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«C'est malgré moi qu'autrui me concerne»
Publié dans La Gazette du Maroc le 16 - 05 - 2008

Emmanuel Lévinas. Les idéologues spirituels ont toujours trouvé des adeptes;
il est vrai que la fragilité et la naïveté humaines constituent un sol favorable à ce type de discours facile qui justifie les pires atrocités au nom d'une société meilleure
L'un des inconvénients majeurs de beaucoup d'idéologies, c'est qu'elles excusent l'individu, quoiqu'il fasse. Le principe est toujours le même : au nom d'un soi-disant idéal meilleur que les idéologues promettent, les pires atrocités sont permises ; du coup, ce qui est ainsi évacué, c'est la responsabilité personnelle. Nombreuses sont les idéologies de tout poil : des extrêmes religieux jusqu'aux discours fascistes, en passant par les thèses communistes radicales, on fait miroiter à l'adepte naïf l'image d'un au-delà merveilleux. Evidemment, cet au-delà et ce monde meilleur ont un prix : celui de la violence et des morts le plus souvent. Il n'est pas, jusqu'à l'humanisme, qui n'ait ses excès : beaucoup de terroristes occidentaux, notamment français et allemands dans les années 70-80, se sont inspirés directement du marxisme pour justifier leurs attentats sanglants. Les morts étaient ainsi justifiés au nom d'une soi-disant vision de la société qui serait plus juste, et le phénomène continue aujourd'hui… Ces discours généralisateurs, en visant la masse de la société, dégagent l'individu de toute responsabilité : au nom d'une critique de l'ordre social, tout devient permis. A l'opposé de ce discours souvent démagogique, il faut bien le dire, le philosophe Emmanuel Lévinas a développé toute une théorie qui, non seulement pose la responsabilité individuelle comme principe moral, mais qui en plus définit ce que Lévinas appelle « la responsabilité pour autrui ». Le marxisme par exemple, écarte toute dimension morale de sa philosophie : ce qui importe pour un marxiste, c'est de « transformer le monde» au niveau collectif et historique, le contenu de la moralité personnelle lui importe peu ; on voit aujourd'hui le résultat d'une telle démarche  : le marxisme et ses compagnons (léninisme, stalinisme, maoisme…) sont morts. Or, pour Lévinas, se référer exclusivement à une soi-disant réalité extra-historique, c'est tout simplement céder au monde. Pour notre philosophe, le véritable humanisme est un humanisme moral. Aux discours qui parlent de collectif, de peuple, de masse, bref aux discours généralisateurs, il oppose la notion centrale de «responsabilité pour autrui » : tout le mal provient du refus de l'individu d'assumer ses responsabilités envers l'autre : « C'est malgré moi qu'autrui me concerne. Je suis responsable des autres sans me soucier de leur responsabilité à mon égard. J'ai la charge de l'autre avant toute décision, et de façon irrévocable».
L'homme ne se réduit pas à une
formule philosophique
Cette responsabilité peut paraître immense, voire excessive ; cela tient à la valeur très haute que Lévinas accorde à chaque personne. Pour lui, l'individu, avant de faire partie d'un tout qui l'englobe, est d'abord un être qui a sa valeur en lui-même. Nous sommes ici à des années lumières des idéologies populistes et extrêmistes ; que disent celles-ci ? L'individu ne compte pas, c'est la société qui importe, donc pour améliorer l'état de la société, sacrifions les individus… Dans cette perspective, l'homme perd son identité d'être singulier et irremplaçable, il devient un atome parmi d'autres. Contre cela, Lévinas pose la singularité de chacun : un homme ne peut être réduit ou subsumé sous une catégorie de pensée : le système philosophique le plus complexe ne cernera jamais la totalité d'un être humain. La singularité d'un homme ne signifie pas que la société est niée, seulement celle-ci procède désormais de l'inter-individuel, de l'expérience de l'autre pour moi. C'est pour cela que le vrai problème social pour Lévinas n'est pas une question abstraite de « progrès » ou de « transformation du monde », il est celui des souffrances qui résultent de l'inégalité et de l'injustice. Et là aussi, ce n'est pas affaire de statut ou de raison abstraite: les souffrances renvoient à la relation entre les hommes, à la responsabilité que j'ai envers l'autre et que, trop souvent, je n'assume pas. Les idéologues, en assumant un discours généralisateur, évacuent la question de la souffrance et justifient par là même les sacrifices et les morts que ce type de discours engendre: « L'homme se connaît certes par toute la réalité objective qu'il a constituée ou à laquelle il a collaboré ; il se connaît donc à partir d'une réalité conceptuelle. Mais si cette réalité conceptuelle épuisait son être, l'homme vivant ne différerait pas de l'homme mort. La généralisation, c'est la mort. La singularité irremplaçable du moi tient à sa vie ». Cette vie si précieuse dont parle Lévinas, c'est précisément celle qui est piétinée et qui a été piétinée par une multitude d'idéologues de tous bords, et qui ont envoyé mourir de jeunes adeptes naïfs. Au nom d'abstractions fumeuses et de soi-disant théories plus justes et plus morales, que de vies supprimées… Emmanuel Lévinas a ainsi contribué à fonder un nouvel humanisme, celui de la «responsabilité pour autrui». Cet humanisme, et contrairement à beaucoup de philosophes, n'est pas incompatible chez lui avec la religion. Notre auteur fut un grand lecteur des textes sacrés (Coran, Bible, Talmud), il a décelé en ces écrits une profondeur qui invite à une réflexion infinie sur le monde et sur mon semblable.
Un nouvel humanisme compatible avec les religions
Avec de tels textes, l'homme s'ouvre à une autre dimension, une dimension éthique. D'où l'importance du langage danas les textes sacrés : il ne s'agit pas seulement d'informer, le langage n'est pas ici un simple instrument linguistique destiné à informer, il est d'abord ce qui me permet de m'ouvrir à l'autre. Il est un élément de l'ouverture de l'humanité à la responsabilité. Beaucoup de philosophes ont rejeté les textes sacrés sous prétexte qu'ils n'étaient pas rationnels ou pas assez clairs; Lévinas inverse la charge en affirmant que le mystère qui existe dans l'écriture des textes sacrés est constitutif de ces textes : «L'énigme du verset ou du vers n'est pas simple imprécision. Elle ne procède pas d'une insuffisance quelconque de l'instrument linguistique. Le langage n'a plus ici le simple statut d'instrument». Effectivement, l'on a trop tendance à oublier aujourd'hui qu'avant de s'informer sur le monde, le langage est un élément d'ouverture à l'autre.


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