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Entretien
Brahim Chkiri, un champion du box office
Publié dans Albayane le 24 - 03 - 2013

Route pour Kaboul de Brahim Chkiri a été classé en tête du box office marocain pour l'année 2012 (bilan officiel du Centre du Cinéma marocain). Mais son succès continue, le film est encore à l'affiche au complexe multisalles de Casablanca. Pour son réalisateur, Brahim Chkiri, ce coup d'essai, son premier long métrage pour le cinéma, est un véritable coup de maître. Entretien.
Al Bayane : Route to Kabul est en passe de devenir l'un des plus grands succès de la décennie. Le film réhabilite le cinéma dit populaire. En réalisant ce film, peut-on dire que tu rends hommage à un cinéma que tu aimes ? Quels sont tes souvenirs de cinéma, les films qui t'ont marqués?
Brahim Chkiri : Oui évidement que c'est le cinéma que j'aime. Un cinéma de pur "Entertainment", où les émotions sont simples et vrais, le but en faisant ce film était de savoir si nous étions capables avec notre culture marocaine de fabriquer ce type de films, à savoir de l'action, de l'humour et de l'émotion. Je pense que le public ne s'y est pas trompé et il en redemande. C'est évidement aussi un hommage appuyé au cinéma de mon enfance avec des héros de situation, des dénouements et surtout du dépaysement... Quelqu'un m'a dit "on dirait les films de Disney" (les moyen financier en moins, mais bon on se débrouille).
En termes de références, il y en a des tas ; ça va de Sergio Leone, en passant par John Woo ou bien les films bollywoodiens.
Quel a été ton parcours en matière de formation et d'expériences cinématographiques ?
Je suis sociologue de formation. Mon premier court date de 1986 alors que je n'avais que 17 ans. Je me suis inscrit à l'INSAS (école de cinéma à Bruxelles reconnue au niveau international). Une approche du cinéma "auteurisante" m'en a éloigné. Je me suis retrouvé dans le circuit du cinéma bis, de la débrouille et de fil en aiguille, après de nombreuses années de galère, je suis ici.
En rentrant au Maroc, tu es passé par l'expérience de la « Film Industry » (1) pour laquelle tu as réalisé de nombreux téléfilms ? Que peux-tu nous dire sur cette expérience notamment en termes de dispositifs d'écriture, de tournage ?
C'est pour moi une extraordinaire expérience tant sur le plan humain que technique. Nous étions dans une sorte de bouillonnement artistique sans précédent au Maroc. Nous faisons ce que nous aimions faire et je le dis toujours "C'est en forgeant qu'on devient forgeron". Je regrette que cette initiative ait pris fin de manière abrupte, sans que personne n'ait analysé ses points forts et ses points faibles. Une expérience qui a quand même permis à beaucoup de réalisateurs de faire leurs premières armes.
En terme de mise en œuvre, nous avons pu mettre en place des tas de mécanismes (de fabrication de films) qui pourraient profiter à tous les secteurs, c'est bien dommage.
Tu as commencé par une comédie,le téléfilm «Wach» qui a fait bonne impression notamment dans sa version amazighe ?
Oui, tout a fait. Je pense que c'est un film qui gagnerait à être connu car nous y avons mis tout notre cœur et un certain savoir faire technique. Outre cela, le propos est très intéressant, une description pointue des aléas de l'administration marocaine dans ce qu'elle a de plus difficile : ses relations avec la population. C'est une fable sociale où le héros est pris dans un engrenage Kafkaïen que seule l'administration marocaine est capable de créer avec évidement de l'humour et de l'humanisme. Faire un remake de ce film pour mieux le faire découvrir à tous les marocains pourrait être un des mes vœux pour les années à venir.
Les films suivants abordent des thèmes historiques ou des formes d'épopée avec notamment «Vengeance» qui rejoint certains films asiatiques en particulier chinois dans sa structure dramatique...
Dans le cas de « Vengeance », c'est un hommage appuyé au cinéma qui m'a le plus influencé dans ma jeunesse et qui a aussi forgé mon esthétique visuelle, en effet c'est un quasi Wuxiapian (ndlr : film de sabre chinois) marocain. Je pense que nous possédons dans notre culture et notre patrimoine assez d'éléments pour que nous puissions fonder une mythologie digne de ce qui se fait ailleurs, en privilégiant notre point de vue sur le monde.
