La 31e édition des Semaines du film européen s'ouvrait à Casablanca sur « Valeur sentimentale » de Joachim Trier, drame familial à la fois délicat et profondément bouleversant. Entre retrouvailles douloureuses et secrets enfouis, le réalisateur norvégien explore le temps, la mémoire et les fractures invisibles de la famille avec une précision clinique et une émotion discrète, offrant au public marocain un film qui s'impose sans éclat... mais qui ne vous quitte pas. Suivez-nous sur WhatsApp Suivez-nous sur Telegram Quand Valeur sentimentale se déploie sur l'écran, ce n'est pas seulement un film qui s'offre au public marocain à l'ouverture des Semaines du film européen, c'est l'un de ces rares objets cinématographiques qui semblent vouloir sonder notre propre rapport aux fissures familiales, à l'art et au temps qui file. Joachim Trier, déjà connu pour avoir redessiné les contours du drame intimiste nordique (Oslo, 31 août, Julie (en 12 chapitres)), signe ici une œuvre qui a dominé la compétition cannoise – Grand Prix à Cannes 2025 – avant de devenir un des favoris de la saison des récompenses, avec neuf nominations aux Oscars et un succès critique international affirmé. Le film s'ouvre sur une absence devenue trop longue. Gustav, réalisateur de renom, revient après quinze ans d'éloignement auprès de ses deux filles, Nora et Agnès, suite au décès de leur mère. Dès lors, Trier installe sa caméra dans cette maison – fugace personnage vivant, témoin du temps et de l'histoire familiale – et dans les interstices du silence qui s'est tissé entre ces êtres. Au lieu de s'enfermer dans le pathos, Valeur sentimentale creuse la lenteur des réconciliations impossibles, l'ambiguïté des gestes de pardon et la complexité de ce qu'on nomme affectueusement «famille». La famille Tri(ée) à quatre épingles Ce qui frappe d'emblée, c'est l'économie de spectacle : ici, pas de grandes scènes larmoyantes ni de retournements de situation hollywoodiens, mais une écriture qui circule entre les non-dits, les regards et les silences. Le geste de Gunnar, incarné par Stellan Skarsgård, n'est pas celui d'un père héros, mais d'un homme maladroit et acharné à rattraper – peut-être trop tard – une histoire qu'il a laissé s'effilocher. Face à lui, Renate Reinsve compose une Nora à la fois puissante et fragile, animée d'un désir de vérité aussi brûlant que la réticence à se laisser vaincre par l'émotion. Le film explore sans concession cette dialectique du passé qui ne passe jamais vraiment. Trier n'est pas Bergman quand celui-ci auscultait la désintégration des liens avec une froideur clinique : il est plutôt le Bergman «absous», qui accepte la blessure sans la magnifier, la montrant telle qu'elle est – vraie, lente et résistante au soulagement. Dans ce cadre, chaque scène – qu'elle implique une dispute feutrée à la table familiale ou une tentative de compréhension mutuelle – porte en elle une charge presque trop lourde pour un spectateur qui espère encore des réponses simples. L'intelligence du film, c'est aussi sa manière de refuser l'armature dramatique attendue. Trier laisse miroiter l'espoir de réparation sans jamais l'imposer : les réconciliations n'éclatent pas en éclairs de grâce, elles se frayent un chemin dans le silence, la mémoire et la reconnaissance d'erreurs anciennes. Cette retenue fait la force – et parfois la frustration – de l'œuvre : ce n'est pas un film qui apaise, mais un film qui accompagne, qui décortique et qui, peut-être, invite à repenser combien la «valeur sentimentale» que nous attribuons à nos propres histoires est souvent le prix que nous payons pour ne jamais vraiment savoir comment aimer. En fin de compte, Valeur sentimentale ne se contente pas d'être un film familial : c'est une mise en abîme du cinéma lui-même, du rôle qu'il joue dans la manière dont on donne sens à ce qui nous échappe. Dans ses moments les plus réussis, Trier démontre que la caméra peut être une loupe autant qu'un miroir – posée sur les visages, les gestes, les inflexions de voix – pour nous rappeler que nos histoires personnelles ont une résonance plus vaste que ce que l'on croyait. Ce n'est pas un coup de théâtre, mais un coup de fond : un film qui s'impose sans éclat, mais avec une force discrète qui perdure longtemps après que les lumières se rallument.