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INTERVIEW : Jean-Marie Le Pen : «Je ne suis pas raciste»
Publié dans La Gazette du Maroc le 31 - 07 - 2007

Jean-Marie Le Pen, Président du parti français d'extrême droite, Front National, est au Maroc pour ses vacances. En compagnie de sa femme, il dit vouloir découvrir la beauté de notre pays. Nous l'avons rencontré en marge de son séjour à Rabat. Il nous a accordé cette interview où il parle notamment de ses rapports avec le Maroc et le monde arabo-musulman.
La Gazette du Maroc : Vous êtes en vacances au Maroc depuis la semaine dernière. Expliquez-nous comment cela est-ce possible?
Jean-Marie Le Pen : C'est tout à fait normal. Nous avons été invités par une famille marocaine. Ce sont de grands amis qui ont bien voulu nous faire découvrir la beauté de ce pays. Je profite de cette occasion pour les remercier du fond du coeur.
C'est la première fois que vous venez au Maroc?
Non, c'est exactement la troisième fois. Les deux premières visites ont eu lieu, il y a quelques années déjà.
Racontez-nous?
La première fois que je suis venu au Maroc, c'était il y a une soixantaine d'année environ. Je me suis rendu à Agadir. A l'époque, ce n'était qu'un petit village. Et moi, j'étais un jeune matelot à bord d'un bateau breton qui pêchait la sardine. Et c'est comme ça que nous avons navigué jusqu'au port d'Agadir.
Et la deuxième fois?
Ah! Cette fois-ci ce fut beaucoup plus prestigieux. J'étais, dans les années 1990, en voyage dans les Canaries avec mon groupe parlementaire. Et le Roi Hassan II nous avait invité au Maroc. Nous sommes venus, nous avons effectué une grande tournée à travers plusieurs régions, notamment au Sahara. Ce fut merveilleux. A la fin du voyage, le Roi Hassan II nous a même prêté un avion pour que nous puissions retourner en France.
Justement, que pensiez-vous du défunt Roi Hassan II, à l'époque?
J'ai toujours eu beaucoup d'admiration et de sympathie pour Hassan II, comme c'est le cas d'ailleurs de beaucoup de Français.
C'est un homme qui parlait admirablement bien notre langue. Il avait une opinion franche. En outre, la France a des intérêts communs avec le Maroc. On dit toujours que les amis sont liés par une communauté d'intérêts. De risques également, mais surtout d'intérêts. La France est le premier partenaire économique du Maroc. Et il y a chez nous une importante communauté de Marocains. D'ailleurs, une membre de cette communauté marocaine est aujourd'hui ministre dans le Gouvernement français.
En parlant d'immigration, les étrangers en France, surtout les Arabes et les Musulmans, semblent vous poser un grand problème, n'est-ce pas?
Je sais où vous voulez en venir. Je ne suis pas raciste. Je vais même vous dire que j'ai été le seul Français à soutenir la candidature d'un Musulman au Parlement français. Jebbour en l'occurrence. C'était en 1957. En 1986, le parti a présenté aux élections une musulmane. En réalité, ce qui me pose problème c'est la double nationalité. Je suis contre. Je sais que chez vous la nationalité ne se perd jamais. Mais personnellement, je pense que dans la double nationalité, il y a problème de loyalisme. Et de surcroît quand il s'agit de missions régaliennes comme celle de la Justice. Mais vous me diriez que les ministres n'ont pas tellement de pouvoir. Dans notre système français, c'est l'administration qui décide. On disait de François Bayrou, lorsqu'il était ministre de l'Education nationale, que «son pouvoir s'arrêtait à la porte de son bureau». Nous avons donc un système où l'administration a plus de pouvoir que le ministre. C'est l'administrationite en quelque sorte.
En somme, ce que vous souhaitez c'est une intégration totale des étrangers?
Moi je suis un adepte de l'assimilationisme. Prenez les étudiants par exemple. J'ai toujours plaidé pour leur retour à leur pays. J'ai été d'ailleurs soutenu par les chefs d'Etat africains. Et pour cause, il s'agit là de cadres compétents qui doivent servir leurs pays.
Et SM le Roi Mohammed VI, avez-vous eu l'occasion de le rencontrer?
Non, je ne le connais pas. Mais ce que je peux vous dire, par contre, c'est que j'apprécie le fait qu'il ait maintenu un calme et une sécurité au Maroc. Ce n'est pas le cas de tous les pays où l'on passe d'un Souverain à un autre, et où des velléités de pouvoirs apparaissent. Bien évidemment, le Maroc n'échappe pas à la poussée islamique. C'est un phénomène qui appartient à la mode du temps.
Ça vous fait peur cette poussée islamiste un peu partout dans le monde?
