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L'écriture numérique
Publié dans Eljadida 24 le 04 - 12 - 2013

Menace pour les langues ou tremplin pour le changement Les technologies numériques, notamment l'ordinateur et la téléphonie mobile, envahissent de plus en plus profondément notre quotidien qu'elles ne cessent de transformer ni de bouleverser. L'une des pratiques séculaires les plus touchées par cette invasion à pas de géant du Progrès est sans conteste l'écriture.
Nos jeunes et, à un degré moindre, leurs aînés s'y adonnent désormais intensément et avec ardeur à travers leurs échanges via leurs portables et les messageries électroniques. Mais, cette écriture numérique semble représenter une menace pour l'écriture cursive(ou manuscrite) ce qui contrarie les nostalgiques partisans de calligraphie et de tracés finement dessinés sur le papier. Néanmoins, cette réaction défensive reste sans grand intérêt devant le désarroi des parents et des éducateurs. Ceux-ci s'interrogent avec suspicion et non sans anxiété sur le nouveau rapport des enfants et des jeunes à l'écriture, aux niveaux linguistique et socioculturel, et ne cachent pas leur appréhension quant à l'écart manifeste qui sépare l'écriture électronique adoptée par les jeunes générations de celle exigée par le monde de l'école et considérée comme garante de la réussite scolaire.
Une telle attitude peut paraître légitime d'autant plus que des études menées en Europe et aux Etats-Unis d'Amérique ont mis en évidence les bienfaits de l'écriture manuelle et fourni de quoi exacerber l'anxiété des parents.
Certaines de ces études, en particulier celles ayant porté sur les processus perceptifs et cognitifs qui sous tendent la lecture et l'écriture, ont apporté des résultats édifiants à ce propos. Elles révèlent que la mémorisation dans le cas de l'écriture manuelle est supérieure, « car l'action motrice y joue un rôle fondamental: sur le clavier, l'action consiste à repérer les lettres déjà prêtes dans un espace donné, alors que lorsqu'on rédige à la main, on doit produire une forme graphique pour représenter une lettre ». Par conséquent, l'utilisation du clavier implique une passivité quasi-totale de la mémoire sensori-motrice.
D'un autre côté, l'écriture manuelle contribuerait à développer la capacité à s'autoréguler, à contrôler ses émotions et à mémoriser le travail effectué, en d'autres termes des qualités très demandées à l'école. Ainsi s'établit donc une corrélation entre la maîtrise de l'écriture manuscrite et la réussite scolaire.
Parallèlement à ces études d'ordre neuroscientifique, des recherches réalisées par des linguistes et des pédagogues sur les messages échangés entre les jeunes au moyen des médias électroniques (SMS, courriels, messages instantanés, tchats et blogs) ont montré que le langage utilisé enfreint en général les règles orthographiques, voire grammaticales, de la langue mise en discours.
Comme l'écriture électronique exige rapidité et facilité, ce qui ne laisse donc plus à l' énonciateur le temps de réfléchir ni de soigner son expression, le recours à un langage libéré de beaucoup de contraintes linguistiques et composé d'abréviations, de lettres, chiffres et icônes paraît mieux adapté au souci d'économie et d'aisance. Mais bon nombre de linguistes appréhendent l'impact négatif de ce langage sur « l'unité de base de la pensée humaine », à savoir « la phrase ».
Pour eux, « l'orthographe insouciante», « la ponctuation relâchée», « la grammaire déficiente » et « l'utilisation généreuse de raccourcis et acronymes », qui caractérisent une telle forme d'écriture, représentent une menace certaine pour le respect des normes de la langue correcte. Et le risque est grand que celle-ci se trouve contaminée, de même que l'écrit scolaire et les évaluations sanctionnées de diplômes. Et que ferait-on alors face à une copie d'élève qui, faute de temps, aurait reproduit sa conclusion en écriture SMS, même à la main ?
En voilà une question alarmante, qui semble quand même friser la caricature. Toutefois, il ne faudrait pas s'alarmer outre mesure. Car, pour atténuer l'angoisse des parents, d'autres recherches effectuées auprès d'élèves et d'étudiants, occidentaux bien évidemment, se montrent plus rassurantes par leurs conclusions.
