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Petites filles au service de ménages riches
Publié dans Agadirnet le 10 - 07 - 2007

De petites mains toutes rouges et abîmées à force de travailler de longues heures, le crâne rasé, des fillettes mal nourries et mal logées, battues, ligotées et même brûlées sont autant de traces de violences exercées sur les enfants domestiques au Maroc, et dénoncées à IPS par Habiba Hamrouch, une ancienne domestique.
"J'en ai vu de toutes les couleurs depuis que j'étais placée en 1990 dans une famille comme bonne (domestique)", se rappelle Habiba. "C'est un très mauvais souvenir et j'ai détesté mon père pour ce qu'il a fait de moi, une pauvre petite bonne qui n'a droit à rien; j'avais juste huit ans quand j'ai commencé à travailler".
Selon Habiba, le sort de ses deux soeurs n'était pas meilleur car elles étaient également placées comme domestiques. "Ma mère, une femme soumise (à son mari), ne pouvait rien faire, sauf pleurer en silence car on était vraiment dans le besoin...", ajoute-t-elle, aujourd'hui âgée de 22 ans et mariée.
Pour des groupes de la société civile, ceci est un drame humanitaire à une époque ou on parle beaucoup des droits de l'enfant et de la lutte contre la maltraitance des mineurs.
"C'est scandaleux de voir de petites filles en âge de scolarisation placées comme domestiques; leur place est sur les bancs de l'école avec un livre entre les mains et pas une serpillière ou un balai beaucoup plus grand que leur taille", déclare Fouzia Tawil, une activiste de l'Association de défense des droits de la femme et de l'enfant, basée à Casablanca, la capitale économique marocaine. "Des petites filles malades et chétives sont toutes à la merci de leurs bourreaux, entre la vaisselle, le ménage et la garde d'enfants; leur enfance est volée", dit-elle, indignée, à IPS.
La contre-partie du soi-disant travail de ces fillettes, est une misère payée à leurs parents. "Je n'ai jamais vu le petit rond tout le temps que j'ai travaillé jusqu'à l'âge de 17 ans", affirme Habiba qui a quitté ses employeurs pour se marier et vivre enfin une vie comme elle en rêvait.
Aujourd'hui, Habiba a deux enfants, une fille de dix ans qui va à l'école et un garçonnet de deux ans. "Ma petite Sanaa est ma revanche, je ferai tout pour qu'elle fasse des études; moi-même, je suis des cours d'alphabétisation pour pouvoir assurer un suivi à mes enfants", confie Habiba à IPS, heureuse des résultats scolaires de sa fille qui passe en classe supérieure avec une bonne moyenne.
Elles étaient 22.000 fillettes âgées de moins de 18 ans, qui travaillaient comme domestiques dans les grandes villes marocaines comme Casablanca et Rabat, la capitale, au début des années 2000. Environ 59 pour cent d'entre elles avaient moins de 15 ans, toutes issues des milieux pauvres et analphabètes, selon un sondage réalisé en 2001 par le Haut commissariat au plan, un organisme officiel du Maroc, avec l'appui du Fonds des Nations Unies pour l'enfance. Ce sont les statistiques les plus récentes sur ce sujet encore tabou dans ce pays d'Afrique du nord.
L'organisation de défense des droits de l'Homme, 'Human Rights Watch' (HRW), basée à New York, a dénoncé en 2005 le calvaire de ces petites filles en situation indésirable au Maroc. Selon HRW, elles travaillent jusqu'à 126 heures par semaine et subissent des violences physiques et sexuelles de la part de leurs employeurs.
Onze pour cent des enfants au Maroc, âgés de six à 15 ans, travaillent, ce qui représente l'un des taux les plus élevés au Moyen Orient et en Afrique du nord, a affirmé Clarissa Bencomo, chercheuse chargée à HRW des droits de l'enfant dans cette région et auteur d'un rapport de 2005, intitulé 'A la maison : Hors la loi'.
Généralement et par pudeur, les fillettes n'osent pas aborder le harcèlement sexuel dont elles sont souvent victimes, un problème qui reste tabou, mais, Hafida Hosman* a bien voulu en parler. Agée aujourd'hui de 18 ans, elle raconte à IPS, avec une haine affichée, son expérience chez ses ex-employeurs. "J'avais 14 ans quand ma mère m'a donnée à une famille riche de Rabat; leur fils, un adolescent de 16 ou 17 ans, usait de tous ses moyens pour abuser de moi en l'absence de ses parents sans que je puisse me plaindre".
Hafida ajoute comme pour se libérer d'un lourd fardeau. "Même son cousin, un sale morveux, ose me pincer les fesses à chaque fois qu'il débarque à la maison. Ils étaient tellement gâtés que personne ne me croira; et puis, ils sont les seigneurs et se permettent tout". Elle dit à IPS qu'elle a pu se sauver avec l'aide d'une voisine.
Le Code du travail, qui interdit l'emploi des enfants de moins de 15 ans, n'a pas suffi pour mettre fin à cette pratique car les "samsarates" (les femmes intermédiaires qui recrutent les petites filles et les placent dans des familles) continuent leur travail. Ces femmes gagnent 30 dollars par enfant placé, mais aux filles issues des familles rurales pauvres et nombreuses, elles proposent un petit salaire et des conditions de vie qui sont quand même beaucoup meilleures que ce qu'elles ont dans leurs maisons.
Fatima Zénoul*, une "samsarate" bien connue au quartier Takaddoum, une banlieue de Rabat, défend son travail comme elle le qualifie. "Ma tâche se termine au moment où je place la bonne chez ses employeurs; ce qui se passe après ne me regarde pas, mais elle est libre de les quitter si cela ne répond pas à ses attentes, et je pourrais alors lui chercher une autre famille et ça me fera une paie de plus", déclare-t-elle avec arrogance.
Sur les malheurs et violences que ces filles subissent, Fatima répond sans aucun remords : "Si leurs parents ne se soucient pas de leur sort, pourquoi je le ferai? Je ne suis pas responsable de ce qui leur arrive, c'est un service rémunéré que je rends et c'est mon gagne-pain".
Pour lutter contre ce phénomène, la princesse Lalla Meriem, la soeur aînée du roi Mohamed VI et présidente de l'Observatoire national des enfants, a associé, depuis 2005, ses efforts à ceux des associations en vue de mener une action contre la maltraitance des enfants, y compris les petites bonnes. Le Maroc a ainsi mis au point une stratégie pour promouvoir les droits des enfants, et la création d'un parlement des enfants s'inscrit aussi dans ce contexte.
Par exemple, dans une déclaration au 3ème Congrès régional de lutte contre la violence à l'encontre des enfants, tenu au Caire, fin-juin, la princesse a annoncé la création d'un centre de référence pour l'écoute et la prise en charge des enfants victimes de violences en vue de leur assurer une défense juridique et une assistance psychologique nécessaires.
En outre, une campagne de sensibilisation à l'alphabétisation des petites bonnes et à la non-violence a été lancée fin-juin sur les deux télévisions publiques marocaines.
* (Les noms des personnes concernées ont été protégés pour leur sécurité).


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