J'ai toujours dis qu'il ne faut pas considérer l'islamisme comme un phénomène strictement religieux. Aujourd'hui, avec l'expansion démographique et les problèmes sociaux et économiques qu'elle engendre dans plusieurs pays, les canaux religieux sont empruntés par beaucoup de monde car ils sont les moins vulnérables. A défaut de confort et de bien-être sur terre, on cherche dans le ciel une quelconque espérance.
Pourtant, dans certains pays c'est l'Islamisme qui a apporté le confort et le bien-être aux populations. C'est le cas de la Turquie.
Il se trouve que je connais bien la Turquie. Mieux que le Maroc d'ailleurs. Et je peux vous dire que les gens sous-estiment la poussée islamique dans ce pays. On parle, aujourd'hui, d'islamiques modérés. Je n'y crois pas du tout. Les jeunes cadres de l'armée turque ne partagent pas du tout les idéaux laïcs des généraux. Mais le Maroc a la chance d'avoir un Roi.
L'Algérie est également un pays que vous connaissez bien. Faut-il, à votre avis, que la France lui présente des excuses pour l'occupation et la guerre qui s'en est suivie?
Vous savez, le peuple algérien n'est pas du tout préoccupé par certaines questions. C'est une tension artificielle entretenue par le pouvoir algérien. Ce dernier souhaite, à travers cette affaire, faire oublier ses manquements sur le plan économique et social. La jeunesse algérienne a besoin de choses beaucoup plus importantes que les excuses officielles de la France. Le culte de la mémoire est respectable, quand il rapproche les valeurs et non l'inverse.
Le Maroc vient de clore le deuxième round des négociations avec le Polisario à New York. Quel regard portez-vous sur l'affaire du Sahara?
Je pense que cette affaire qui dure depuis plus d'une trentaine d'années a emprunté une voie assez favorable. Le Roi lui-même a dit clairement que toute solution ne peut être envisagée que dans le cadre de la Souveraineté du Maroc. Il s'agit donc d'une autonomie. C'est une option soutenue par la France et l'Espagne. Je comprends la position du Maroc car j'étais moi-même pour une Algérie française. Je n'étais pas un colon, mais un patriote. J'avais l'espoir que les jeunes musulmans d'Algérie soient les porte-parole du drapeau français dans le monde arabe et musulman. Vous savez, quand j'étais dans l'armée en Indochine, nous étions tous frères. Sur le terrain, il n'y a ni race, ni couleur. C'est cet esprit-là de fraternité totale que je voulais développer lorsque je défendais l'Algérie française. Mais De Gaule en a voulu autrement.
Vous parliez, tout à l'heure, de l'expansion démographique. C'est un sujet qui semble vous tenir à cœur.
Je remarque aujourd'hui que la décadence morale et psychologique prend de l'ampleur. On favorise l'avortement et on encourage la contraception, alors qu'on doit aider la vie. Au même moment, les nations du monde se développent et se multiplient. La nature ayant horreur du vide, ils viennent de plus en plus s'installer chez nous. Vous savez, j'ai une grande popularité auprès des communautés étrangères. Mais le grand problème en France c'est que le corps enseignant n'a aucun patriotisme. Les valeurs de la République, l'histoire de la France ne sont plus inculquées aux enfants comme ce fut le cas il y a des années.
Nicolas Sarkozy s'est inspiré de beaucoup de points de votre programme. Finalement, vous êtes satisfaits.
Oui, il s'est inspiré de mon programme. Mais concernant l'encouragement démographique, non. Et viendra un jour où il sera vraiment dépassé.
En quelques mots, que pensez-vous de votre nouveau Président de la République?
En quelques mots, c'est un atlantiste, un sioniste et un européaniste. Tout ce que je ne suis pas. Mais cela ne m'empêche pas de dire que c'est également un homme politique qui a tenu pas mal de ses promesses. Certes, il a bénéficié de soutiens considérables de l'intérieur comme de l'extérieur de la France. Mais c'est un Président qui a de la chance.
Mais vous étiez toujours contre un Président de la République d'origine étrangère. Maintenant que Sarkozy est élu, vous pensez toujours la même chose?
Absolument. Je crois qu'un homme politique d'origine étrangère peut être ministre ou même Premier ministre. Mais jamais un Président. Car ce dernier doit incarner le peuple français. D'ailleurs, j'ai dit, il y a quelques jours, au Président Sarkozy qu'il était beaucoup plus un «manager» qu'une véritable «incarnation». Il m'a répondu que ce n'était pas faux.
Passons maintenant à l'Irak, un pays que vous connaissez bien. Vous avez rendu visite au Président Saddam avant sa destitution. Que vous inspire le chaos qui y règne?
