La chanson «kheft r'jal», plus connue par «achddani», suscite débat et polémique au sujet de sa paternité. Au cours de l'émission «filbali oughniatoun», diffusée tous les lundis sur la TVM à 23h45mn, Laârbi Kawkabi, d'habitude discret, fredonne joiyeusement l'air et met les points sur les I. "Moi, j'ai entendu dire Que l'amour fait souffrir, Que l'amour fait pleurer, A quoi ça sert l'amour ? » Les paroles de Michel Emer (1962), entonnées par la diva Edith Piaf, reçoivent en écho celles de «kheft r'jal». « ….pourquoi ai-je aimé ? Il a suffit d'un regard pour que je craque…Mes pieds et mes yeux sont a l'origine de ma souffrance…mon cœur crame… ». Les deux chansons relatent des amours impossibles, inassouvis, des passions dévorantes. Le thème est universel. La musique n'est-elle pas un chant qui vient de l'intérieur, que transgresse races et frontières ? Marrakech, on est à la fin du Protectorat et au début de l'indépendance. Le jeune Laârbi Kawkabi crée «jawk annasr», orchestre de la jeunesse istiqlalienne. Il animait les concours de chansons, les fêtes familiales, nationales et les manifestations du parti de Allal El fassi. La chanson marocaine dite moderne est a ses débuts. Il se cherchait son propre chemin entre la tradition (musique andalouse, melhoun, folklore) et les classiques arabes, surtout égyptiens. Houcine Slaoui a ouvert le bal, suivi par Fouiteh, Abbas Khiati et autre Brahim Alami. C'est dans ce contexte que «kheft r'jal» a vu le jour. L.Kawkabi se souvient, «J'errais dans les labyrinthiques ruelles de Marrakech en fredonnant l'air. La composition a précédé les paroles. Je l'ai écrite petit bout par petit bout à l'aide d'un crayon sur le mur de ma chambre. Je racontais une histoire sans fin…». Rabat. L.Kawkabi débarque à la capitale en 1959. Il rejoint l'orchestre royal et dépose pas moins de six textes dont «alach ya mahboubi», «lahbib lghali» et «kheft r'jal» a la commission des paroles. Tous refusés, il récidive quelque temps après. Cette fois-ci fut la bonne. C'était l'époque de la créativité intense, de l'effervescence et de la compétitivité entre les Ahmed Bidaoui, Mohamed Benabdessalam, Abdelkader Rachedi, Abdessalam Amer… Ismaïl Ahmed venait à peine de débuter une carrière d'interprète. L. Kawakabi lui confie «kheft r'jal». Enregistrée en 1963, le succès est immédiat. Mohamed Kawakibi, l'ingénieur de son, le magicien des bruitages de «al kamar al ahmar» et de «téléfoun», évoque l'ambiance au studio et l'utilisation des choristes comme élément essentiel dans la composition. Diffusée en boucle à la radio, le refrain est sur toutes les lèvres. Des paroles d'une simplicité profonde, une composition adéquate alternant mots et sons avec ce refrain au «nay» (flutte) et violons, l'ensemble sur un fond de percussions rythmé et rapide a la 6/8. C'est cette alchimie qui explique sa réussite. «Cette chanson m'est inspirée par Marrakech, ses paysages et son folklore. Les chants, rythmes et musiques de la place Jamaa El Fna parvenaient jusqu'à mes oreilles. On habitait pas loin et il n'y avait pas encore tous ces immeubles.» «Kheft r'jal» a plus de cinquante ans et pas la moindre ride ! On la rechante avec délectation. Les nouvelles générations n'en connaissent que la version de Latifa Raafat, avec son nouvel arrangement. En Algérie, elle est reprise, entre autres, par Saloua et Wahiba al Mahdi. La version du tunisien Tawfiq Annasser (1979) est toujours d'actualité. «Avec kheft r'jal, il m'arriva de recevoir des royalties du Japon !» Quand je lui demande qui la chante au Japon, il me répond avec sa bouille merrakchi par un «va savoir» ? Sacré Ba arroub !