Selon ces recherches, la majorité des enquêtés reconnaissent que« bien écrire reste une compétence
essentielle, importante pour réussir dans les études et la vie ». Quant à leur langage dans les échanges électroniques, il n'est qu'un « jargon» spécifique à des situations de communication particulières, mais se présentant sous forme plutôt graphique qu'orale. Ils sont donc bien conscients que la langue des études et des diplômes ne peut échapper aux normes ni déroger aux règles sous peine de sanctions bien établies.
Voilà ce qui pourrait sans doute dissiper les craintes des parents de jeunes européens ou américains
et de leurs éducateurs.
Mais qu'en serait-il des parents, éducateurs et linguistes du monde arabe, où la situation est encore plus complexe et où l'affluence des consommateurs vers les nouvelles technologies de communication et d'information dépasse toutes les espérances ?
En effet, il ne s'agit plus là de redouter les déficiences au seul niveau de la réécriture d'une
langue (le français ou l'anglais par exemple), mais de déplorer « une étrange mutation » de la langue
arabe qui se trouve écrite en caractères latins et en chiffres.« 3andek l7a9 Bonne 8 » (« عندك
الح Tu as raison. Bonne nuit »).Cet exemple d'énoncé en usage dans les messages électroniques
de jeunes marocains ne laisse-t-il pas perplexe ? Il est écrit en «arabizi » ou « arabish », « un procédé
de translittération permettant d'écrire de l'arabe au moyen de lettres latines et de chiffres ».
Les consonnes ayant un équivalent en langue latine prennent la forme latine ; celles qui n'en ont
pas sont transcrites sous forme de chiffres, choisis souvent pour leur ressemblance morphologique avec la lettre qu'ils représentent ( ح ;: 73 :ع ; 9 : ق …).
Ce système d'écriture qui s'était développé quand les réseaux sociaux ne reconnaissaient pas
encore l'alphabet arabe a perduré même si les nouveaux outils de communication numérique sont
actuellement compatibles avec cet alphabet. Parmi les raisons susceptibles d'expliquer ce phénomène, on retiendra d'abord que, l'apprentissage d'un nouveau clavier n'étant pas une tâche aisée, le changement de système (passer de l'arabizi à l'alphabet arabe) ne motive guère les utilisateurs arabophones.
Ensuite, les jeunes utilisent leur dialecte courant et ils peuvent se permettre d'user sans complexes de termes argotiques qui seraient déplacés en arabe classique. Par ailleurs, l'emploi de majuscules peut servir à exprimer des émotions.
Mais la prolifération des messages écrits en arabizi sur les réseaux sociaux ou dans les SMS fait dire
à certains puristes que le monde arabe vit un démantèlement complet de ses codes d'écriture validés
par la tradition. Ils redoutent même que cette langue « métissée» ne remplace dans un avenir
plus ou moins proche la langue duLivre Sacré.
Cette hantise amène à se demander si la langue en question, telle qu'elle doit être pratiquée dans les
écrits administratifs et scolaires, n'a pas besoin d'être révisée danscertains de ses codes. Cela, non
seulement pour s'adapter aux usages de l'écrit que permettent les nouvelles technologies de l'ère
numérique et intégrer facilement les nouveautés lexicales, morphologiques et syntaxiques, mais également pour se rapprocher de ses différentes formes dialectales pratiquées par les jeunes générations arabophones et pour répondre aux aspirations de celles-ci. Car, avec l'ère numérique, et particulièrement le portable, toutes les sources d'autorité traditionnelles sont, estime-t-on, mises à rude épreuve.
Et l'arabizi devrait être d'abord considéré comme une réaction des jeunes du monde arabe contre
les normes traditionnelles et les codifications ardues de l'arabe classique utilisé par l'élite dirigeante,
avant d'être traité en tant que manifestation probante de leur créativité.
La résolution du problème dépasse donc la compétence des linguistes et des éducateurs. Elle est une
affaire d'Etat ou plutôt de Communauté. Et s'en acquitter convenablement éviterait d'hériter de générations hybrides qui pensent arabe, de droite à gauche, et écrivent latin, de gauche à droite, les doigts dans le… Net.


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