Réuni ce mardi 27 janvier à Casablanca, le Forum économique Maroc–Sénégal intervient à un moment charnière de la relation bilatérale. Après une phase de consolidation politique et juridique, Rabat et Dakar affichent leur volonté de faire du partenariat entre les deux pays un levier économique plus structuré, porté par l'investissement, les entreprises et des projets concrets. À Casablanca, le Forum économique Maroc–Sénégal se déroule comme un temps fort d'une séquence plus large, ouverte à Rabat avec les travaux de la 15e Grande Commission mixte de coopération. La signature de dix-sept instruments juridiques a posé le cadre. Reste désormais à lui donner de la consistance sur le terrain économique, là où se jouent la crédibilité des engagements et la capacité des deux pays à produire des résultats tangibles. Dans la salle, l'attention est soutenue. Chefs d'entreprise marocains et sénégalais, dirigeants de groupes déjà présents en Afrique de l'Ouest et investisseurs en quête de nouveaux relais de croissance suivent de près les échanges. Les discussions se prolongent en marge des interventions, cartes de visite en main, comme pour rappeler que l'enjeu dépasse les discours. Il s'agit moins d'afficher une proximité politique que de tester la solidité d'une relation appelée à changer d'échelle. La présence de Aziz Akhannouch, Chef du gouvernement, et de Ousmane Sonko, Premier ministre de la République du Sénégal, confère à la rencontre un poids particulier. Autour d'eux, plusieurs membres du gouvernement prennent part aux travaux, dont Karim Zidane, Nadia Fettah Alaoui, Ryad Mezzour et Younes Sekkouri. Leur présence traduit un message clair, l'investissement, l'industrialisation, l'emploi et le financement constituent désormais le cœur de la relation maroco-sénégalaise. Dans les échanges informels comme dans les interventions officielles, une idée s'impose progressivement. Le socle politique entre Rabat et Dakar est solide et assumé. Le défi est désormais économique. Donner au partenariat une profondeur nouvelle, capable de se mesurer en projets, en investissements croisés et en création de valeur durable. Une relation stratégique appelée à changer d'échelle Dans son intervention, Aziz Akhannouch insiste sur la profondeur historique et humaine du lien entre le Maroc et le Sénégal, tout en orientant clairement son propos vers l'économie réelle. Il rappelle que cette relation dépasse le symbole et s'incarne déjà dans des projets concrets, des investissements et des échanges portés par les entreprises des deux pays. «Cette relation se traduit par des échanges économiques, des investissements et des projets concrets, mutuels et modernes», souligne-t-il devant une salle attentive. Il évoque un partenariat diversifié, couvrant la banque, l'assurance, les matériaux de construction, l'agriculture, la santé ou encore la pharmacie, et rappelle que le Sénégal s'impose comme un partenaire majeur du Maroc sur le continent africain. Le Chef du gouvernement replace également cette dynamique dans la vision africaine portée par Sa Majesté le Roi Mohammed VI. Une vision qui permet au Maroc de s'affirmer comme premier investisseur africain en Afrique de l'Ouest depuis 2015, grâce à des entreprises capables de s'inscrire dans des partenariats durables. «Il s'agit de renforcer les échanges et de contribuer à une intégration économique pragmatique, orientée vers la compétitivité et la création d'emplois», affirme Aziz Akhannouch, en soulignant la place centrale qu'occupe le Sénégal dans cette architecture, par sa stabilité, sa position géographique et sa vocation régionale. Ousmane Sonko adopte un ton direct et volontairement tourné vers l'avenir. Il rappelle que le Maroc et le Sénégal partagent bien plus qu'une coopération institutionnelle, évoquant «une histoire de fraternité, de solidarité et de respect mutuel ». Revenant sur les travaux de la Grande Commission mixte, il insiste sur le caractère exceptionnel des dix-sept accords signés, tout en reconnaissant que le cadre juridique, aussi riche soit-il, doit désormais produire des résultats économiques tangibles. Les chiffres des échanges commerciaux, près de 296 millions de dollars en 2024 et environ 307 millions de dollars sur les onze premiers mois de 2025, illustrent selon lui une progression réelle mais encore insuffisante. Son message aux opérateurs économiques est sans ambiguïté. «Nous ne devons pas simplement acheter et vendre. Nous devons produire ensemble, investir ensemble, transformer ensemble», lance le Premier ministre sénégalais, appelant à bâtir des chaînes de valeur intégrées et à faire du partenariat Maroc–Sénégal un moteur de création de valeur et d'emplois durables. Investissements, chaînes de valeur et crédibilité de l'exécution La question de l'opérationnalisation traverse l'ensemble des échanges. Ali Seddiki, directeur général de l'Agence marocaine de développement des investissements et des exportations (AMDIE), insiste sur la nécessité d'identifier des secteurs de complémentarité et de bâtir des chaînes de valeur intégrées entre le Maroc et le Sénégal. Textile, agro-industrie, agriculture, économie bleue, industrie pharmaceutique et logistique s'imposent comme des axes prioritaires, capables de générer rapidement des projets concrets si les acteurs publics et privés avancent de manière coordonnée. La CGEM rappelle de son côté l'épaisseur du tissu d'entreprises marocaines déjà implantées au Sénégal, notamment dans la banque, l'assurance, le ciment, la pharmacie, l'agro-industrie, les fertilisants et l'immobilier, tout en soulignant que le potentiel reste largement sous-exploité. Le forum relie également la coopération bilatérale à des projets régionaux structurants, à l'image du Gazoduc Africain Atlantique Nigeria–Maroc, perçu comme un levier d'intégration régionale et de sécurité énergétique, dans un contexte où le Sénégal devient producteur de pétrole et de gaz. Au fil de la journée, une idée revient avec insistance, la crédibilité de cette séquence se joue désormais sur l'exécution. Dans une salle toujours attentive, les chefs d'entreprise attendent des signaux clairs sur les mécanismes d'accompagnement, la facilitation administrative et la visibilité des projets. En ce 27 janvier, le Maroc et le Sénégal affichent une volonté politique forte et un alignement rare entre décideurs publics et acteurs économiques. Le temps n'est plus aux intentions, mais à la transformation de cet élan en investissements mesurables et en partenariats équilibrés, à la hauteur des attentes exprimées, parfois debout, par une salle qui n'a manifestement pas envie de repartir les mains vides. Faiza Rhoul / Les Inspirations ECO