Alors que le Maroc cherche à renforcer la compétitivité de son tissu entrepreneurial, la Charte de l'investissement entièrement dédiée aux TPME marque une évolution majeure dans la politique économique nationale. Cette nouveauté a été au cœur des débats d'une conférence du cycle Le Cercle des Eco, organisée par Horizon Press en partenariat avec Attijariwafa bank et le Centre régional d'investissement Rabat-Salé-Kénitra. Animée par Hicham Bennani, Directeur Général Délégué de Horizon Press, la rencontre a réuni trois spécialistes au cœur de cet écosystème : Hind Driouech, Directrice Exécutive du Marché entreprises à Attijariwafa bank, Meriem Zairi, présidente de la Commission entrepreneuriat et TPME à la CGEM, et Mohcine Benjelloun, Directeur du CRI Rabat-Salé-Kénitra. Lecture croisée des objectifs, promesses et défis d'un dispositif inédit et qui fera immanquablement date. Le Maroc franchit une étape décisive en activant pour la première fois une Charte de l'investissement exclusivement dédiée aux TPME. Cette initiative marque une rupture profonde dans la manière d'appréhender le développement économique, en érigeant la TPME en véritable priorité structurante et non plus en acteur périphérique de la politique d'investissement. Elle vise à corriger des déséquilibres anciens, à dynamiser un tissu productif sous-capitalisé et à moderniser les chaînes de valeur qui structurent l'économie. Une conférence du cycle Le Cercle des Eco, organisée par Horizon Press en partenariat avec Attijariwafa bank et le Centre régional d'investissement Rabat-Salé-Kénitra, a permis d'en cerner tous les détails. Animée par Hicham Bennani, Directeur Général Délégué de Horizon Press, elle a réuni trois spécialistes engagés dans la refonte de l'écosystème entrepreneurial : Hind Driouech, Directrice Exécutive du Marché Entreprises à Attijariwafa bank, Meriem Zairi, présidente de la Commission entrepreneuriat et TPME à la CGEM, et Mohcine Benjelloun, Directeur du CRI Rabat-Salé-Kénitra. Un dispositif inédit pour un segment axial Pour Hind Driouech, l'existence même de cette charte ne procède pas d'un choix idéologique mais d'une évidence économique. Elle rappelle que les TPME constituent 93% du tissu entrepreneurial du pays et plus des trois quarts des emplois formels. Elle estime donc qu'une charte spécifiquement pensée pour elles relève de l'impératif stratégique, tant leur poids est déterminant dans la cohésion économique et sociale du pays. Ce constat est largement partagé par la CGEM. Meriem Zairi qualifie le dispositif d'ambitieux, soulignant qu'il opère un changement de paradigme, car il intègre pour la première fois les TPME dans la planification globale de l'investissement national. Selon elle, cette nouvelle approche place l'entreprise de petite taille au centre de la stratégie de création de valeur et de croissance, rompant avec une tradition où les dispositifs publics ciblaient principalement les grands projets et les industries capitalistiques. Mohcine Benjelloun insiste pour sa part sur la dimension complémentaire de la charte, rappelant que la Charte de l'investissement de 2023 s'adressait principalement aux projets de grande envergure, laissant en dehors de son périmètre les investissements inférieurs à 50 millions de dirhams, pourtant constitutifs du cœur du tissu économique national. Il souligne que la nouvelle charte vient combler ce vide et offrir un cadre unifié capable d'intégrer pleinement les petites structures dans la dynamique d'investissement. Accessibilité, équité, territorialité La charte introduit plusieurs transformations majeures susceptibles de remodeler en profondeur l'environnement de l'investissement entrepreneurial. La première rupture concerne la simplification administrative. Le processus devient digitalisé, standardisé et considérablement allégé. Meriem Zairi explique que «les critères ont été assouplis afin de tenir compte d'un public moins familier des procédures complexes». L'accessibilité devient ainsi un élément central du dispositif. Le CRI se transforme en guichet unique, assumant pleinement un rôle d'interface entre l'administration et l'entreprise. La seconde rupture réside dans l'orientation territoriale explicite de la charte. Mohcine Benjelloun rappelle que «la réduction des disparités régionales est une priorité nationale, régulièrement rappelée par le Souverain. La charte consacre cette orientation en introduisant une différenciation des incitations selon les provinces et les dynamiques locales de développement». La troisième innovation est d'ordre financier. Les primes proposées aux TPME peuvent atteindre un niveau inédit de 30% du montant de l'investissement. Hind Driouech évoque «une mesure sans précédent, véritable signal adressé aux entrepreneurs, puisqu'il s'agit de subventions et non de crédits». Cette injection directe dans les fonds propres améliore la solvabilité des entreprises et leur capacité à investir, ouvrant la voie à une accélération de la modernisation du tissu productif. Plus globalement, la charte s'inscrit dans une logique inclusive, visant à créer un continuum entre TPE, PME et grandes entreprises. La CGEM estime que cette dynamique peut générer un cercle vertueux, les PME devenant elles-mêmes des clients naturels des TPE, ce qui renforce l'intégration des chaînes de valeur locales. Une mise en œuvre exigeante L'ambition de la charte est double: stimuler massivement