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entretien : Il faut un niveau élevé et continu de croissance, à la chinoise, pour améliorer le taux d'emplois
Publié dans Finances news le 23 - 11 - 2014

Le bilan des réformes successives du système éducatif montre qu'aussi bien sur le plan quantitatif que qualitatif, il y a de très très sérieux problèmes.
L'une des caractéristiques du marché de l'emploi au Maroc est la précarité. C'est une donnée fondamentale consignée dans les analyses du HCP.
Aussi, le mode de calcul du taux de chômage reste-t-il sujet à moult réflexions... Décryptage du chômage avec Azeddine Akesbi, économiste, expert en économie de l'éducation et marché du travail et professeur au Centre d'orientation et de planification de l'éducation.
Finances News Hebdo : Cela fait plus d'une décennie qu'économistes, politiques... se sont aperçus de l'inadéquation entre l'emploi et la formation et sa contribution dans l'accentuation du taux de chômage.
Aujourd'hui encore, et malgré les efforts déployés de part et d'autre, une telle inadéquation semble persister. Quelle lecture faites-vous de cette inadéquation ?
Azeddine Akesbi : A mon avis la question de l'inadéquation, comme vous pouvez l'imaginer, a été posée depuis longtemps aussi bien dans le monde qu'au Maroc. Ici, au Maroc, elle date au moins depuis le milieu des années 80. Elle est apparue de manière plus forte à partir du moment où l'on a constaté sur le marché du travail, l'apparition d'un nombre de plus en plus important de diplômés-chômeurs de tous types de formation. En particulier, ceux diplômés de l'université et ceux issus de la formation professionnelle. Le problème a été confirmé avec la mise en place du Conseil national de la jeunesse et l'avenir (CNJA) en 1991. Je rappelle qu'il y a eu une étude au milieu des années 80 sur la situation des diplômés de la formation professionnelle et contrairement à ce que les officiels croyaient, il a été constaté que même dans ce domaine où il y a une formation supposée pratique, il y avait des niveaux de chômage importants. Ce qui nous pousse à poser des questions aussi bien au système productif qu'au système éducatif et de formation pour pouvoir comprendre la situation.
Du côté du système productif, la situation de l'économie nationale se caractérise par des taux de croissance relativement faibles et variables selon les années. Sur le moyen et long terme, le taux de croissance est relativement faible et connaît des variations importantes qui sont liées à la conjoncture, aux aléas climatiques... Et dans l'ensemble, le taux de croissance que nous enregistrons crée peu d'emplois par rapport aux besoins. Nous estimons globalement sur l'ensemble de la décennie 2010, une création d'emplois de l'ordre de 150 à 160.000 par an. Il y a bien évidemment des années où c'est beaucoup plus faible, alors que les estimations des besoins en emplois sont de l'ordre de 350.000 et même plus si on rajoute les déscolarisés de manière prématurée du système éducatif.
Deuxième caractéristique de la situation économique est la prédominance de l'informel aussi bien rural qu'urbain. La caractéristique de ce secteur est qu'il emploie peu de personnel qualifié, formé ou diplômé. Les statistiques du HCP sur la décennie donnent un chiffre de 7 emplois sans qualification sur 10 créés. Ce qui veut dire que les postes d'emplois créés pour le personnel diplômé, formé restent extrêmement réduits au sein de cette masse de création annuelle d'emplois, elle-même insuffisante par rapport aux besoins. On est donc du côté du marché du travail et de la structure économique, dans une situation structurellement déséquilibrée qui ne permet pas d'accompagner les besoins réels en créations d'emplois.
Du côté du système éducatif et de formation, le Maroc est depuis au moins 15 ans sur des réformes. A la fin des années 90, le constat a été que le Maroc est exposé à une crise cardiaque qui affecte son système éducatif et qu'il fallait réformer. Malheureusement, le bilan des réformes successives montre qu'aussi bien sur le plan quantitatif que qualitatif, il y a de très sérieux problèmes. A titre indicatif, rien que pour le programme d'urgence qui a démarré en 2009 et qui devait sauver la non-réalisation des objectifs de la charte de l'éducation, il a enregistré pas moins de 1,5 million d'abandons scolaires en situation précoce. Ce qui veut dire qu'on met annuellement sur le marché du travail des effectifs extrêmement élevés qui atteignent jusqu'à 380.000 enfants sans préparation pour affronter l'insertion professionnelle. Il s'agit dans ce cas d'une aggravation continue du chômage. Il y a de sérieux problèmes de préparation de la ressource humaine pour l'économie. Quand on prend les données qualitatives, même la nature de la formation reçue pose de sérieux problèmes. Je pense qu'il y a un quasi consensus sur le fait que les niveaux d'acquisition (langues, mathématiques, sciences) des Marocains sont extrêmement faibles. Ce que confirme les évaluations nationales et internationales réalisées au cours de la dernière décennie. Une majorité de jeunes n'a pas les requis minima. Cela veut dire qu'il y a des handicaps qualitatifs qui se rajoutent aux flux importants de ceux qui quittent l'école de manière prématurée sans qualification aucune. En effet, notre système éducatif ne prépare pas les jeunes citoyens à l'initiative, à la communication et à d'autres compétences indispensables à la vie professionnelle ... Donc, il existe plusieurs lacunes qui résultent d'un système de formation qui ne répond pas aux besoins aussi bien de l'économie que de la société.
F.N.H. : Est-ce que cela est valable également pour les lauréats du secteur privé ?
