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Les paysans sont enveloppés du souffle de la nature mais ils ne l'entendent pas
Publié dans Jeunes du Maroc le 07 - 11 - 2006

Il faut d'abord que la classe diminué ait à sa disposition un moyen d'expression dont elle puisse aisément se servir pour traduire, pour intensifier ses émotions et ses sensations.
La classe paysanne ne dispose pas suffisamment d'un moyen d'expression pour traduire en beauté d'art ses sensations, ses pensées, ses rêves. C'est une honte pour la société d'aujourd'hui qu'il y ait tant de travailleurs, tant de prolétaires écrasés par la labeur de chaque jour, ayant reçu une éducation et une instruction incomplètes, qui ne possèdent pas dans sa beauté, dans sa richesse, la subtilité de ses nuances, cette langue arabe ou française créée par le génie des penseurs, des écrivains, des artistes !
Et puis il y a une autre fatalité, il y a une autre servitude qui empêche la classe prolétarienne de constituer aujourd'hui une partie de l'humanité artistique. Pour faire oeuvre d'artiste, pour jouir de l'art, pour s'élever à la beauté, il faut dominer sa propre vie, dominer son propre travail. Quiconque est le serf de sa propre vie, quiconque ne peut pas s'élever au-dessus du niveau de son propre travail, quiconque ne peut pas le rattacher par la pensée et par la joie à l'ensemble du mouvement humain, ne peut atteindre véritablement à la vie de l'art. Combien de paysans sont capables de sentir s'éveiller en eux la beauté artistique ; ils sont partout en rapport immédiat, constant, avec toutes les beautés de la nature, avec toutes ses grandeurs et tous ses vices. Mais parce qu'ils sont absorbés par leur labeur, parce qu'ils ne songent qu'à extraire du sol avare quelques écus et quelques louis, parce qu'ils sont incapables de rattacher leur effort à l'ensemble du mouvement universel dont les vicissitudes et dont les saisons se déroulent pour eux, ils sont incapables de s'élever jusqu'à la notion claire, jusqu'au sentiment de la beauté. Ils sont enfoncés dans la terre jusqu'au coeur, et cette compréhension de la terre étouffe les battements de leur coeurs.
Les paysans sont enveloppés du souffle de la nature mais ils ne l'entendent pas. De même, comment voulez-vous qu'après 12 heures de travail d'usine, quand ils ont le sentiment que ce travail machinal et prolongé n'est pas un travail libre, qu'il peut être le lendemain congédié ou par la brutalité du maître, ou par l'inclémence des événements ou, par la rigueur des hommes ou, par attelé à ses machines, qui l'épuisent, comment voulez-vous(comment voulez-vous que sa pensée puisse s'élever en rêve au dessus de tous ces bruits assourdissants de machines, et se dire : ce bruit des machines en travail est une partie de l'harmonie universelle.


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