la création d'emplois et renforcer la compétitivité nationale. Le dispositif impose un ratio strict de création d'emplois stables, fixant l'obligation d'un emploi et demi par million de dirhams investi, avec une adaptation pour les secteurs touristiques. Cette condition marque un engagement clair en faveur de l'emploi direct (voir encadré). Le ciblage sectoriel constitue un autre vecteur de transformation. Avec 47 secteurs éligibles dans la seule région Rabat-Salé-Kénitra, la charte favorise une diversification économique allant de l'aquaculture à l'automobile, en passant par l'artisanat et les technologies de l'information. Mohcine Benjelloun cite l'exemple de jeunes cadres issus d'une multinationale qui, forts de leur expertise, ont choisi de se lancer dans la sous-traitance automobile, illustrant la capacité du dispositif à stimuler une montée en qualité et en autonomie de la production locale. Malgré l'enthousiasme général, les intervenants appellent à une vigilance accrue dans la mise en œuvre. Meriem Zairi insiste sur l'importance de garantir l'équité et la lisibilité du traitement des dossiers. Elle met en garde contre le risque d'une déception généralisée si les principes de simplification administrative ne sont pas respectés, rappelant que 93% du tissu entrepreneurial est concerné. L'accompagnement constitue un autre point critique. Les TPME ont besoin d'un soutien méthodologique pour structurer leurs projets, préparer leurs dossiers et fournir les documents nécessaires. Mohcine Benjelloun confirme que les CRI renforcent leurs dispositifs d'accompagnement à travers des caravanes régionales, des ateliers et un travail de proximité, soutenus par une digitalisation accrue des services. La charte de l'investissement dédiée aux TPME représente un changement historique, porteur d'une opportunité rare pour transformer la base entrepreneuriale du pays. Sa réussite repose toutefois sur une mobilisation coordonnée entre l'Etat, les CRI, les banques, les organisations professionnelles et les acteurs économiques. Elle nécessite également un engagement des médias pour assurer la pédagogie et la diffusion de l'information. Hind Driouech Directrice exécutive du Marché entreprises à Attijariwafa bank «Une charte dédiée aux TPME n'est pas une option mais un impératif stratégique pour soutenir la croissance. Cette charte peut enfin corriger le sous-financement structurel dont souffrent les petites entreprises. La simplification administrative et l'accessibilité digitale vont jouer un rôle déterminant dans la réussite du dispositif.» Meriem Zairi Présidente de la Commission entrepreneuriat et TPME à la CGEM «Nous assistons à un véritable changement de paradigme : pour la première fois, la TPME est pleinement intégrée dans la stratégie d'investissement nationale. L'opérationnalisation sera décisive : il faut de l'équité, de la clarté et une simplification réelle, faute de quoi on risque de décevoir 93% du tissu économique.» Mohcine Benjelloun Directeur du CRI Rabat-Salé-Kénitra «Les projets en dessous de 50 millions de dirhams n'étaient pas couverts. Cette charte comble un vide et installe pour la première fois la TPME au cœur de la dynamique d'investissement national. Le CRI devient un guichet unique qui simplifie, oriente et accompagne : c'est un changement profond dans la relation administration–entrepreneur.» Conditions, primes, fonctionnement : tout comprendre de la charte TPME Les conditions d'éligibilité sont conçues pour inclure largement les petites structures. Une entreprise peut en bénéficier si elle réalise un chiffre d'affaires compris entre 1 et 200 millions de dirhams. Les entreprises de moins de trois ans bénéficient d'un assouplissement notable, puisqu'elles sont exemptées de certaines exigences. Le ratio de création d'emplois est fixé à 1,5 par million de dirhams investi, ou 1 par million pour les projets touristiques. Le seuil minimum de fonds propres est établi à 10% du montant du projet. Les secteurs éligibles sont déterminés par arrêté du chef du gouvernement, avec quarante-sept activités retenues pour la région Rabat-Salé-Kénitra, par exemple. La charte prévoit trois types de primes cumulables, permettant d'atteindre un total de 30% de l'investissement primable. La prime liée à l'emploi peut représenter entre 5% et 10% en fonction du dépassement du ratio exigé. La prime territoriale varie entre zéro, 10% et 15% selon le niveau de développement de la zone. La prime sectorielle peut aller jusqu'à 10% si le projet appartient à un secteur prioritaire. Les modalités de déboursement sont structurées en deux phases. La première moitié de la prime est versée lorsque l'investisseur a effectivement déboursé 50% de son plan d'investissement. La seconde moitié est attribuée après la réalisation des engagements liés à la création d'emplois. Le délai de traitement des dossiers est limité à 45 jours entre le dépôt complet et la signature. Le processus est intégralement digitalisé, avec un dépôt en ligne via une plateforme dédiée. Le passage en commission unique impose une décision rapide, favorable ou défavorable. Le pré-accompagnement devient une étape essentielle, portée par la CGEM, les banques, les CRI et Maroc-PME. Le CRI joue un rôle central en tant que guichet unique, assurant à la fois l'accompagnement, la réception des dossiers et la validation de l'éligibilité. Ilyas Bellarbi / Les Inspirations ECO