y restera suffisamment pour que les choses évoluent. Car entre temps, il y a eu deux putsch, coup sur coup, le 10 juillet 1971 à Skhirat , et le 16 août 1972, contre l'avion qui ramenait feu Hassan II de France.
Le procès de Marrakech de 1970 tombe dans une préemption rapide. Il y a même un début d'ouverture politique. Il était question, déjà, d'un gouvernement d'union nationale.
Qui ne se fera pas. L'embellie, telle une éclaircie fugitive, aura été de courte durée. Ce n'est qu'en 1979 que les délibérations du procès de Marrakech produiront une liste de onze amnistiés dont Abderrahmane Youssoufi, Mehdi Alaoui, Abdelfattah Sebata, Mohamed Ben Yahia, Mohamed Lakhssassi, Fkih Figuigui Laâouar, entre autres. Fkih Basri, lui, n'y est pas. Et pour cause, entre 1970 et 1979, le Fkih aura commis une entreprise de guérilla très hasardeuse, celle de Moulay Bouâzza, en mars 1973, conduite par Mohamed Benouna, mort dans l'accrochage avec les éléments des FAR, et dont le fils, Mehdi Bennouna, vient de lui consacrer un livre sous le titre "Héros sans gloire".
Après cette aventure, pour le moins sanglante, Fkih Basri sera condamné à mort pour la quatrième et dernière fois. Par contumace.
Plus que jamais, son exil se durcit. Il séjourne à Alger qu'il ne quittera qu'avec l'éclatement du conflit du Sahara marocain, à partir de 1975. Mais ses navettes se multiplient entre Tripoli, Baghdad, Damas et le Caire où il a un pied à terre comme résidence permanente de sa femme, Souad Serghini, et ses trois filles, toutes mariées à des Palestiniens. C'est la période de tous les doutes et de toutes les suspicions autour d'un nationaliste avéré qui se serait pris dans les mailles d'un panarabisme aussi nébuleux que pas toujours conforme à nos intérêts nationaux.
Le port d'attache de Fkih Basri devient définitivement Paris où l'exil reste supportable tant qu'il a la compagnie d'une flopée d'expatriés politiques marocains, soit forcés, soit volontaires, dont Abderrahmane Youssoufi.
Retour
En 1987, feu Hassan II dépêche auprès de lui, un homonyme, Driss Basri, ministre d'Etat à l'Intérieur, pour le convaincre de rentrer au pays. En vain. En 1989, lors d'un discours public, le Roi défunt évoque Mohamed Basri en termes élogieux. Ce qui équivaut à une amnistie de fait. Le Fkih s'en tient, cependant, à une position invariable: il fait savoir que la décision du Souverain devrait englober l'ensemble des exilés, pour que lui, Basri, soit le dernier à regagner le pays. Ce fut fait, dans le cadre de l'amnistie générale décrétée par feu Hassan II en 1994. Moins d'un an après, le 10 juin 1995, l'un des plus vieux exilés du monde, rentre au bercail. Trois générations de militants ittihadis lui réservent un accueil triomphal à l'aéroport Mohammed V de Casablanca.
L'une des pages les moins reluisantes du pays, celle de l'exil et de la détention politiques, est tournée. Ce n'est pas pour autant que le vieil opposant prendra sa retraite politique. Il poursuivra son activisme autrement. Jusqu'à sa mort, dans son lit et dans son pays.
Mémoires d'outre-tombe
Lorsqu'il ne rendait pas visite à Fkih Basri hospitalisé, Abderrahmane Youssoufi téléphonait presque quotidiennement. Les deux hommes se connaissent depuis toujours; depuis qu'ils sont tombés tout jeunes dans la politique. Leurs relations seront forcément émaillées par les vicissitudes de leur engagement permanent. Du temps où la politique était un engagement à risque.
Tant qu'ils étaient dans l'opposition, avec de fortes différences au niveau des moyens à utiliser pour s'opposer, ils étaient globalement dans le même camp. Quoique, à la création de l'USFP, en 1975, Mohamed Basri s'est démarqué. Le nouveau parti insufflé par Abderrahim Bouabid, lui paraissait porter, à terme, un gage de participation au pouvoir. Le flair d'un homme qui sait lire les projets politiques au moment même où ils s'élaborent. Déjà au sein de l'UNFP, le Fkih faisait un peu bande à part, avec ses adeptes.
Il n'avait donc aucune difficulté à récidiver. En créant un groupuscule et un bulletin sous le nom de "Al Ikhtiar attaouri" (option révolutionnaire), le Fkih donnait l'impression de reprendre les choses à leur début; au moment où Mehdi Ben Barka lançait son pavé révolutionnaire dans une marre politique en crise, juste avant sont enlèvement.
L'autre grande séparation avec Youssoufi se fera après la nomination de celui-ci comme Premier ministre, en 1998. L'alternance conduite par l'USFP, un parti où le Fkih n'y est pas, celui-ci n'en voulait pas. Ce qui ne l'empêchera pas de proposer des ministres.
Mystère
C'est toute l'ambiguité de Fkih Basri. Par ailleurs, il continue à décrier, en sourdine ou ouvertement, l'expérience de l'association de l'ancienne opposition à la gestion des affaires du pays.
Le Fkih, comme rattrapé par ses démons indomptables, pousse le bouchon trop loin, en organisant une fuite, en 2001, d'une lettre qu'il avait adressée à Abderrahmane Youssoufi en 1975. Cette missive sortie des tiroirs vingt ans après, donc complètement hors contexte, se veut une bombe à retardement. Le Premier ministre en poste est accusé d'avoir trempé dans la tentative de coup d'Etat du 16 août 1972. C'est la rupture entre le Fkih et Youssoufi, la démarche étant considérée par ce dernier comme un poignard dans le dos.
Certains soutiennent que le Fkih, lui-même, n'était pas partie prenante dans la conjuration de 1972; mais pas faute d'avoir essayé, précisent-ils. Ce sont les militaires putschistes qui auraient décliné l'offre. Avec le recul, et aussi paradoxal que cela puisse paraître, il semble que pas mal de membres de la classe politique étaient au parfum de ce projet de putsch. Sauf les tous premiers concernés.
Finalement, tant en ce qui concerne les relations entre Abderrahmane Youssoufi et Fkih Basri que pour la réalité des faits qu'ils ont vécus ensemble, on est réduit à des bribes de vérité et de longs silences. Les deux hommes font partie, avec quelques autres de leur génération, de l'univers politique du silence et du mystère. Malgré quelques écrits épars, et sans mauvais présage pour les vivants, ils finissent par emporter leurs secrets dans leurs tombes.