A. A. : A mon avis, on peut trouver ces handicaps également dans le privé, mais avec moins de gravité. Tout simplement parce qu'il y a deux éléments qui plaident en sa faveur. D'abord, il y a une sélection forte à l'entrée et un milieu social favorable des enfants qui s'orientent vers le privé qui les aident un peu plus à évoluer positivement. Il s'agit donc d'une question de moyens, de sélection et d'accompagnement qui permet aux enfants de mieux se former. Je rappelle que l'essentiel de l'enseignement dans le privé est assuré par des enseignants du secteur public en particulier dans l'enseignement supérieur. Du coup, on ne peut pas attribuer cette moindre qualité au service public, mais surtout au fait que les conditions dans le public ne sont pas toutes réunies pour pouvoir assurer un service d'éducation de qualité. Ajoutons à cela les problèmes d'encombrement dans les classes. Globalement, ce sont les conditions de l'enseignement et de l'apprentissage qui ne sont pas propices pour assurer une éducation et une formation de qualité dans le public.
F.N.H. : Un taux de chômage au-dessous de la barre de 10% ne fait pas l'unanimité. D'aucuns considèrent que le mode de calcul de ce taux est biaisé et du coup ne reflète pas exactement la situation du marché du travail. En tant qu'économiste spécialiste, quel est votre point de vue ?
A. A. : Effectivement, il y a les taux de chômage moyen national, urbain, rural et entre eux, il y a des différences. Premièrement, le taux de chômage de 10% est très discutable car sujet à beaucoup de critiques. Personnellement, quand j'analyse le marché du travail, je n'utilise pas seulement le taux de chômage moyen. Pourquoi ? Le taux de chômage moyen national autour de 10% inclut pratiquement 23% de la population active occupée non rémunérée. Il s'agit de gens qui sont comptabilisés actifs occupés, mais qui ne sont pas payés. Or, parmi les critères internationaux qui définissent la population active occupée, celui de la rémunération est incontournable. Deuxièmement, nous avons autour de 1,1 million de personnes qui sont en situation de sous-emploi plus ou moins grave. Aussi, n'est-on pas renseigné sur la qualité et la durabilité de l'emploi. Une des caractéristiques du marché de l'emploi au Maroc est la précarité. C'est une donnée fondamentale consignée dans les analyses du HCP. Ce qui représente une large majorité de la population qui ne bénéficie pas de la sécurité sociale, d'un contrat de travail... et donc si l'on tient compte sérieusement de tous ces éléments, même en gardant la méthodologie officielle, nous devons réviser le taux de chômage du pays à la hausse.
Personnellement, ce qui m'importe, c'est que nous avons officiellement 1 million de chômeurs, dont pratiquement 70% sont en situation de chômage de longue durée (au moins un an). Or, en moyenne ils sont en chômage plus de 3 années et ne bénéficient ni d'aides, ni de soutien, ce qui soulève un problème social et économique majeur. En outre, depuis très longtemps, environ 50 % des chômeurs n'ont jamais travaillé.
F.N.H. : Le PLF 2015 comporte quelques mesures incitatives en matière d'emploi en faveur des TPE nouvellement créées. De telles mesures sont conditionnées et ne sont pas appréciées par les employeurs qui trouvent les conditions contraignantes. Selon vous, quels types de mesures faut-il entreprendre pour remédier tant soit peu au problème du chômage ?
A. A. : Globalement, des avantages non négligeables ont été accordés aux entreprises, mais souvent l'application des mesures y afférentes pose problème. Les chefs d'entreprises ne sont pas satisfaits à cause justement de la bureaucratie parce que pour pouvoir bénéficier des avantages prévus dans ce type de dispositifs, ils sont obligés de galérer sur le plan administratif. Donc, la bureaucratie annule ou réduit ces avantages, ce qui pousse parfois les entreprises à se désintéresser complètement de ces mesures. A cela s'ajoute le caractère limité et modeste des dispositifs mis en place. Il y a donc la problématique de l'administration qui n'est au service ni de l'entreprise ni du citoyen.
F.N.H. : La corrélation entre croissance et emplois a été démontrée par différentes théories économiques à maints égards. Quel est le taux de croissance économique à même de résorber le chômage pour une économie en quête d'émergence comme la nôtre ?
A. A. : Dans ce domaine, il y a matière à débat et discussion. Les taux de croissance qui ont été avancés dans différents rapports et études dont notamment ceux de la Banque mondiale ou d'autres institutions sont entre 6,5% et 7%, voire plus. En plus d'un niveau élevé de croissance, nous avons besoin, pour réduire la tension sur le marché du travail, d'un taux de croissance régulier qui s'inscrit dans la continuité. A savoir une stabilisation du taux de croissance à des niveaux élevés. L'estimation qui a été donnée par le Haut commissariat au plan concernant les créations d'emplois par 1 point de croissance est de 30.000. Ce qui veut dire qu'un point de croissance équivaut à 30.000 emplois créés. A mon avis, cette donnée représente une grandeur, mais il faut la prendre avec précaution parce que tout dépend des secteurs. Nous évoluons vers des économies ou certains secteurs où la croissance n'est pas mécaniquement liée à l'emploi. A titre d'exemple, on peut faire de la croissance dans les secteurs de l'information ou de l'informatique, mais avec beaucoup d'économies en emplois.
Même dans la littérature théorique, il y a beaucoup d'experts qui remettent en cause cette corrélation mécanique entre taux de croissance et création d'emplois.
Même en acceptant 30.000 emplois avec 4%, un taux quasiment similaire à celui des dernières années, cela nous donne une idée sur la capacité de création d'emplois. Cela nous ramènerait à un nombre de 120.000 ou 130.000 au grand maximum. Ce qui souligne l'ampleur du déficit de la création d'emploi au Maroc.


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