Parler de l'Irak est une occasion de rappeler que mon épouse, Jany, préside une association, SOS Enfants d'Irak, extrêmement active en Irak. Malgré les moyens limités dont elle dispose, cette association a déjà beaucoup fait pour des enfants de ce pays meurtri. Pas moins de sept ambulances y ont été envoyées. Jany se rend en Irak presque deux fois par an. Va à la rencontre des populations qui l'accueillent de manière fabuleuse.
Pour ma part, je vous rappelle que j'étais contre la première guerre d'Irak. Puis la deuxième. J'avais des relations avec Saddam Hussein et bon nombre de ministres irakiens. Aujourd'hui, je souffre quand je vois ce qui s'y passe. Certes, Saddam n'était pas un enfant de chœur. Mais rien n'est pire que le désordre et la guerre civile.
Pas très loin de l'Irak, l'Iran. Le gouvernement des Etats-Unis, poussé un peu par Israël, semble être tenté par une autre guerre dans la région. Que pensez-vous de cette pression exercée contre l'Iran?
Je suis tout à fait hostile à une guerre contre l'Iran. Mais pour évoquer l'affaire du nucléaire, je ne vois pas pourquoi on veut interdire à l'Iran de détenir une technologie nucléaire à usage, les Iraniens le crient haut et fort, strictement civil. L'absurde c'est que ceux qui interdisent à l'Iran de développer cette énergie nucléaire, possèdent eux-mêmes la bombe atomique. C'est incroyable. Non! Cette attitude de mépris et de domination des peuples est inadmissible.
Et l'éventualité d'une guerre contre l'Iran ou du mois des frappes chirurgicales contre les centrales nucléaires?
Je dis que l'Iran n'est pas l'Irak. Ce dernier ne compte que 15 millions d'habitants. Alors que l'Iran est fort de 80 millions d'habitants. C'est un pays deux fois plus grand que la France. Un conflit armé avec l'Iran serait le début de la troisième guerre mondiale. Nul ne peut prévoir jusqu'où elle s'arrêtera. Le pétrole risque de dépasser les 300 dollars avec toutes ses conséquences sur l'économie mondiale.
Vous semblez être un grand défenseur des causes arabes et musulmanes. C'est tout de même paradoxal. Vous êtes la bête noire des Arabes et Musulmans en France.
Je vais vous raconter une anecdote. En 1956, lorsque les troupes françaises ont débarqué au port Fouad en Egypte, j'étais lieutenant. Et nous avons découvert plusieurs cadavres militaires et civils. J'ai personnellement veillé à ce qu'ils soient enterrés dans la direction de La Mecque. La nouvelle s'est vite propagée et a eu un impact positif sur les populations locales. Le lendemain, j'ai été convoqué par le Général Massu, croyant que j'allais avoir droit à des félicitations solennelles. Et bien non. Il me demanda de m'occuper de tous les cadavres qui gisaient partout. Surtout ceux que les Anglais avaient jetés dans la mer.
Tout cela pour vous dire que mes positions politiques ont un aspect humain.
Et l'affaire palestinienne?
A partir du moment où les Nations Unies ont décidé d'installer les Juifs en Palestine, nous sommes devant un fait politique. Cela dit, j'ai toujours été hostile à la politique de colonisation pratiquée par Israël. Oui, cette dernière a droit à des frontières claires et garanties, qui se limitent aux frontières d'origine. Mais en même temps, Israël ne peut plus continuer à occuper des territoires qui ne lui appartiennent pas. En y établissant des colonies, utilisées par la suite comme prétexte pour des incursions militaires. En outre, comment se fait-il que les résolutions du conseil de sécurité de l'ONU ne sont jamais appliquées par Israël, alors qu'on trouve les moyens de les imposer à d'autres pays ? C'est absurde. Et le Mur de séparation que les Israéliens sont en train de construire est une aberration plus grande.
On a l'impression que vos positions contre Israël vous attirent beaucoup plus d'ennuis que celles contre les Arabes de France.
Absolument. En France, je suis considéré comme un paria. A tel enseigne que Jacques Chirac avait refusé de me recevoir à l'Elysée, prétextant qu'il ne voulait pas serrer ma main. Il avait brisé la tradition du face à face télévisé avant le deuxième tour des présidentielles de 2002. Alors qu'il me rencontrait en cachette. Vous savez, les médias appartiennent à de grandes puissances économiques. Au Front national, nous n'avons qu'un hebdomadaire et un mensuel. Et pour vous illustrer la marginalisation dont nous faisons l'objet, je vous donnerais un seul chiffre: en 2006, le Front national n'a eu droit qu'à 0,4% de temps d'antenne.


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