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24 h dans la vie d'un dealer
Publié dans La Gazette du Maroc le 01 - 12 - 2003

Le mois de Ramadan a toujours été celui des grandes arrestations par la brigade des stupéfiants.Le milieu du haschich à Casablanca vit au rythme de ces descentes de police, qui cette année n'ont pas dérogé à la règle. La Gazette du Maroc a plongé dans le quotidien d'un dealer (un bizness) pour vivre de près une journée avec lui.
Casablanca compte des milliers et des milliers de petits dealers à la petite semaine qui passent le plus clair de leur temps à jongler avec les sacro-saints préceptes de la physique pour ne pas tomber entre les mains de la police. Ils courent, se cachent, changent de quartier, délèguent d'autres pour faire le sale boulot à leur place, encadrent des enfants de la rue qui finissent souvent dans le centre de redressement d'Oukacha, graissent la patte à des flics ripoux qui touchent à chaque mètre carré investi par un “bizness”… et finissent en fin de compte par aller passer un séjour au frais de la communauté derrière les barreaux. Entre dealers, les codes sont connus, “on te laisse faire tes petites affaires pour un temps et après il faut que tu raques, c'est-à-dire qu'en fin de route on t'envoye pour un temps au froid pour que tu ne te prennes pas trop au sérieux”. Alors les petits trafiquants pullulent, dealent pendant des mois et finissent par laisser tomber quand ils n'ont pas la tête dure et les os coriaces pour supporter les allers-retours entre Oukacha et le quartier, ou par devenir des poteaux de quartiers, des loques humaines, des épaves sur le macadam, jointés, cimentés à un coin de rue ou une table de café, un joint au bec et la tête dans le cirage. Dans le tas, il y a toujours ceux qui font exception à la règle. Ceux qui ne se laissent pas prendre, qui décident un jour de réussir, de faire de telle sorte que l'argent de la drogue soit un tremplin social, un passeport pour la paix et la sérénité, un visa tous risques pour vivre à l'abri, invulnérable et intouchable. Notre guide pour cette journée au milieu du monde feutré de la drogue en fait partie. On l'appellera pour les besoin de l'enquête Lahbib.
Comment y entrer
Au départ, Lahbib ne voulait rien savoir encore moins entendre. Il était hors de question qu'il nous laisse passer une journée avec lui pour raconter dans la presse son quotidien de dealer. «Vous voulez m'envoyer en prison ou quoi. Vous voulez crier sur les toits que je suis un bizness. Vous vous rendez compte que c'est très dangereux et que je peux y laisser ma peau». Lahbib traîne ses 35 années derrière lui comme un frais souvenir de la vie difficile et des jours sombres. Il est père de deux garçons qu'il aime par-dessus tout et pour lesquels il est prêt à risquer le tout. Lahbib a grandi dans un quartier populaire de la ville blanche, a visité l'école primaire, s'est escrimé pour avoir son brevet, mais a très vite laissé tomber les études. Avant le bac, il plaque tout pour aller rejoindre un cousin en France pour se faire un peu d'argent et changer de décor de vie. La ballade lyonnaise tourne très court.