J'aime les films d'époque ou de costume car pour moi ils constituent un dépaysement total que d'être plongé dans un monde qui a disparu depuis longtemps.
Comment est née l'idée du film Road to Kabul ?
C'est une idée de feu mon oncle Lahcen Chkiri, comédien du sud, il a écrit un bon nombre de scenarii (pour les films amazighs) dont le point commun est l'humour, il avait un sens aigu de l'humain dans ce qui l'a de plus vil et de plus pathétique. Un jour que nous étions en train de tourner un film, il me dit : « imagine "un marocain normal qui veut brûler en Europe et rencontre George Bush en Afghanistan" ». Il avait un sens hors pair d'humour et une vision incroyablement drôle sur le monde. C'est d'ailleurs le film qu'il aurait fait s'il avait les moyens. Son esprit parcourt le film du début à la fin.
Peut-on dire que le film constitue une proposition au sens fort du mot: dans son écriture mais aussi dans son mode de production ? Le film a été produit en dehors des circuits classiques?
Oui c'est une pure coïncidence, une rencontre fortuite entre un producteur qui avait besoin de produire quelque chose et moi dans un moment où j'avais envie de faire ce type de projets. C'est l'énergie qui émane de cette histoire qui nous a menée à bon port, ça s'est fait naturellement, sans calcul.
Tu ne crois pas trop à la distinction film pour la télévision / film pour le cinéma : penses-tu que le numérique a aboli cette frontière ?
En effet pour mois il n'y a que très peu de différences. La différence essentielle réside dans les thèmes abordés ou le "point de vue" du réalisateur, car en effet la télé s'invite chez le spectateur dans son "chez lui", au sein de son intimité ainsi il ne faut pas agir en "mal élevé" et le mettre mal à l'aise, tandis que dans une salle de cinéma le spectateur est invité chez le réalisateur, dans son univers, dans son monde, il se doit de l'accepter dans un premier temps ensuite d'être d'accord ou pas par rapport à ce qu'on lui propose. Par exemple la même histoire traitée à la télé et au cinéma ne sera pas réalisée de la même manière. Avec le cinéma, il faut être prêt à ouvrir des brèches idéologiques, et à la remise en cause des certitudes... Pour moi l'essentiel n'est pas dans l'utilisation du numérique ou pas, ça réside avant tout au niveau du "point de vue". Les techniques cinématographiques évoluent d'année en année, peut être que dans quelque temps une nostalgie nous ramènera vers la pellicule. D'ailleurs on observe le même phénomène dans le monde de la musique où certains préfèrent écouter de bons vieux 33 tours vinyles au lieu des CD numériques sans âmes.
Tes films sont marqués par un grand travail avec les comédiens ; comment tu as mené cet aspect pour Road to Kabul ?
Je suis très heureux d'avoir travaillé avec ces acteurs là, en effet ils ont très vite adhéré au sujet et ont été emballés dès la lecture du scénario. Ils m'ont surtout fournis tout un panel de jeu et de nuances. Ce fut un vrai plaisir. Je dis souvent qu'au Maroc nous avons un énorme réservoir d'acteurs et actrices bourrés de talent, c'est à nous réalisateurs de leur proposer des films de qualité pouvant mettre en valeur leurs talents. Dans le cas de Road to Kabul, outre le travail d'acting, il y avait un très gros travail physique et d'endurance vu les conditions de tournage très difficiles (55°C à l'ombre dans la région de Tata), et ils s'en sont sorti haut la main.
Penses-tu continuer sur cette voie ou tu as des projets d'une autre nature ?
En tant que réalisateur, je suis essentiellement guidé par l'envie et le plaisir. Je suis à l'écoute, comme le dit Jean-Claude Van Damme "Je suis Aware", c'est-à-dire avoir l'intention de savoir... Je ne sais pas de quoi demain sera fait, mais j'espère avoir longtemps l'occasion de faire des films qui me ressemblent c'est-à-dire pleins de joie et de bonheur à partager.
(1) Film industry : programme de production de films monté par Nabil Ayouch pour livrer à la chaîne publique une trentaine de films et ayant fonctionné sur le modèle de « fabrique » avec des ateliers d'écriture et des équipes tournantes de tournage.


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