Des «ports privés», des zodiacs aux moteurs puissants, des barons richissimes et beaucoup de fantasmes, c'est le décor des grands réseaux. Les affaires courantes de la lutte anti-drogue, les saisies régulières, les stations d'emballage démantelées, les sociétés écrans découvertes, les camions à double fond, la tomate, la pomme de terre, les poivrons remplis de Hachisch, ce qui fait le quotidien des flics des stups, ne fait pas la une des journaux. L'opinion publique s'attache à un autre genre de trafic, parce qu'il frappe plus l'imaginaire et qu'il est entouré d'une véritable fantasmagorie. Ce trafic est maritime. Il utilise les côtes du Nord du Maroc, ou de l'autre versant Méditerranéen. Il utilise, rarement, des embarcations de pêcheurs, souvent des zodiacs équipés de moteurs hyper puissants. Contrairement à la légende, il est d'abord espagnol. La police est sûre de son fait sur ce point. La particularité de ce trafic c'est qu'il met en scène des réseaux structurés des deux côtés de la Méditerranée. Le démantèlement ne se fait pas au hasard d'un contrôle. D'où l'absence, chaque fois, de saisie, argument utilisé par les avocats des prévenus. Mais à chaque fois, les enquêteurs saisissent du matériel roulant, des zodiacs, et beaucoup d'argent. En outre, ces réseaux font la une, parce qu'ils compromettent des ripoux, des fonctionnaires corrompus. Il faut savoir que depuis 2003, forces auxiliaires, gendarmerie, marine, sont déployées pour contrer à la fois ce trafic et celui de l'émigration clandestine. L'Espagne en fait de même et utilise une puissante armada de son côté. Mais il s'agit de milliers de km de côtes, de 14 km à traverser et d'un pactole chiffré à des Milliards. Les USA n'ont jamais réussi à faire de Miami une côte hermétique malgré les moyens colossaux qu'ils y mettent. La réalité et les fantasmes Les affaires les plus connues sont celles de Rammach, Bin Louidane et celle en cours dite de Nador. Auparavant, on avait appris lors de l'opération d'assainissement que Dib avait un port privé à côté de son domicile, que Salah Ahmout et Yakhloufi jonglaient avec les milliards. Mais l'opération d'assainissement était une campagne, c'est-à-dire un coup de poing exceptionnel, forcément suspect, d'autant plus que Yakhloufi racontait au tribunal qu'il travaillait pour les services et que les autres niaient. L'affaire Remmach était la première d'un genre nouveau. Ce jeune bachelier en sciences maths, avait commencé par le trafic des cigarettes avant de passer au cannabis. Rapidement il s'était imposé comme un grand baron. Grosse gueule, flambeur, il a attiré l'attention des enquêteurs. Ce que l'on avait raconté sur sa manie de se comparer au Roi était faux, ou très exagéré. Parmi les saisies, il y avait deux jet-ski dont la valeur d'acquisition ne dépassait pas 320.000 DH. On est loin des engins semblables à ceux du monarque. Mais le fantasme est installé. D'autant plus que les enquêteurs avaient déjà présenté le personnage à la justice en 2002 et qu'il s'en était sorti. Cette fois il lâchera le morceau, cinq magistrats tombent avec lui. La légende des barons ayant acheté tout le monde s'installe. Bien après, il reconnaîtra publiquement qu'il a travaillé pour le compte d'un autre, Chérif Bin Louidane, Alias Kharraz. Izzou superstar Dans le cas de celui-ci, les enquêteurs font encore plus fort. Recherché pendant trois ans, il se fait coincer du côté de Casablanca, avec son frère et adjoint. Et il parle. Des têtes tombent, d'anciens patrons régionaux de la DST, de la police, de la gendarmerie et même un ancien préfet. Celui-ci entre temps était devenu le patron de la sécurité des palais royaux. Izzou et son histoire feront le tour du monde. Les juges relaxeront la moitié des fonctionnaires appréhendés, dont un commandant de gendarmerie, lui aussi « starisé » parce qu'il est le fils de Lahlimi, le ministre. L'affaire aura tenu en haleine l'opinion publique et conforté la fantasmagorie. Les milliards de dirhams valsent, les chiffres publiés par la presse font de ce réseau une entreprise de la taille de l'OCP et du principal accusé une sorte de Bill Gates du Hasch. De la même manière que Remmach avait été présenté comme un baron de l'immobilier à Marbella (35 appartements de luxe !). L'exagération lors du suivi de l'enquête dévalorise les jugements, qui eux s'appuient sur les faits. Bin Louidane écope de huit ans et quelques centaines de milliers de dirhams d'amende. S'il avait réellement des milliards, il pourra les retrouver à la sortie. «Maruska» ou Miami Beach Puis arrive l'affaire de Nador, l'enquête en cours. Nous sommes déjà arrivés à 116 personnes déférées devant la justice. Le principal accusé dirige un café pour pêcheur sur une portion de plage. En plongeant il enfonce des officiers de tous corps confondus, des avocats, des élus. Les noms sont publiés sans retenue, la prétendue complicité des « officiels » est remise en avant. Nous sommes, selon l'enquête, face à un gros réseau, mis patiemment en place depuis des années. Le juge d'instruction, puis le tribunal, feront le tri. La presse s'emballe, les milliards recommencent à valser, les fantasmes à refleurir. Selon ce qu'on lit, cette plage serait un port d'exportation affiché et le trafiquant, un Etat dans l'Etat. Ce qui est à l'évidence une exagération. L'Espagne qui a cette fois réagi et appréhendé les vis-à-vis de ce réseau de l'autre côté, ce qui n'a pas été le cas ni pour Erramach, ni pour Bin Louidane, fournira les éléments de complément d'enquête. Mais ce qui est sûr, c'est que la voie maritime, est assurément le segment du marché le plus performant et celui des vrais professionnels. Il exige des moyens autrement puissants que ceux utilisés par voie terrestre et des complicités dans le dispositif sécuritaire. Les barons arrêtés ont d'abord été les kapos, les caporaux des anciens. Il y a un renouvellement des générations, une sorte de formation interne. Parce que l'argent facile attire toujours les aventuriers. C'est une lutte de réseaux, celui des flics et des indics contre ceux des trafiquants qui va durer longtemps, Elle continuera d'alimenter l'imaginaire des Marocains.