“Je pensais arriver et me faire un paquet de blé. C'était drôle. Je n'avais qu'une seule envie : partir puisque je me sentais comme un poids sur la famille”. Lahbib franchit les Alpes et atterrit à Turin où il retrouve de vieilles figures du quartier qui l'ont pris sous leur aile. C'est là qu'il découvre le monde opaque de la drogue. Ses codes d'honneur qu'il ne faut jamais oublier et ses coups bas qui peuvent faire très mal. C'est là aussi qu'il apprend à aimer le risque : “je risquais gros et surtout je savais que je jouais dans la cour des poids lourds, là où je n'avais pas ma place. J'ai très vite décidé, après quelques petites affaires, de rentrer au pays”. De retour au bercail, malgré la concurrence, les petits dealers qui emplissaient le derb, il s'est fait sa place au chaud. “J'ai injecté tout ce que j'avais gagné en Italie dans le haschich, c'était le seul moyen pour faire très vite de l'oseille. Et comme je dealais gros, les autres me témoignaient beaucoup de respect”. Ce que Lahbib ne dit pas, c'est que le prix de la place changeait tous les jours selon les cotations de la bourse du trafic de la drogue, et surtout de la bonne humeur de quelques flics ripoux. Ce qu'il ne dit pas non plus, c'est que pour tenir 24 heures au coin de la rue, les poches pleines à craquer de petites doses, “il faut casquer car les places sont numérotées et chaque trafiquant est connu puisque rien ne se cache. Le quartier parle, les délateurs fleurissent et sont agents doubles, la brigade des stups n'est pas dupe, mais on fait avec puisque tout le monde finit par trouver son compte”.
L'argent, c'est le pouvoir
Pendant six années, Lahbib a trôné sur tout un quartier à Casablanca où on lui a voué une estime et un respect sans pareils. Les gens se souviennent toujours de ses bonnes manières, de ses bonnes grâces, de sa générosité et surtout de son humeur toujours enjouée et invariable : “ si tous les hommes étaient comme lui, aussi gentils, aussi Ouled Ennass, les choses seraient autres ”. Ce qui revient à dire que si tous les dealers faisaient le bien autour d'eux, il n'y aura pas de pauvres, nous explique une bonne femme, apparemment très remontée contre la société.Sauf que des Lahbib ça ne court pas les rues, et cela finit souvent par devenir un véritable fléau pour le quartier. Les amis sont nombreux et les âmes charitables et serviables se comptent par dizaines pour louer les bienfaits de Lahbib, qui devient, du coup, leur sauveur, un saint bizness dans la ronde du derb. “Il n'y a pas de secret : quand tu es gentil avec les gens, ils te le rendent bien ”, coupe court un ami qui ne se fait plus d'illusions sur l'amitié et les dérapages de la race humaine. Lahbib est ici dans son fief, un oligarche arpentant ses terres, un féodal sur sa monture inspectant les âmes qui vivent sous son règne. Rien ou presque ne peut l'atteindre, il est blindé, coriace, assuré pour durer encore longtemps sans avoir à frémir d'un mauvais coup du sort.
Dans le quartier, ce genre de personnages vit aussi grâce aux légendes qui se tissent autour de lui. On raconte leurs exploits, on vante leurs mérites, on grossit leur bonté et on efface d'un revers de main leurs dégueulasseries. “Lahbib achète les moutons de l'Aïd aux veuves et aux familles pauvres. Il a même donné de l'argent pour la construction d'une mosquée. Il y a quelque mois, il a payé les frais d'une opération chirurgicale à ma mère ”, confie un trentenaire désoeuvré qui a l'allure d'un dealer repenti après en avoir bavé. Lahbib achète le silence des gens, leur met des billets de banque dans le creux de la main et sait qu'elles vont se taire et au besoin le protéger, le cacher, témoigner pour lui. Il sait aussi que cent dirhams donnés à un drogué du derb sont comme une dette à vie qui lui garantirait la loyauté d'un homme jusqu'à la fin des temps. Il sait aussi qu'une veuve qui aura à manger et qui verra son mouton égorgé pour la fête du sacrifice jurera par le nom de Lahbib demain devant Dieu le tout-puissant. Il sait aussi que participer en ajoutant une pierre à l'édifice religieux pourrait soulager un peu son cœur et faire reposer son esprit de la peur qui lui étripe le corps.
