Depuis l'inauguration du nouveau cimetière et du carré militaire d'Alnif-Bougafer, le 12 février dans la région de Drâa-Tafilalet, la cérémonie officielle a été le sujet de critiques en ligne. Pour des chercheurs et des acteurs associatifs locaux, il s'agit de pousser à des actions à même de préserver ce qui reste d'un haut fait de résistance marocaine survenu en 1933, au-delà de l'hommage. DR ‹ › En présence de représentants des autorités marocaines, du service consulaire français au Maroc et des autorités françaises, la cérémonie officielle de l'inauguration du nouveau cimetière et du carré militaire d'Alnif-Bougafer, le 12 février, a créé le débat. Sur Internet, des utilisateurs ont porté leurs critiques sur la partie française, en fustigeant l'initiative. Tenue en période de commémoration de cette bataille survenue en 1933 dans le dernier bastion investi par le Protectorat, l'ouverture s'est voulue comme un hommage aux goumiers marocains et une démarche pour préserver la mémoire historique commune. Au niveau local, l'Association Bougafer pour le développement a longtemps milité pour réhabiliter tous les lieux de mémoire. Ancien président de l'ONG, dont il est actuellement membre, Youssef Benaamar déclare à Yabiladi que la cérémonie d'hommage a été marquée notamment par la participation du président actuel de la structure, à qui l'invitation a été adressée. «Nous ne sommes pas responsables du déroulé d'un événement que nous n'avons pas organisé, mais nous avons été conviés à nous y exprimer, vu nos précédentes démarches et tentatives de réhabilitation dans notre région», nous a-t-il déclaré. «Pendant 42 jours lors de la Bataille de Bougafer, près de 12 000 personnes des Aït Atta, menés par Assou Oubaslam, ont résisté à 80 000 soldats français et à l'aviation, avant la 'trêve' du 25 mars de cette année-là. C'est pour dire qu'il faut aborder la question de ce cimetière dans toutes ses dimensions», nous a déclaré l'associatif. «En tant qu'ONG créée en 1992, nous célébrons d'ailleurs la bataille depuis 30 ans, dans le but de réhabiliter tout ce qui se rapporte à cette période», dit-il. «Nous organisons des rencontres sur plusieurs jours, ainsi que des interventions dans les établissements scolaires. Nous invitons des écrivains, chercheurs et militants, chaque février-mars de l'année. Dans la même logique, nous avons milité pour revaloriser les lieux, avec la contribution de la population locale, de manière à montrer comment nos aïeux se sont mobilisés contre les soldats français du Protectorat.» Younes Benaamar Un projet en réflexion depuis 2012 A ce titre, l'intérêt de l'association Bougafer a été porté sur le cimetière depuis 2012. «Cet espace est longtemps resté une décharge publique, depuis qu'il a été laissé à l'abandon au début des années 1980», nous dit Youssef Benaamar. Outre les 15 goums inhumés, cet espace compte 63 tombes de riverains et arrivants dans la région. En 2013, La Koumia, ONG qui œuvre pour faire connaître le passé des goumiers marocains depuis les années 1980, participe à une conférence dans la région, ce qui a ouvert la porte à une coopération. «L'idée a été de revaloriser le lieu pour la dignité des vivants avant les morts, afin de lutter contre la disparition des traces témoins de ce passé, abstraction faite de qui est inhumé sur place», affirme Youssef Benaamar à Yabiladi. Dans la même période, la commune a procédé à une reconstruction de la muraille, tandis que La Koumia a proposé une contribution à hauteur de près de 30 000 DH pour une future restauration. «L'enveloppe globale a été estimée à 90 000 DH et nous n'avons pas pu nous y engager, en tant que partenaire local, pour des raisons financières. La Koumia a donc cherché d'autres bailleurs de fond et parmi eux, le ministère des Armées en France a donné suite à la requête. Depuis, le projet a été porté par l'ambassade de France, en coordination avec les autorités marocaines», explique encore Youssef Benaamar. Celui-ci souligne que son association s'attèle à restaurer d'autres cimetières, parallèlement à plusieurs projets de développement. «Nous nous soucions que toute trace de la bataille soit conservée, mais cela ne revient pas à une adhésion au passé colonial. C'est au même titre que la réparation collective opérée dans le cadre du processus de justice transitionnelle que nous avons connu au Maroc : restaurer un ancien lieu de détention politique ne revient pas à cautionner ces exactions, mais plutôt à œuvrer pour que ce qui s'est passé ne soit pas oublié et ne se reproduise pas.» Youssef Benaamar L'associatif précise par ailleurs que «les soldats français ont honoré leurs morts en les emmenant avec eux en France, à la fin de la Bataille de Bougafer, mais les goums ont été laissé pour morts ici : la restauration n'est donc pas en honneur du Protectorat, mais plutôt une reconnaissance de l'importance de préserver l'héritage matériel local témoin de ces faits». Selon Youssef Benaamar, «cela n'empêche pas de continuer à demander à ce que le narratif marocain soit réhabilité et enrichi, ce que nous n'avons pas vu les militants autoproclamés faire en ligne». «Certains se sont même substitués aux militants de terrain et de tous les jours, pour critiquer l'initiative et parler au nom des Aït Atta, alors qu'il n'ont jamais réclamé de réparation à la France avant», dit-il. L'importance d'enrichir le narratif marocain Contacté également par Yabiladi pour commenter ce débat, Mohamed El Mesnaoui, chercheur en histoire et docteur spécialiste dans l'histoire de la région, estime que «c'est une occasion pour questionner les moyens d'enrichir notre narratif marocain à nous et réhabiliter nos combattants tombés à Bougafer, dans leur lutte acharnée contre la colonisation française». Pour Mohamed El Mesnaoui, «la Bataille de Bougafer dit beaucoup sur les soulèvements populaires armés qui sont restés peu documentés par l'Histoire officielle». Selon lui, «ce vide constitue encore un défi pour nous, qui souhaitons pousser la réflexion sur la réhabilitation de la mémoire collective élargie aux combattant qui ne sont pas reconnus comme membres de l'Armée de libération ou comme résistants après 1953». Le spécialiste estime en effet que «beaucoup sont morts pour le Maroc dans les années 1920 à 1940 et peu d'éléments renseignent encore là-dessus, ce qui appelle le Haut-Commissariat aux anciens résistants et anciens membres de l'Armée de libération (HCARAMAL) à mener un travail nécessaire pour retracer nos martyrs». Pour Mohamed El Mesanoui, «ces traces disparaissent et à ce stade, même un cimetière symbolique en hommage aux combattants morts à Bougafer serait une première démarche très appréciée, dans la logique de la réparation collective». Autant le chercheur estime que «le désarroi ou les réserves exprimées quant au choix de la date de la cérémonie officielle d'ouverture peut être compréhensible, autant on ne peut pas empêcher des organisateurs de tenir leur initiative». Pour Mohamed El Mesnaoui, «cela rappelle plutôt au Maroc l'impératif de soutenir le travail de fond sur les combattants marocains morts dans cette bataille et dans plusieurs dont le statu n'est pas défini au regard des archives officielles, afin de rétablir des faits historiques oubliés».