Première sortie, le matin
Lahbib a bien réfléchi : après tout pourquoi ne pas accepter que l'on passe une journée avec lui ? L'argent est souverain et Lahbib roule sur l'or en ce moment “même si c'est un piège, qu'est-ce qui pourrait m'atteindre ? Je suis clean et propre, à toi de prouver que je trafique”, laisse-t-il échapper en nous donnant rendez-vous le lendemain à 9 heures. On devait se voir dans un café de la ville, à neuf heures précises ni neuf heures cinq ni neuf heures moins une. Si l'on tarde, il ira sans nous. Et on oublie ce manège.Il est 8 heures 45. Nous sommes fin prêts. Dans le café, il était déjà là, une théière sur la table, un verre à moitié plein. Il est gai comme à son habitude, raconte des blagues et, de temps à autre, ajuste le col de sa chemise rouge cramoisi. Il sent l'eau de toilette à plein tube. Non, ce n'est pas pour la circonstance, Lahbib a toujours été coquet. Il y a quelque temps, le grand Nord a fait sa récolte. Ketama est en fête. C'est l'après grande moisson. La moisson des gros sous. Le temps des affaires, des négoces, des magouilles, le temps des connaissances et du savoir-faire. Lahbib nous dit qu'il doit dénicher ce qu'il appelle dans son jargon “Zérouwa” ou “lproumiana” (la première cuvée) : “La réputation d'un bizness dépend de la qualité de la marchandise qu'il met sur le marché, qu'il offre à ses clients. Tu sais, je vends à des gens de haut rang, des gens friqués. Il leur faut de la bonne puisqu'ils y mettent le prix”. Notre hôte d'un jour nous montre une belle BMW grise et nous demande de l'attendre : “je vais acheter quelques journaux. Le haschich fait recette de nos jours, tout le monde en parle” . Sur la route, notre ami est d'humeur à se confier : “de quoi garnir votre papelard ”, ajoute-t-il, ironique et un tantinet narquois. “Là, je vais commander la marchandise, mais je n'ai pas plus de 200 dirhams en poche. Il y a des règles à suivre dans ce métier qui est plus dangereux que tous les autres. En cas d'entourloupe, je me ferai prendre sans le sou. J'ai assez rempli les poches des autres. Aujourd'hui, je ne me ferai plus avoir comme au début ”. Lahbib nous raconte qu'il a été en prison trois fois pour deux ou trois grammes de haschich que la police a trouvés dans ses poches. Chaque fois, il a payé le prix fort alors qu'il n'avait rien sur lui, pas une grande quantité, mais “juste de quoi rouler un joint ou deux”. Il s'étendra en long et en large sur les risques du métier, les rapports avec les délateurs, la police, les mauvaises expériences, les journées en prison et tout le reste. “Parfois, le flic ripoux est trop gourmand, c'est là que les choses éclatent. La brigade change d'effectif et on se trouve face à de nouveaux venus qui ne savent pas encore gérer le marché ni les mauvaises affaires. Les dealers se font prendre comme des blancs becs”. Lahbib est passé par là, il en a donné, il sait à quoi s'attendre et de quoi il en retourne.
La journée se précise
Lahbib se tient au courant de tout ce qui se passe, il suit les affaires de la police comme il suit les siennes : “il faut connaître son ennemi, c'est ce que j'ai appris quand j'étais en Italie et qu'il fallait anticiper sur les positions de la police”, martèle l'ami assagi. Arrivés à Derb El Kabir, Lahbib appelle un vendeur de cigarettes par son nom. Le jeune homme esquisse un sourire et s'exécute. “C'est un gosse qui me rend des petits services. J'ai confiance en lui, il ne dira jamais rien. J'en suis sûr”. Deux minutes plus tard, un homme corpulent, qui répondait au nom de Smaïl monte avec nous en voiture. Lahbib refuse que je cède ma place à côté de lui sur le siège avant. Il ponctue son geste de la main d'un clin d'œil très complice adressé à son acolyte. Lahbib entame sa transaction : “si tu n'es pas sûr d'avoir “Tbessla” (l'autre nom de la bonne qualité) tu laisses tomber”. Smaïl précise qu'il a ce qu'il y a de plus sûr sur le marché mais que cela coûtait plus cher que d'habitude. Lahbib ne se souciait pas du prix. La qualité, mon frère ! Rien que cela ! Ils concluent très vite et notre ami prend le chemin de l'ancienne médina de la ville. Lahbib était sûr d'avoir ses deux kilos de première qualité. La journée avait donc bien démarré : “Tu sais combien ça me coûte cette affaire ? D'habitude, c'est 6 dhs le gramme. Comme c'est de la très bonne, il faut que j'allonge 8 dhs au gramme, et même 10 si c'est nécessaire. Mais c'est tout bénéf pour moi. Les deux kilos sont déjà vendus et fileront en deux jours”. C'est à ce moment que la tournée commence réellement. Lahbib était sûr de ce qui allait suivre dans la journée et le gros du travail était déjà assuré. Pour arriver dans les dédales de l'ancienne médina, Lahbib avait un chemin pour lui. On prend par l'arrière, côté port, c'est plus simple. Il descend de voiture et revient au bout de cinq minutes. Seul. Il vient de s'assurer que deux autres kilos, premier choix, lui sont réservés : “avoir un seul fournisseur n'est pas bon du tout. D'abord tu es souvent en panne et ensuite le fournisseur se prend pour ton maître sans compter qu'en cas de rupture de stock, c'est ma réputation avec les clients qui en prend un sale coup”. Il nous restait deux autres courses à la sortie de la ville, dans un quartier chic, très cossu avant d'aller faire honneur à une friture de poissons commandée le matin avant
de commencer la journée. Le livreur s'occupera de tout, nous explique l'ami, absorbé dans des calculs mentaux. Les deux courses suivantes n'ont pas été aussi rapides que les deux précédentes. Nous n'avions pas le droit d'aller jusqu'au bout de l'adresse ni de nous approcher des maisons où vivaient les gens qu'il était venu voir. C'était la condition, sinon : “on se quitte ici”. Normal, Lahbib veut protéger ses arrières et aussi ses clients. Resté seul en voiture, un détail nous revient : Lahbib n'a pas reçu un seul coup de fil et n'a pas appelé une seule fois non plus. On saura plus tard que Lahbib n'a pas de portable, qu'il n'aimait pas ces gadgets et qu'il était mieux sans.
La bonne affaire
A son retour, on apprend que Lahbib a conclu une très bonne affaire. Une partie de l'argent est virée sur le compte de sa femme, une autre sur celui de sa mère et le reste sur le sien, un compte personnel plutôt maigre. “Il n'y a rien à faire, je n'ai pas le choix, c'est comme ça ”. Lahbib est tranchant, affûté, rapide.En une matinée, notre dealer a commandé la marchandise d'un mois de travail, s'est fait livrer du Nord un bon paquet de haschich qualité supérieure garantie, destinée à l'export, a fait sa tournée pour le recouvrement électronique, a vérifié ses comptes et s'apprête maintenant à rentrer chez lui pour faire honneur à une table de seigneur au milieu des siens. “On mange en famille, ça c'est sacré ”. Dans le salon, pas de portraits de Pablo Escobar ni de Tony Montana, mais une photo des parents sur la tombe du prophète. A table, les gosses racontent un match de foot, l'épouse s'occupe de son homme et le frère commente une arrestation dans un quartier voisin. Lahbib écoute sans parler. Au moment du café, les autres quittent le salon. Lahbib est d'humeur à s'épancher : “il n'y a que les ringards qui dealent en détail. Ils sont faits pour remplir les cellules de prison. Je suis passé par là, mais cela ne nourrit pas son homme. Les petits dealers se comptent par dizaines de milliers, tout le monde le sait, tout le monde le voit. Aujourd'hui, je fais dans le super clean. Jamais de marchandise sur moi, pas un rond, un compte en banque presque vide, je ne fume ni cigarettes ni joints, quand je fais la fête, c'est toujours en privé et très loin. Ma vie est rangée comme un cahier de comptes. Je contrôle tout mon bizness. Ce n'est que comme cela que j'arrive à dormir”. Et ça a l'air de prendre, cette méthode. Depuis quelques années, Lahbib n'a plus remis les pieds à Oukacha alors que tous les autres copains de quartier font l'aller-retour. Son commerce file bon train, l'argent entre et sort, le tout discrètement.
A Ketama, dans le Nord, il traite avec “des gros calibres, des barons, des empereurs de la drogue. On se connaît sans se voir. Il y a des tiers qui bossent pour nous. C'est toujours réglo. Je commande, je reçois, je paye et les affaires se font sans grabuges”. Depuis qu'il traite avec les gros barons de Bab Taza, Lahbib pense avoir fourgué des centaines de kilos de haschich. Et l'avenir s'annonce meilleur. Pourtant Lahbib a poussé le zèle jusqu'à ne jamais partir dans le Nord… même pas en vacances.
Un circuit réduit
Lahbib ne fait confiance à personne. Sauf à sa famille. Le circuit autour de lui est très réduit : “c'est plus contrôlable”. Quatre personnes en tout. L'une reçoit la marchandise. Livrée du Nord en voiture. Une deuxième découpe les plaques de 25 ou 50 grammes. Une troisième fait la tournée pour distribuer et une quatrième s'assure des extra : les ripoux, les mouchards, les indics et les gens à problèmes à qui il faut graisser la patte. Lahbib supervise toute la machinerie : “je deale avec des gens bien qui ne veulent pas de problèmes. Ils se procurent 100 ou 200 grammes par semaine à fumer avec des amis pour le plaisir lors de soirées ou de sorties en groupes. Ça leur coûte entre 3.000 et 4.000 dhs. Ils ne vont jamais chez le détaillant, ce n'est pas dans leurs mœurs. Ils se font livrer à domicile et payent par virement bancaire”. Lahbib ne dira jamais rien sur ses clients huppés ni sur leurs modes de transactions, il ne dira jamais rien sur le nombre de clients qu'il a, mais il laisse entendre qu'il y en a suffisamment pour que les affaires fleurissent. En six ans, avec un investissement de 100.000 dirhams amassés en Italie, Lahbib possède aujourd'hui deux maisons (ce sont les parents qui les possèdent, mais c'est pareil), sa femme a son propre appartement, sa propre voiture, le frère aussi. Ses parents et beaux-parents sont déjà allés à la Mecque. Plus d'une fois ! Avec ses gosses et son épouse, il voyage un mois par an : Turquie, Liban, Malte, France… Mais jamais dans le Nord.
Dans le quartier, les gens sont unanimes : “Lahbib a décroché”. Pour eux, il a changé de rang, mais il reste dans le quartier pour des raisons “sentimentales”. L'image du trafiquant drogué, sale, négligé, sur ses gardes, n'a rien cédé à l'air du temps. Au coin de la rue, ils sont au moins six à gesticuler, un joint entre les doigts. Avec Lahbib, on passe à côté, l'ex-dealer à la petite semaine est aujourd'hui un as du pognon. Un homme qui en jette aux autres. Il passe son chemin sans regarder en arrière : “l'argent du haschich m'a fait changer de vie. J'ai pris des risques, j'ai misé gros, je ne peux plus laisser tomber, pas encore…”.
Dans le quartier, il fait nuit, les clients arrivent pour leur dose quotidienne. Lahbib rigole : “avec ceux-là, c'est la prison au bout de la clé, il faut savoir que les affaires aujourd'hui sont autres et que pour durer dans le milieu de la drogue, il faut avoir les reins solides”. Lahbib monte dans sa voiture grise, nous jette un sourire et appuie sur le champignon. Il tourne le dos à la rue et ira voir ailleurs de quoi le ciel est fait.


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